CHAPITRE XIX

Ruan baissa la tête et le désespoir l'envahit. Elle l'avait vu, et elle avait choisi de se détourner. Elle ne l'aimait pas, elle ne voulait pas de lui !

— Je vais la chercher, décréta Svetlana.

Elle lança un regard appuyé à son mari, qui hocha la tête, puis partit rejoindre Ludméa.

— Ne vous inquiétez pas, elle ne vous déteste pas, fit Johannes.

— Ah non ? D'après ce que je viens de voir, j'en doute quand même un peu, rétorqua-t-il.

— Je connais ma belle-sœur. Elle ne vous déteste pas, répéta-t-il. Mais elle est très fière. Un peu trop, peut-être. Donnez-moi votre veste, elle est trempée. Vous risquez de prendre froid.

Il haussa les épaules, mais s'exécuta. Sa chemise n'était pas dans un meilleur état. Il avait effectivement froid, cependant, il n'aurait pu assurer que c'était à cause de ses vêtements glacés.

— Je crois que je vais aller vous chercher un pull, proposa Johannes. Vous grelottez.

— Non non, ce n'est pas la peine. Je vais rentrer chez moi, de toute façon. Je crois que j'aurais mieux fait de ne pas venir.

— Ecoutez, je ne vous connais pas, je ne sais de vous que ce que Ludméa m'a raconté, mais je trouve que vous abandonnez bien vite, rétorqua Johannes. Est-ce que vous l'aimez ?

— Cela ne se voit pas ?

Johannes sourit. Oui, bien sûr que cela se voyait. Il fallait vraiment être amoureux pour se promener sous une pluie torrentielle sans parapluie.

— N'abandonnez pas. Si je ne dois vous donner qu'un seul conseil, ce sera celui-là. Persévérez.

— Vous pensez qu'elle m'aime ? demanda-t-il, plein d'espoir.

— Vous pensez que je vous aurais laissé entrer si ce n'était pas le cas ?

— Je ne sais pas. C'est votre femme qui m'a fait entrer, en plus, lui fit-il remarquer. Vous vouliez acheter mes roses.

— Enfin, peu importe, répliqua Johannes, légèrement gêné. Elle vous aime. J'en suis certain.

— Mais alors pourquoi est-elle partie ?

— Les femmes sont compliquées, soupira-t-il.

Ruan sourit. Oui, les femmes étaient compliquées. Johannes le laissa seul quelques instants, et il baissa les yeux sur son bouquet. Les roses étaient dans un état assez désespéré. Il aurait vraiment dû les faire emballer.

Ainsi, Ludméa l'aimait ? Accepterait-elle d'être à nouveau avec lui ? Après tout, il lui avait menti, il l'avait trompée… Et si elle lui disait qu'elle l'aimait, mais qu'elle ne voulait pas le revoir ?

***

Ludméa s'était réfugiée dans la chambre d'amis et pleurait, allongée sur le lit. Svetlana frappa doucement à la porte, et elle lui demanda si elle pouvait entrer.

— Non ! Laisse-moi tranquille ! s'écria-t-elle.

— Ludméa, je t'en prie… Je veux te parler…

— Pour me dire quoi ? Je ne veux plus jamais le revoir !

— Mais tu l'aimes ! Pourquoi ne lui laisses-tu pas une chance ?

— Il va s'unir à Ylana dans deux jours ! Je ne veux pas qu'il me fasse encore des excuses pitoyables ! Il n'a qu'à se marier avec elle !

— Ma chérie, ouvre-moi ! Tu crois qu'il viendrait ici pour te faire à nouveau des excuses ?

— Je ne sais pas pourquoi il est venu, et je m'en fous ! Pourquoi tu l'as laissé entrer ? Tu aurais dû lui dire que je n'étais pas là ! Dire que je commençais à l'oublier ! se lamenta-t-elle.

— Ludméa, arrête de faire l'enfant. Si tu avais vu la tête qu'il a faite lorsque tu es partie… Il est malheureux, cela se voit à des kilo AULs à la ronde !

— C'est bien fait pour lui ! Comme ça, il comprend ce que ça fait ! rétorqua-t-elle.

— Tu veux faire la gamine ? Très bien ! Reste là à pleurer dans ton coin, conclut Svetlana.

Ludméa entendit ses pas s'éloigner dans le couloir et redoubla de sanglots.

***

— Eh bien ce n'est pas gagné, déclara Svetlana.

— J'en étais sûr, soupira Ruan.

— Où est Johannes ?

— Il a tenu à me prêter un pull, expliqua-t-il. Je crois qu'il est allé le chercher.

— Bien ! approuva-t-elle.

— Je pense que je vais rentrer chez moi, décida Ruan. Elle ne veut pas de moi, je ne peux pas l'obliger à m'aimer.

— Vous faites la paire, vous deux, critiqua Svetlana. Heureusement que Roméo et Juliette n'étaient pas aussi résignés que vous !

— Roméo et qui ?

— Laissez tomber. Dites-moi une chose, Ruan. Vous allez vous marier dans deux jours, non ? Alors pourquoi venez-vous voir Ludméa ?

— Je ne me marie plus. J'ai quitté ma fiancée.

— Pardon ?

— Je ne pouvais pas l'épouser sachant que j'aimais une autre femme.

— Mais… Ils n'en ont pas parlé, dans les journaux ! s'étonna Svetlana.

— Je ne voulais pas qu'ils le fassent. Ça a déjà été suffisamment dur pour Ylana sans qu'elle doive en plus affronter ça.

Svetlana sourit. Ce Ruan Paso était un homme bien. Il avait fait des erreurs, certes, mais il aimait sa sœur. Elle ne pouvait pas le laisser repartir chez lui comme ça.

Johannes reparut avec un T-shirt et un pull.

— Je pense que cela devrait vous aller.

— Je ne sais pas si je…

— Ruan, vous allez enfiler ces habits secs, et ensuite, vous allez parler à ma sœur, ordonna Svetlana.

— Oui Madame, répondit-il.

Il avait l'air si désemparé qu'elle éclata de rire.

— Jo, montre-lui la salle de bain pour qu'il puisse se changer.

***

Ruan se regarda dans le miroir. Il avait sommairement séché ses cheveux, mais ceux-ci bouclaient bien trop à son goût, comme à chaque fois qu'ils prenaient la pluie. Le pull que lui avait prêté Johannes n'était pas laid, cependant, il était brun, et le contraste avec son pantalon bleu marine n'était pas des plus harmonieux. En plus, les manches étaient trop courtes. Il secoua la tête, désespéré, et sortit.

Svetlana essaya de ne pas sourire.

— C'est bon, je sais que c'est encore pire qu'avant, fit-il.

— Elle s'est enfermée dans la chambre d'amis. Elle ne vous verra pas, lui assura-t-elle.

— Voilà qui me rassure…

La femme l'accompagna devant la porte de la pièce où Ludméa se trouvait, et tourna les talons.

— Svetlana, je t'ai dit que je voulais que tu me laisses tranquille ! s'écria cette dernière.

— Ludméa, c'est Ruan…

— Va-t-en, je ne veux pas te voir !

— S'il te plaît, laisse-moi te parler…

— Pour me dire quoi ? Que tu es désolé ? Que tu ne voulais pas que tout cela se passe comme ça ?

