CHAPITRE XVIII
Line, assise sur le lit, regardait le sol, pensive, les mains posées sur son ventre. L'accouchement était prévu pour janvier, et elle se demandait comment elle allait faire pour tenir encore deux mois. Les résultats des tests avaient été plutôt rassurants, pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'il existait tout de même un risque. Elle passait ses jours à se ronger les sangs, à manger, à traîner en pyjama devant la télévision, à pleurer lorsque Lúka ne la voyait pas.
Décidément, attendre un enfant n'avait rien de drôle. Elle dormait mal, elle avait encore des nausées au septième mois, ses jambes étaient lourdes, elle se sentait grosse, laide, repoussante.
— Tu es loin d'être laide et repoussante, contra Lúka en s'étirant à côté d'elle.
Il étouffa un bâillement et lui sourit.
— Je suis désolée de t'avoir réveillé, s'excusa sa sœur.
— Ce n'est pas très grave, Line. Ce que je dis est vrai, tu n'es ni laide ni repoussante. Je ne sais pas comment tu as pu te mettre une pareille idée en tête.
— Mais je suis grosse, insista-t-elle.
— Tu es enceinte, rétorqua-t-il.
— Quand je regarde mon ventre, je me demande comment il va faire pour grossir encore. J'ai déjà l'impression que je vais exploser, soupira-t-elle. Partout où je vais, il a au moins une minute d'avance sur moi.
— Au moins, se moqua Lúka. Non, mais franchement, Line, j'ai vu des dizaines de femmes enceintes, ici, et je peux t'assurer qu'il n'y en avait pas une seule qui entrait dans du trente-quatre au septième mois de la grossesse.
Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Lúka la prit dans ses bras et l'embrassa tendrement sur la joue.
— Et puis, qu'est-ce que tu fais debout à trois heures du matin ?
— Je n'arrivais pas à dormir.
— Cela fait déjà plusieurs semaines que tu dors mal, lui fit-il remarquer. Je sens que quelque chose te tracasse.
Elle soupira et se détourna légèrement.
— Non, c'est juste que je ne me sens pas très bien, en ce moment.
Il prit sa main dans la sienne et elle baissa les yeux sur leurs alliances jumelles. A présent, elle était officiellement Tia Line Owen de l'Orme, épouse de Lúka Owen, et non plus Line, matricule T63. Lúka lui sourit et elle se laissa aller contre lui, les yeux fermés.
— Je m'inquiète quand même un peu, Line, avoua-t-il.
— Mais il ne faut pas ! Je suis certaine que toutes les femmes enceintes ont ce genre de phases pas très drôles, à un moment ou à un autre.
— Oui, mais est-ce qu'elles passent toutes leurs nuits à déprimer, assises sur leur lit ?
— Je ne déprime pas, répliqua-t-elle. Je réfléchis.
— Ah.
— Tu ne pourrais pas essayer de prendre un air encore plus dubitatif ? ironisa-t-elle.
— Je ne peux pas, je suis au maximum, là, rétorqua-t-il. Franchement, Line, je suis sûr que quelque chose ne va pas, et je ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas m'en parler.
— Lúka… soupira-t-elle. Ce n'est pas que je ne veux pas t'en parler, c'est que moi-même, je ne sais pas pourquoi je suis comme ça. Je me sens juste mal, c'est tout. Ça passera sûrement, mais pour l'instant, je n'ai envie de rien, je vois tout en négatif.
— Tu as recommencé ?
Line baissa les yeux. Lúka attrapa son bras et remonta la manche de sa chemise de nuit. Des entailles rouges s'étalaient sur son bras, certaines encore enflées.
— Mais pourquoi tu te fais ça, pourquoi ? s'écria-t-il.
— Je ne sais pas, murmura-t-elle. J'ai l'impression que ça m'aide, dans un sens.
— Que ça t'aide ?!! Tu te fous de moi ou quoi ? Tu te taillades le bras parce que tu penses que ça t'aide ?
— Lúka, ne me crie pas dessus, je t'en prie !
— Excuse-moi. Line, je croyais que tout cela était fini. Maintenant, avec la mort de Père, avec le bébé, avec cette nouvelle vie qui commence, je pensais que tu avais cessé de te faire du mal. J'aimerais t'aider, mais je ne sais pas quoi faire, je ne suis pas à la hauteur.
— Ne dis pas ça ! Si l'un de nous deux n'