— Euh, oui.

— Très bien, maintenant, tu peux t'en aller et te marier avec elle en paix ! pleura-t-elle.

— Ludméa, je ne vais pas me marier avec Ylana.

— Ah bon ? Elle t'a laissé tomber, alors ?

— Je l'ai quittée, déclara-t-il.

— Tu l'as quittée ? Mais…

— C'est toi que j'aime. Je ne supportais plus d'être loin de toi, avoua-t-il.

— Tu as quitté Ylana pour moi ?

— Oui. Cela fait déjà près de deux semaines que nous sommes séparés. Je ne voulais pas venir te voir avant, par respect envers elle et envers toi, mais depuis que nous avons quitté la zone d'isolation, je n'ai fait que penser à toi.

— C'est vrai ? Mais alors pourquoi tu ne l'as pas quittée avant ?

— Ludméa, je ne sais même pas si tu m'aimes ! Tu crois que c'était simple pour moi d'abandonner tout ce que j'avais construit avec Ylana pour une femme qui ne m'aimait peut-être pas ? lui fit-il remarquer.

— Alors pourquoi maintenant ?

— Je ne sais toujours pas si tu m'aimes, mais je sais que je n'aurais jamais pu être heureux avec Ylana en sachant que je ne nous avais pas donné une chance, expliqua-t-il, les yeux mouillés. Je t'aime, Ludméa. Je pense à toi sans cesse, je suis malheureux sans toi.

Il entendit le verrou se débloquer et Ludméa apparut dans l'embrasure de la porte, les joues noyées de larmes, les cheveux en bataille.

— C'est vrai ? souffla-t-elle.

— Oui, c'est vrai. Je t'aime.

Elle ferma les yeux et leva son visage vers le sien. Il l'embrassa avec passion, ses larmes se mêlant aux siennes. Surprise, elle s'écarta légèrement et effleura sa joue.

— Ruan, tu pleures ?

— Non, c'est rien que de l'eau, j'ai pris la pluie, mentit-il.

— Je te demande pardon, je t'ai fait tant souffrir ! murmura-t-elle. Si je t'avais laissé me parler, nous n'en serions pas là.

— Ce n'est pas grave, Ludméa. Est-ce que tu es d'accord de me reprendre ? demanda-t-il.

Elle se contenta de l'embrasser à nouveau, l'entraînant dans la chambre d'amis. Ils s'assirent sur le lit et il l'attira contre lui, le cœur battant à tout rompre.

— J'ai passé trois mois à espérer ce moment, avoua-t-il.

— Et moi, j'ai passé trois mois à hésiter à venir te parler, répondit-elle.

— On a été bête, hein ?

— Un peu, reconnut-elle. J'ai essayé de te détester, de me persuader que tu n'étais qu'un idiot. Lorsque j'étais avec les jumeaux, je passais mon temps à me demander si tu allais venir. J'espérais que tu ne viendrais pas, mais en même temps, je ne pouvais m'empêcher de souhaiter te revoir. Aux DMRS, les gens agissent comme s'il ne s'était jamais rien passé entre nous, ajouta-t-elle. A tel point que je me demandais parfois si je n'avais pas rêvé tout cela.

Il hocha la tête. Il savait pourquoi les médecins l'ignoraient. Ludméa remit une mèche de cheveux derrière son oreille en lui souriant, et il se rendit compte qu'il avait attendu cet instant. Il aimait la voir faire ce geste.

— Je crois que je ne t'ai jamais vu habillé aussi bizarrement, remarqua-t-elle soudain.

Il se mit à rire et elle passa les bras autour de son cou en lui souriant.

— Ton beau-frère m'a prêté un pull, expliqua-t-il. J'étais tellement pressé de venir te voir que j'ai oublié de prendre un parapluie. Mon costume ne ressemblait plus à rien.

— Comment as-tu su que j'étais chez ma sœur ? s'étonna-t-elle. C'est elle qui t'a appelé ?

— Non, je suis d'abord passé chez toi et j'ai attendu comme un imbécile devant ta porte pendant une bonne dizaine de minutes. Je ne voulais pas rentrer chez moi sans t'avoir vue. Je me suis dit que tu étais peut-être chez ta sœur, ou qu'elle pourrait me dire où tu étais. Je n'ai même pas pensé à l'appeler…

Elle lui sourit et l'embrassa tendrement.

— Je t'avais amené des fleurs, dit-il.

— Oui, j'ai vu que tu avais quelque chose à la main, mais je n'ai pas remarqué que c'étaient des fleurs, plaisanta-t-elle.

— Mais pourquoi tout le monde se moque de mon bouquet ? se lamenta Ruan. Déjà que ton beau-frère m'a pris pour un vendeur de fleurs…

Ludméa l'embrassa à nouveau et il la serra plus fort contre lui. Il ne la laisserait plus jamais partir, non, plus jamais…

— Je voulais t'inviter à dîner, avança-t-il.

— Ruan, il est presque vingt-deux heures ! J'ai déjà dîné.

— Je… Bien sûr… je crois que je n'ai pas tellement réfléchi, bafouilla-t-il. Et je n'ai pas vu le temps passer.

— Tu as faim ?

— En fait, non. J'ai l'impression que je ne pourrai rien avaler avant plusieurs jours au moins. Mais on pourrait aller quelque part, proposa-t-il.

— Oui, je pense que ce serait mieux. Je n'ai pas envie de voir les sourires amusés et plein de sous-entendus de ma sœur et de mon beau-frère pendant tout le reste de la soirée.

— Je crois que je pourrai survivre sans moi aussi, lui accorda-t-il. Oh, Ludméa, je n'arrive pas encore à croire que je peux à nouveau te tenir dans mes bras !

— Ruan, moi aussi je suis contente, mais si tu me serres encore plus fort, tu vas me briser une côte, et là, tu devras sûrement attendre vraiment longtemps avant de pouvoir me reprendre dans tes bras, se moqua-t-elle.

Il la lâcha aussitôt et elle rit, amusée par son air coupable. Elle se blottit contre lui, la tête au creux de son épaule.

— On devrait peut-être aller rejoindre ta sœur et ton beau-frère, avança-t-il. Je me sens un peu mal à l'aise d'abuser ainsi de leur hospitalité.

— Tu as raison. En plus, j'ai envie de voir ces fleurs de plus près, ajouta-t-elle avec un sourire espiègle.

***

Johannes et Svetlana avaient évidemment échangé un sourire amusé, comme Ludméa l'avait prédit. Ruan avait récupéré son bouquet, qu'il avait offert à la jeune femme, un peu hésitant. Mais elle n'avait pas ri. Elle s'était mise à pleurer, en serrant ce qui restait des roses bleues contre son cœur.

— Tu t'en es souvenu, souffla-t-elle. Tu t'es souvenu que c'étaient mes préférées…

Ruan s'était contenté de sourire et l'avait attirée timidement contre lui. Johannes lui avait rendu sa veste et sa chemise, et lui avait dit qu'il pouvait garder le pull. Ils se reverraient sans doute bientôt, de toute façon. Svetlana lui avait tendu un parapluie avec un air moqueur et Ludméa et lui étaient repartis sous la pluie.

— Où est-ce qu'on va ? demanda la jeune femme, installée à ses côtés dans la petite navette.

— Où tu veux, répondit-il. Mais d'abord, on passe chez moi pour que je me change. J'ai l'air ridicule.

— C'est vrai, fit-elle. Je t'ai déjà vu plus élégant.

Il lui tira la langue et elle sourit, serrant ses doigts entre les siens. Ils ne parlèrent pas pendant les quelques minutes que dura le trajet. Ludméa se blottit contre lui, le visage rêveur. Ruan devait avouer qu'il était troublé, un peu tendu, même. À présent, elle était avec lui, mais tout n'était pas gagné. Il se sentait comme un jeune garçon paniqué qui avait emmené la fille qui lui plaisait au cinéma et qui se demandait pendant tout le trajet du retour s'il devait l'embrasser ou pas. Jamais il n'avait ressenti cela auparavant. Pas même avec Kathrine.

***

— J'en ai pour une minute, lui assura-t-il.

Elle hocha la tête distraitement, trop occupée à détailler l'immense demeure de Ruan. Ce n'était même plus une maison, c'était un manoir — ou quel que soit le nom de ces gigantesques bâtisses familiales illustrées dans les livres d'histoire de Svetlana. Le salon à lui seul faisait près du double de son appartement. Et il y avait même une cheminée ! Evidemment, les niveau un avaient le droit à tous ces petits privilèges…

Sur un meuble étaient posées quelques photographies. Ludméa s'en approcha. Elles représentaient toutes un couple souriant. L'homme portait un uniforme militaire sur deux des photographies. La femme était beaucoup plus petite que lui, et son visage rond était doux et amical. Elle sourit. Il s'agissait sans doute des parents de Ruan.

— Me voilà, annonça ce dernier. J'espère que tu ne t'es pas trop ennuyée.

Ludméa se retourna et lui sourit. Il avait revêtu une chemise bleue et un pantalon noir, et avait maîtrisé ses folles boucles blondes. Elle ne l'avait jamais vu aussi beau.

— Je regardais les photos, répondit-elle. Ce sont tes parents ?

— Daniel et Helen, fit-il.

— Ton père est militaire ?

— Général des Armées. Daniel est également le co-directeur des DMRS, avec Alicha Dortner.

— C'est presque une affaire de famille, plaisanta-t-elle.

— Tu n'as pas idée.

Un silence s'installa et Ludméa s'approcha de lui. Il l'enlaça doucement.

— Tu es si beau, je me sens un peu gauche à côté de toi, déclara-t-elle.

— Tu es superbe, Ludméa.

Elle rit et Ruan se rendit compte à quel point son rire lui avait manqué, pendant toutes ces semaines.

— Où veux-tu aller ? demanda-t-il.

Elle baissa les yeux et rougit. Elle n'avait pas vraiment envie d'aller quelque part. Elle voulait simplement rester près de lui. Mais qu'allait-il penser d'elle si elle le lui disait ?

— Ludméa, si tu préfères que je te ramène chez toi, je comprendrai, ajouta-t-il.

— Non ! se défendit-elle. Je… Je n'ai pas très envie de sortir, c'est tout.

— Tu veux qu'on reste ici ?

— Ça ne t'embête pas ? Je me sens vraiment très… euh… je ne sais pas comment je me sens, en fait, reprit-elle. Mais j'ai juste envie que l'on soit un peu tous les deux. Cela fait trois mois que nous n'avons pas échangé le moindre mot.

Ruan se maudit. Il avait senti son trouble, avait compris qu'elle préférait rester chez lui, cependant, il n'avait pas su comment le lui proposer, craignant qu'elle ne s'indigne ou ne se vexe.

— Je trouve que c'est une excellente idée, approuva-t-il. C'est vrai qu'avec le temps qu'il fait dehors, les possibilités sont assez limitées. Et il y a toujours tellement de bruit dans les cafés.

Elle lui sourit et il l'entraîna vers le canapé. Il y eut un moment un peu gêné, où ils se contentèrent de se regarder un peu bêtement, puis Ruan lui demanda si elle voulait boire quelque chose. Elle n'avait pas soif, mais elle sauta sur l'occasion. Elle avait besoin de se retrouver un peu seule. Les sentiments se bousculaient en elle, et elle commençait à avoir légèrement le vertige. Trop de choses se passaient et elle avait du mal à tout gérer.

Ruan avait quitté Ylana pour elle…. Il avait annulé le "mariage de l'année", comme disaient les journaux, pour une histoire incertaine avec elle. Et cela lui faisait peur. Et si elle n'était pas à la hauteur ? Et s'il regrettait sa décision ?

Depuis qu'il l'avait embrassée chez Svetlana, elle se sentait un peu étrange. Elle recherchait sans cesse son contact, espérait presque qu'il irait plus loin, qu'il la déshabillerait, qu'il…

— Ta limonade, annonça Ruan en lui tendant le verre.

Elle rougit, prise en flagrant délit de pensées impures, et prit le verre en tremblant. Un peu de liquide coula sur ses doigts. Comment avait-elle pu penser des choses pareilles ? Cela ne lui ressemblait pas ! Jamais elle n'avait… Enfin, jamais aussi clairement ! Elle but quelques gorgées de sa limonade, pour se donner une contenance.

Ruan lui sourit et Ludméa espéra qu'il ne remarquait pas le trouble qui l'habitait. Il l'attira contre lui et posa ses lèvres sur les siennes. Sa bouche avait un petit goût de citron et il l'embrassa avidement. C'était ce qu'elle voulait, et elle répondit plutôt positivement à ses baisers. Assez positivement pour qu'il lui commence à passer ses mains en dessous de son pull. Elle frémit et ferma les yeux. Les mains de Ruan étaient fraîches, sans doute à cause des verres qu'il venait de préparer, et leur contact avec sa peau chaude la faisait frissonner.

Elle ne put s'empêcher d'être impressionnée encore une fois par la facilité avec laquelle il décrocha son soutien-gorge. Les hommes n'étaient jamais très doués pour ce genre de choses, à tel point que Ludméa s'était dit que ce devait être un handicap génétique.

Les mains de Ruan caressait tendrement sa peau, s'attardant sur ses seins aux pointes dressées. Ludméa commença à déboutonner sa chemise, les joues en feu. Il délaissa ses lèvres pour glisser sa bouche dans son cou et elle passa ses mains dans ses cheveux. Il releva la tête et lui sourit.

— Si on continue, je vais avoir envie de faire l'amour avec toi, murmura-t-il.

— Parce que ce n'est pas le cas maintenant ? se moqua-t-elle.

Il rougit et elle l'embrassa sur le front.

— Tu sais bien que si, répondit-il. Mais… Je ne veux pas brusquer les choses. Si tu préfères attendre…

— Je ne préfère pas attendre. Je crois que nous avons déjà suffisamment attendu, tous les deux, lui fit-elle remarquer.

— C'est vrai.

Elle termina de déboutonner sa chemise et la lui ôta. Elle passa les mains sous son T-shirt, caressant sa peau presque brûlante. Il voulut lui enlever son pull, mais elle l'arrêta.

— Il y a trop de lumière…

— Mais tu es si belle, Ludméa ! protesta-t-il.

— Ce n'est pas romantique.

— Diminution lumières niveau un, ordonna Ruan.

— C'est mieux, approuva Ludméa.

— Je ne te vois presque plus…

— Peut-être, mais maintenant tu as le droit de me déshabiller, rétorqua-t-elle.

Il se mit à rire. Ludméa était drôle, tellement plus drôle qu'Ylana ! Être avec elle, c'était comme prendre une bouffée d'air frais. Il l'embrassa et la coucha doucement sur le canapé. Elle l'attira contre elle. Il lui enleva son pull et fit glisser son soutien-gorge. Il connaissait déjà son corps, mais il ne se lassait pas de la regarder, la dévorant presque des yeux. Ses seins étaient parfaits. Ni trop gros, ni trop petits. Parfaits. Il l'embrassa à nouveau, laissant courir ses mains le long de ses reins. Elle avait fermé les yeux et souriait. Ruan sentait qu'elle était bien et cela le rassura. Il voulait que tout se passe pour le mieux. Sa main se posa sur un de ses seins et il perçut nettement son désir. Il s'empara de ses lèvres, sa langue jouant avec la sienne. Ludméa le serra contre elle, le souffle court.

Elle était très réceptive, il avait déjà eu l'occasion de s'en rendre compte. L'espace d'un instant, il se demanda si c'était son propre désir qu'elle ressentait — et exprimait — ou si elle avait vraiment envie de faire l'amour avec lui. Un mélange des deux, sans doute. Il ôta son T-shirt et sentit la pointe des seins de Ludméa contre sa peau. Jamais il n'avait été aussi attiré par une femme. Pas même par Ylana. Il l'embrassa avec passion et commença à déboutonner son pantalon. Ludméa se crispa un peu.

— Tu veux qu'on arrête ? lui demanda-t-il.

— Non, ce n'est pas ça. Mais l'espace d'un instant, j'ai repensé à mon cauchemar, tu sais…

Ruan hocha la tête. Il ne savait que trop, justement. Lúka avait sans doute menti. Jamais il n'aurait pu faire de mal à Ludméa. Il l'aimait bien trop.

La jeune femme l'attira à elle en souriant.

— Ruan, j'ai envie de faire l'amour avec toi, lui murmura-t-elle à l'oreille.

Il termina de lui enlever son pantalon et caressa ses jambes longues et lisses. Elle portait une simple petite culotte blanche, et il mourrait d'envie de la lui ôter également, mais elle n'était pas encore prête… Il fit courir sa langue sur la pointe de ses seins et elle gémit de plaisir. Son désir montait, montait, et elle chercha à déboutonner son pantalon. Il l'aida. Bientôt, il pressa son corps presque nu contre le sien, sa bouche sur la sienne.

Ludméa n'avait jamais rien ressenti de tel. Il n'y avait plus rien d'autre au monde que son désir pour Ruan, sa certitude qu'ils allaient faire l'amour et que ce serait merveilleux. L'homme semblait anticiper chacune de ses attentes et connaître son corps encore mieux qu'elle. Les images de son cauchemar tentaient de se presser dans son esprit, mais elle les chassait. Tout se passerait bien.

Il fit glisser la petite culotte blanche et la sentit frissonner. Il s'écarta d'elle et elle le retint.

— Ruan ?

— Je vais chercher un…

— J'ai un implant, coupa-t-elle avant qu'il ait pu terminer.

— Tant mieux, conclut-il.

Ludméa soupira de soulagement. Elle ne voulait pas qu'il utilise un préservatif. Cela lui rappellerait trop son horrible cauchemar. Même le mot la faisait presque paniquer. Ruan avait sûrement été surpris de sa réaction, mais elle ne pouvait pas lui expliquer. Pas maintenant.

L'homme ôta son caleçon et elle l'attira contre elle. Elle sentit son sexe contre sa peau et le désir l'envahit à nouveau. Elle lui ouvrit ses lèvres et il l'embrassa avec beaucoup de tendresse et de sensualité. Il glissa une main entre ses cuisses et commença à la caresser. Ludméa se tendit contre lui, les yeux fermés, soupirant de plaisir. Il la pénétra doucement. Elle chercha sa bouche, le serrant contre elle.

Ce qui s'était passé aux DMRS n'avait été qu'un cauchemar, à présent elle en était absolument certaine. Ruan n'était que tendresse et douceur. Il lui faisait l'amour presque timidement, comme s'il avait peur de lui faire mal. Ses caresses et ses baisers la comblaient de plaisir et elle s'abandonna totalement à lui.

Elle jouit très vite, cambrée contre lui, tremblante. Il lui sourit et l'embrassa. Il continuait ses mouvements de va et vient, ses mains sur ses seins, ses lèvres sur sa peau brûlante. Elle sentit le désir monter à nouveau et avant qu'elle ait pu véritablement réaliser ce qui lui arrivait, un deuxième orgasme la submergea. Ruan ferma les yeux et gémit, avant de se laisser aller contre elle, se tournant légèrement pour ne pas qu'elle doive supporter son poids. Ludméa lui sourit comme il reprenait son souffle et caressa tendrement sa joue.

Enfin, après toutes ces semaines, elle comprit qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimait vraiment. Elle l'avait su dès le départ, mais ne voulait pas se l'avouer tant que subsistait un doute sur ce qui s'était réellement passé aux DMRS. Elle le serra contre elle et il lui sourit.

— Je t'aime, Ruan, murmura-t-elle.

***

Ludméa était blottie contre Ruan, les yeux à demi clos. Elle entendait sa respiration lente et régulière et sentait son souffle chaud contre sa nuque. Il dormait depuis quelques minutes déjà, mais elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Les chiffres du réveil indiquaient cinq heures treize et elle savait que si elle ne s'endormait pas rapidement, elle serait vaseuse pendant toute la journée. Un peu plus tôt au cours de la nuit, il l'avait soulevée entre ses bras et l'avait emmenée au premier étage. Ludméa s'était émerveillée de l'immense lit à baldaquins, qui tranchait un peu dans une chambre d'homme mais qu'elle avait tout de suite adoré. Les draps étaient doux, faits dans une matière qu'elle ne connaissait pas. La sensation sur sa peau était vraiment agréable.

Ruan avait passé son bras autour de sa taille et elle n'osait pas bouger, de peur de l'éveiller. Un sourire aux lèvres, elle repensait à tout ce qui venait de lui arriver. Jamais aucun homme ne lui avait fait l'amour comme lui. C'était comme s'il savait exactement ce qu'elle souhaitait, mieux encore qu'elle-même. Ludméa s'étonnait d'avoir pu s'abandonner ainsi à lui : son corps semblait avoir une volonté propre, et toutes ses inhibitions s'étaient envolées. Avec les quelques amants qu'elle avait eus, la première fois ne s'était jamais tellement bien passée. Elle était crispée, avait peur de décevoir. Elle avait également ressenti cela avec Ruan, mais ses craintes avaient été rapidement apaisées.

Ruan s'agita soudain dans son sommeil, prononçant des phrases dépourvues de sens d'une voix effrayée. A la lumière brumeuse de l'aube, Ludméa vit des larmes sur ses joues. Son rêve n'avait visiblement rien d'agréable et elle caressa doucement ses cheveux pour le calmer. Il se serra contre elle, encore à demi endormi.

— Eve, soupira-t-il. Maman…

— Ce n'est qu'un rêve, Ruan, lui murmura Ludméa.

Il s'éveilla tout à fait et la regarda, étonné. Elle essuya les larmes qui coulaient encore sur ses joues et il se détourna, gêné.

— Tu as fait un cauchemar, expliqua-t-elle.

Elle le força à lui faire face et lui ouvrit ses bras. Il s'y réfugia presque comme un enfant, les épaules agitées de sanglots.

— Qu'est-ce que tu as ? lui demanda-t-elle, inquiète.

— Rien, je… Je repense à des trucs, et… Je suis désolé, s'excusa-t-il. Je ne voulais pas te réveiller.

— Tu n'as pas à être désolé ! Je ne dormais pas, de toute façon. Est-ce que tu as envie de m'en parler ?

Il hocha la tête et elle sentit ses larmes glisser dans son cou. Elle caressa ses épaules, tendrement.

— Qui est Eve ? commença-t-elle.

— Comment ?

Il leva son visage vers elle, étonné.

— Tu as appelé une Eve.

Il baissa les yeux et se dégagea légèrement de son étreinte pour essuyer ses joues mouillées.

— Ma mère.

— Mais… Et Helen ?

— Helen est ma mère adoptive. Mes parents sont morts quand j'avais huit ans.

— Oh, Ruan, je suis désolée… Je sais ce que c'est de perdre quelqu'un qu'on aime…

— Ah bon ?

— J'avais douze ans quand mon père est mort. Il avait une tumeur au cerveau, les médecins n'ont pas pu le sauver.

Elle leva les yeux au plafond et cligna plusieurs fois des paupières. Même après toutes ces années, la douleur était encore vive. Ruan la serra contre lui et l'embrassa doucement sur les lèvres.

— Je suis désolé, Ludméa.

Elle lui fit un sourire triste.

— Il me manque, avoua-t-elle. Souvent, je pense à lui et je me demande s'il aurait été fier de moi.

— Sûrement. Tu es quelqu'un de bien. N'importe quel père serait fier d'avoir une fille comme toi.

— Merci, Ruan. Tu es gentil de dire ça.

Il lui sourit et soupira. Il ferma les yeux, le visage sombre.

— Ils ne me manquent pas. Je pense que j'étais trop jeune quand c'est arrivé. Je ne me souviens même pas vraiment du visage de ma mère, ajouta-t-il.

— Tu n'as pas de photos d'eux ?

Il secoua la tête. Ludméa s'étonna, mais n'insista pas.

— Que leur est-il arrivé ?

— Un accident. Leur navette s'est écrasée. Une défaillance moteur ou je ne sais quoi. J'étais chez Daniel et Helen quand c'est arrivé. Daniel était le meilleur ami de mon père. Ils étaient très proches, un peu comme des frères. Ils m'ont adopté. Helen n'avait jamais pu avoir d'enfant. Elle m'a aimé comme son propre fils. Je n'ai pas été malheureux.

— Tout de même, ça a dû être dur, pour toi.

— Sans doute. Mais ça fait si longtemps, à présent. Je ne m'en souviens pas.

Il l'attira contre lui et l'embrassa.

— Je suis navré, Ludméa. Je ne voulais pas que cela se passe comme ça, s'excusa-t-il.

— Que quoi se passe comme ça ? s'étonna-t-elle.

— Notre premier réveil ensemble.

— Oh, mais ce n'est pas encore le moment de se réveiller, fit-elle.

— Tu as raison…

Il roula sur elle, sentant son désir renaître à nouveau.

— Ruan, ce n'est pas à ça que je pensais ! s'écria-t-elle.

Mais elle n'avait pas la moindre envie de lui résister.

— Si on ne dort pas un peu, on ne pourra jamais aller travailler, murmura-t-elle.

— On restera à la maison, répondit-il.

— Mais… Je… Il faut que j'aille travailler, Ruan !

— Je te ferai un mot d'excuse.

Elle se mit à rire et s'abandonna à ses baisers. Jamais elle n'avait été aussi heureuse. Et si à cet instant, quelqu'un lui avait dit ce qui allait se passer, ce qui allait lui arriver, elle ne l'aurait pas cru. Elle n'aurait laissé personne lui prouver que Ruan lui mentait depuis le début…

***

Le petit garçon jeta un regard derrière lui et sourit. La navette de sa mère avait disparu. La voie était libre.

— Ruan, si tu manques encore l'école, je le dirai à Maman, fit la fillette d'un ton sévère.

— Ah ouais ? De toute façon, elle le saura. Les absences sont comptabilisées dans l'ordinateur. Et pis, si tu lui dis ça, je raconterai à Papa comment tu as laissé Joshua Kennedy t'embrasser !

— Même pas vrai ! répondit sa sœur.

Mais son visage devint cramoisi.

— Si c'est vrai ! Même que c'était répugnant, ajouta-t-il avec une grimace de dégoût.

Elle le poussa brutalement, la colère brillant dans ses grands yeux bleus. Il trébucha, manqua tomber, mais retrouva son équilibre et lui tira la langue, son regard pétillant de malice.

— A toi de voir, Eve. Si tu dis à Maman que je n'ai pas été à l'école, je dirai à Papa que t'as embrassé Josha. Et avec la langue, en plus.

— T'es qu'un menteur ! Je te déteste ! cria-t-elle.

Il lui sourit d'un air narquois et elle s'éloigna d'un pas rapide, les épaules bien droites. Ruan tourna les talons et se dirigea vers l'arrêt des navettes collectives. Eve avait raison, sa mère recevrait l'avis d'absence. Mais elle ne dirait rien à son père. Celui-ci lui mettrait une terrible raclée s'il l'apprenait.

De toute façon, l'école, c'était ennuyeux.

***

Ruan était occupé à fouiller dans les tiroirs de la chambre de sa mère. Il avait déjà trouvé de drôles de sous-vêtements, qu'il avait jugés tout bonnement fascinants. Et dans la boîte à bijoux, il y avait le pendentif en forme de cœur qu'il trouvait si joli. Sa mère ne le mettait plus depuis longtemps, et il l'avait fourré dans sa poche. Elle ne s'apercevrait pas de sa disparition. Et dans le cas contraire, elle penserait qu'elle l'avait simplement égaré. Elle avait tellement de bijoux, elle ne pouvait quand même pas se souvenir de tout ce qu'elle avait, non ?

Le petit garçon avait reporté son attention sur un bustier en satin et en dentelle. Il se demanda si sa sœur possédait également de pareils vêtements. Sûrement pas, elle n'avait que treize ans. Mais elle avait déjà de la poitrine et elle portait des soutiens-gorge. Il le savait, car il s'était caché dans la grande armoire de sa chambre, un soir, et l'avait vue se déshabiller. Elle portait des soutiens-gorge et elle embrassait Joshua Kennedy derrière le mur du préau pendant la récréation. Son père n'aurait pas été content de l'apprendre. Pas content du tout. Mais Ruan ne le lui aurait jamais dit. Il n'avait pas la moindre envie de le voir frapper sa sœur.

Il replia soigneusement le bustier et le rangea dans le tiroir. Il entendit soudain des voix, qui se rapprochaient de plus en plus. La voix de sa mère et celle d'un homme qui n'était pas son père. Ruan, paniqué, savait qu'il n'avait pas le temps de courir se réfugier dans sa chambre. Il avisa l'armoire à habits de sa mère et frissonna. Il n'aimait pas cette armoire, mais il n'avait plus le choix : les pas étaient dangereusement proches. Il s'y glissa et se blottit dans le fond, sous les robes de sa mère. II tira la porte à lui, sans la fermer. Quelques secondes plus tard, sa mère entra en riant, accompagnée d'un homme qui avait passé les bras autour de sa taille et qui l'embrassait dans la cou. Ruan se renfrogna. Qui était cet homme qui osait toucher sa mère comme cela ?

— Arrête, Patrick, laisse-moi respirer ! s'écria la femme.

Mais Ruan trouva que jamais elle n'avait eu l'air de penser ses paroles aussi peu qu'en cet instant. Son avis était visiblement partagé par le dénommé Patrick, qui écrasa sa bouche sur la sienne, ses mains sur ses seins. Le petit garçon mourait d'envie de se précipiter sur cet homme et de le repousser sauvagement. Personne d'autre que son père n'avait le droit d'embrasser sa mère.Personne ! Cependant, s'il quitta sa cachette, il avait le pressentiment que la colère de sa mère serait terrible. Et la punition sans doute encore pire.

Elle recula de quelques pas et un sourire langoureux se dessina sur ses lèvres. Elle fit glisser les bretelles de sa robe, découvrant des épaules d'un brun presque doré. Patrick s'avança vers elle et tira sur le fin tissu bleu ciel. La robe tomba sur le sol, vaporeuse, et dévoila un bustier en satin blanc, semblable à celui qui avait tant fasciné Ruan.

— Tu es magnifique, Eve, chuchota Patrick.

Horrifié, Ruan le vit dégrafer le bustier de sa mère, libérant sa poitrine. Il n'avait pas le droit de faire ça ! Mais l'homme ne s'arrêta pas là. Il fourra son visage au creux de son cou et l'embrassa, avant de laisser courir sa bouche sur ses seins. Eve souriait, les yeux fermés, et ses doigts plongeaient dans la chevelure brune et bouclée de Patrick, l'attirant encore plus près d'elle. Elle l'entraîna vers le lit, vers ce grand lit à baldaquins que Ruan aimait tant, ce lit où il venait parfois se blottir contre elle au réveil, où elle lui caressait tendrement les cheveux et lui souriait avec tout l'amour d'une mère. Le petit garçon sentit la rage l'envahir, mais il ne pouvait rien faire. Et l'angle de la porte lui cachait une partie des corps enlacés. Presque malgré lui, il se déplaça légèrement, poussa un peu le battant pour dévoiler le visage de sa mère. Elle avait l'air heureuse. Cela lui donna envie de la frapper.

Patrick se débarrassa de sa chemise, puis de ses chaussures et de son pantalon. Eve était presque nue contre lui et riait. Elle le ramenait plus près d'elle, embrassait ses lèvres, caressait ses cheveux. Ruan ne voulait pas voir ce qu'elle allait faire avec lui. Il ne voulait pas voir cet homme qui n'était pas son père dans le lit de sa mère. Il ferma les yeux, mais il continuait d'entendre son rire. Il agrippa une robe dans le placard et la serra contre lui, le tissu contre sa joue. Il aimait l'odeur de sa mère et cette robe portait encore un peu de son parfum.

Il n'aurait jamais dû manquer l'école, sa sœur avait raison. À présent, jamais plus il ne pourrait se blottir contre sa mère au réveil sans repenser à cet homme qui l'embrassait et pressait son horrible sourire sur sa bouche.

Soudain, Ruan entendit un bruit qu'il connaissait bien et se pétrifia. La porte de la chambre venait de s'ouvrir. Sa mère et l'homme étaient trop occupés pour y prêter attention. Le petit garçon rouvrit les yeux et se rapprocha de la porte de l'armoire. Son père était entré dans la pièce et regardait la scène d'un air froid. Ruan sourit. Il allait mettre une belle correction à l'homme qui avait osé toucher sa femme comme ça !

Eve sembla soudain se rendre compte de la présence de son mari et poussa un petit cri de surprise, remontant les draps sur son corps nu. Patrick s'empressa de remettre le caleçon qu'il était en train d'enlever.

— Eve ! Comment oses-tu me faire une chose pareille !

— Ruan, je t'en prie, je…

— Tu quoi ? aboya-t-il. Vas-y, tu sembles avoir des choses à dire pour ta défense !

Elle se contenta de baisser les yeux.

— Je te surveille, Eve. Ça fait des semaines que je te surveille ! annonça-t-il d'une voix presque triomphante. Tu croyais que j'étais parti au travail, hein ? Eh bien, pas de chance, je suis là !

Son visage était déformé par la haine et le petit garçon se mit à trembler. Finalement, il n'était plus certain d'être vraiment content que son père soit intervenu…

— Tu n'es qu'une putain ! Espèce de sale traînée ! Saraï avait raison, je n'aurais jamais dû t'épouser !

— Je t'interdis de m'insulter comme ça ! cria-t-elle, les larmes coulant sur ses joues.

— Mais, ma chérie, tu n'es plus en mesure de m'interdire quoi que ce soit ! Regarde-toi… Tu n'as même pas eu la décence d'attendre que nos enfants soient dans la navette scolaire pour te précipiter à la maison. Tu étais trop pressée de le retrouver, hein ? Tu avais tellement hâte de te faire passer dessus que tu n'as même pas remarqué que ton fils n'a pas pris la navette !

Ruan sentit la terreur l'envahir. Son père savait qu'il était là… Il l'avait su dès qu'il était entré ! Il se recroquevilla au fond de l'armoire en tremblant. L'odeur de sa mère était oppressante, maintenant, et lui tournait la tête. Il aurait aimé fermer les yeux, mais il en était incapable.

— Quant à toi, mon vieux, tu ne vas pas tarder à regretter d'être entré dans le lit de ma femme ! menaça son père.

Patrick était en train de tendre une main hésitante vers son pantalon, mais se figea.

— Vous vous amusez bien, pendant que je ne suis pas là, n'est-ce pas ?

Il sortit quelque chose de la poche intérieure de son veston et Ruan reconnut un pistolaser. Il retint une exclamation horrifiée lorsqu'il vit son père le pointer sur Patrick.

— Personne ne touche ma femme ! hurla-t-il.

Le coup atteint l'homme en pleine poitrine et il s'écroula en bas du lit. Le sang avait taché les draps. Eve cria et se tassa contre le mur, les yeux fermés et les mains sur les oreilles.

— Je t'aimais, Eve ! Tu m'as trahi !

Ruan avait envie de vomir. Lentement, comme dans une sorte de ralenti presque filmique, il vit son père pointer l'arme sur sa mère. Il ferma les yeux, les paupières crispées sur ses larmes.

— Tu étais à moi, Eve, à moi !

Eve hurla et le coup partit. Le hurlement se tut. Aussitôt, un autre coup trancha le silence. Il y eut un bruit horrible de corps inerte qui tombe sur le sol, puis plus rien.

Lentement, Ruan ouvrit les yeux, libérant les larmes qui noyèrent ses joues…

***

Lewis pleurait. Il avait dit adieu à sa femme et à son fils ; le lendemain, il serait transféré à la prison de Balane, et dans quelques mois aurait lieu son exécution. Son statut lui avait permis de passer dix semaines avec sa famille, mais la dixième semaine se terminait déjà. Le temps avait passé trop vite.

Un autre aurait peut-être tenté de faire appel, de rassembler des preuves en sa faveur, cependant, Lewis avait compris que c'était inutile. Contrairement à ce qu'il avait imaginé au départ, Paso n'était sans doute pas à l'origine de toutes les malversations qu'il avait subies. C'était bien plus profond que cela. Quelqu'un avait payé les médecins pour qu'ils mentent au procès, avait payé les juges, avait falsifié les preuves, avait peut-être même payé Borovitch et Dortner. Paso était puissant, mais pas à ce point-là.

Lewis avait écrit un long rapport où il expliquait ce qui s'était réellement passé aux DMRS : les enregistrements trafiqués, la mort soudaine de l'un des employés du système de surveillance, l'étrange disparition du corps de la femme, l'indifférence de Paso à tout ce qui était en train de se produire autour de lui, la façon qu'il avait eue ensuite d'étouffer l'affaire… Il avait fait dupliquer et authentifier son rapport et en avait confié un exemplaire à sa femme, un exemplaire à son fils, et un exemplaire au major Bradman. Il savait qu'il pouvait avoir confiance en ce dernier. Bradman était un homme juste et honnête. Ce qui expliquait sans doute pourquoi il n'avait pas été nommé directeur adjoint à sa place et pourquoi Dosch avait récupéré le poste.

Un jour, la vérité éclaterait. Il ne serait plus là pour le voir, mais le fait de savoir que cela se produirait le réconfortait un peu. Et les personnes qui lui étaient chères croyaient en lui.

Il pointa son pistolaser contre sa tempe. Il était colonel, et les colonels ne se laissaient pas prendre vivants par l'ennemi…

***

Les contractions avaient commencé tôt le matin, mais Line n'avait rien voulu dire à son frère. Elle gardait l'espoir que ce ne soit qu'une fausse alerte, comme les deux fois précédentes. Ce soir, c'était l'heure de gloire de Lúka, la consécration de dix ans de travail acharné, le lancement mondial de Z'arkán. Ce n'était vraiment pas le moment d'avoir un bébé.

En temps normal, jamais elle n'aurait pu lui cacher son état. Il aurait suffi qu'il la regarde pour découvrir ce qui était en train de se passer. Cependant, il était tendu, stressé, angoissé, même. Et elle était vraiment déterminée.

Il avait mis le costume noir qu'elle lui avait offert. Elle avait insisté pour qu'il porte une chemise blanche, mais Lúka avait été catégorique. Il haïssait le blanc. Sauf sur elle, avait-il ajouté avec un petit sourire, en caressant tendrement ses cheveux. La chemise serait noire, comme le costume, et comme la cravate. Celle-ci était marquée du logo de Z'arkán, les trois triangles blancs contrastant sur le tissu sombre. Les autres trouveraient peut-être cela lugubre, mais pas Line. Elle avait fait son nœud de cravate en souriant. Lúka avait toujours été nul pour les nœuds de cravate. Il n'en portait jamais, ou quand par miracle cela lui arrivait, il faisait comme les quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population masculine : il choisissait une cravate qu'il n'avait qu'à clipper dans le col de sa chemise. Une cravate de tricheur, comme disait Line. Mais ce soir, elle voulait qu'il porte une véritable cravate.

Le nœud était parfait et Lúka l'avait remerciée d'un tendre baiser. Une contraction l'avait submergée au même instant, et il n'avait pas été facile de la lui cacher, mais elle y était parvenue.

A présent, elle l'attendait, assise sagement sur le canapé. Il vérifiait une dernière fois son discours, le fameux discours qu'il avait mis plusieurs heures à préparer et qu'il n'avait pas voulu qu'elle lise. Lyen l'avait aidée à coiffer ses longs cheveux blancs. La femme avait senti ses contractions, elle en était certaine. Mais elle ne dirait rien. Elle ne parlait jamais à Lúka, de toute façon. Line avait souri lorsque son ventre à peine rebondi avait effleuré le sien. Lyen accoucherait quatre mois après elle. Elle avait très nettement perçu la présence des jumeaux, aussi bien qu'elle percevait celle de son propre fils. Il ne grandirait pas seul…

Sa robe noire se tendait sur son énorme ventre, et Line trouvait honnêtement qu'elle ressemblait à une baleine. Cela n'était bien sûr pas l'avis de Lúka, et son frère tenait à ce qu'elle soit présente à cette soirée. Elle avait toujours pu éviter les autres, prétextant un coup de fatigue ou des douleurs au dos, mais cette fois-ci, alors qu'elle aurait eu la meilleure des excuses, elle voulait l'accompagner. Il avait besoin d'elle, elle le savait. De toute façon, les gens ne regarderaient que lui, et à minuit, tout serait terminé. Elle devrait tenir jusque-là. Cinq heures…

***

Line se serra contre Lúka lorsqu'elle aperçut la foule qui attendait. Il prit sa main dans la sienne. Il était presque aussi nerveux qu'elle. Les journalistes se précipitèrent sur eux, leurs flashs crépitant, leurs micros tendus. La femme avait désespérément envie de tourner les talons et de retourner se réfugier dans la navette, mais elle ne pouvait pas faire ça à Lúka. Ils parlaient tous en même temps et le brouhaha résonnait comme des coups de tonnerre dans sa tête. Pourvu qu'elle n'ait pas une autre contraction, elle ne supporterait pas. Pas maintenant. Elle crispa sa main sur celle de son frère et se força à sourire.

Enfin, Lúka la guida jusqu'à une place au premier rang, près de la femme de William. Line soupira de soulagement. Enfin quelqu'un qu'elle connaissait ! Son frère devait la laisser seule pour vérifier les derniers détails et il l'embrassa tendrement. Elle lui offrit son plus beau sourire.

— Je t'aime, lui murmura-t-elle à l'oreille.

Il rosit de plaisir et elle redressa le nœud de sa cravate.

— Allez, va ! Ils t'attendent !

Rosalyn lui adressa un sourire chaleureux et elles regardèrent toutes les deux Lúka monter sur l'estrade et disparaître derrière le rideau.

— Il est nerveux ? lui demanda-t-elle.

— Une vraie pile électrique. Il n'a rien mangé depuis hier, lui confia Line.

— Will est pareil. Il a passé toute la nuit à répéter son discours devant la glace. Je ne vous raconte même pas les grimaces qu'il faisait.

— Je crois que je vois tout à fait de quoi vous voulez parler, sourit Line. Je dois avouer que je serai bien contente quand tout cela sera terminé.

Rosalyn hocha la tête.

— Vous êtes très pâle, Line, remarqua-t-elle.

— C'est la nervosité. Je n'aime pas les foules, mentit la jeune femme.

La contraction l'avait prise un peu par surprise et elle serra les dents pour ne pas laisser paraître la douleur sur son visage. Elle sentait la sueur couler le long de son dos. La pièce était immense, mais surchauffée.

— Le bébé est pour bientôt, non ?

— Pour très bientôt, confirma Line.

Rosalyn n'avait pas idée à quel point le "très bientôt" de la jeune femme était proche…

— Vous devez être heureuse !

— Oh, vous ne pouvez pas imaginer. J'ai l'impression que si mon ventre grossit encore, il explosera.

Elle sourit et posa les mains sur son ventre.

— Lúka est un homme chanceux, décréta Rosalyn. Entre le lancement de Z'arkán et la naissance toute proche de votre fils, il doit être comblé.

Line hocha la tête. Oui, il était sûrement comblé par les deux événements. Mais elle doutait qu'il soit comblé par les deux événements se produisant en même temps.

***

Le discours de Lúka était magnifique, comme Line s'en rendit compte en voyant la rediffusion télévisée. Mais sur le moment, elle était bien trop occupée à tenter désespérément de cacher la naissance imminente de son enfant pour écouter ce que son frère avait à dire. Les contractions étaient de plus en plus proches. Elle n'avait pas encore perdu les eaux, c'était déjà ça. Cependant, elle ne savait trop si elle devait s'en réjouir ou s'en inquiéter. La sueur coulait sur son front et sa tête tournait. La douleur était terrible et elle mourrait d'envie de s'allonger. Elle espérait que son frère aurait bientôt terminé son discours, mais ne nourrissait pas faux espoirs : Lúka avait toujours été plutôt bavard.

Les gens autour d'elle étaient captivés. Ils riaient beaucoup, également. Et heureusement, ils ne faisaient pas attention à elle. Rosalyn avait levé les yeux vers Lúka avec une sorte de fascination presque religieuse, et Line se dit amèrement que si Z'arkán était un échec, son frère pourrait toujours se reconvertir en gourou. Le discours de William avait été très bon et la soirée était un franc succès.

La douleur la submergea à nouveau et elle se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas crier. Elle fixait le logo de Z'arkán sur l'estrade derrière son frère, et les trois triangles se dédoublaient sous les larmes qu'elle contenait à grand peine.

— … et c'est pourquoi j'aimerais remercier publiquement la personne qui a rendu tout cela possible, Tia Line Owen de l'Orme, ma femme, conclut Lúka.

Les applaudissements étaient assourdissants et Line, à travers sa torpeur, vit son frère lui faire signer de venir le rejoindre sur l'estrade. Elle secoua la tête faiblement.

— Line, montez près de lui sur l'estrade, lui souffla Rosalyn.

— Je… Je ne peux pas !

Elle jeta un regard désespéré à son frère. Elle ne pouvait pas se lever. Elle avait trop mal !

— Rosalyn, je vais avoir le bébé !

— Oh, Seigneur ! Maintenant ?

— Oui !

Lúka attendait toujours et Rosalyn lui fit signe de s'approcher d'elle. Il s'exécuta, un peu contrarié et très inquiet. Elle lui expliqua la situation et il regarda Line, bouleversé. Cette dernière baissa les yeux, les larmes coulant sur ses joues. Elle avait tout gâché…

Lúka alla rejoindre Will.

— Mon vieux, c'est ton heure de gloire. C'est toi qui vas lancer Z'arkán.

— Pardon ? Mais… Que…

— Ma femme va accoucher, expliqua-t-il.

Son sourire et son visage radieux étaient presque contagieux.

— Félicitations, Lúka. Sois tranquille, je m'occupe de tout ! lui assura-t-il.

Lúka se dirigea à nouveau vers le micro. La foule s'agitait, et les murmures surpris des milliers de gens s'élevaient.

— Je suis désolé de cette interruption, déclara-t-il. William Gates va lancer Z'arkán. Je… Ma femme va accoucher, ajouta-t-il, rayonnant. Je suis si heureux !

Line releva la tête et vit le visage radieux de son frère. Elle sourit à travers ses larmes. Les applaudissements reprirent de plus belle et Lúka se tourna vers elle.

— Je t'aime, Line.

Sa voix résonna dans la salle et il rougit en remarquant qu'il n'avait pas éteint le micro. Les gens applaudirent plus fort encore. Lúka sauta en bas de l'estrade et se précipita vers Line. Elle lui ouvrit enfin son esprit, et les yeux de l'homme s'écarquillèrent de stupeur lorsqu'il comprit ce qu'elle avait fait. Ce qu'elle avait fait pour lui.

— Line…

Ses yeux étaient remplis de larmes. Il la serra contre lui.

— Je voulais que tu puisses faire ton discours… Je ne voulais pas tout gâcher…

— Tout gâcher ? Mais que tu es bête ! Je suis tellement heureux !

Une nouvelle contraction la fit grimacer de douleur et il eut l'air inquiet, presque paniqué.

— Je t'emmène à l'hôpital, décréta-t-il.

Il la souleva de terre et traversa la salle, sa sœur dans ses bras. Les gens les suivirent des yeux en souriant, applaudissant toujours. Lúka se dit que c'était le plus beau jour de sa vie.

***

Lorsque le médecin lui remit le bébé entre les bras, Line était épuisée. "C'est un beau petit garçon", avait-il annoncé. Et Lúka avait coupé le cordon d'une main légèrement tremblante, les yeux remplis d'émotion. Son fils était magnifique. Elle le serra contre elle, les larmes coulant le long de ses joues. Il se mit à téter presque aussitôt. Elle sourit, radieuse. Tout était effacé : les contractions, la douleur, tout.

Lúka s'assit à côté d'elle et l'enlaça tendrement. Il se pencha pour l'embrasser sur le front.

— Il a les cheveux foncés, déclara-t-il. Il me ressemblera sûrement. Je suis si heureux, Tia !

Line frémit en entendant ce prénom. Lúka ne l'appelait ainsi que lorsqu'il était vraiment bouleversé. Elle serra sa main dans la sienne et baissa les yeux sur leur fils. Ses cheveux étaient noirs, comme ceux de son frère, et comme ceux de son père.

— Comment va-t-on l'appeler ? demanda-t-il. Tu as dit que tu avais choisi un prénom, mais tu n'as jamais voulu me dire lequel…

Le médecin les regardait en souriant. Lúka avait parlé en russe, la langue qu'ils utilisaient parfois avec leur père, et il ne pouvait pas les comprendre. Cela rassurait quelque peu Line. Ce moment était à eux, et elle avait du mal à accepter que quelqu'un d'autre le partage. Si ça n'avait tenu qu'à elle, elle aurait aimé que Lúka s'occupe de la naissance du bébé. Cependant, elle comprenait qu'il n'ait pas accepté et ait souhaité qu'elle consulte un médecin. Après tout, il avait fait naître des centaines d'enfants, tous morts ou presque, et il n'aurait pas été très emballé d'associer ce souvenir à son propre fils.

Elle avait en effet choisi un prénom. Dès qu'elle avait su que son enfant serait un garçon, ce prénom lui était apparu comme le seul possible. Mais Lúka n'approuverait sans doute pas.

— J'aimerais qu'on appelle notre fils Mikhail, murmura-t-elle.

Il fronça les sourcils, et son visage s'assombrit l'espace d'un instant. Puis, il sourit.

— Mikhail. Mikhail Owen de l'Orme. En espérant que l'histoire ne se répète pas.

Le bébé gigota un peu dans les bras de sa mère et ouvrit de grands yeux clairs. Des yeux qui ne tarderaient sans doute pas à tourner au vert. Comme les leurs. Comme ceux de leur père.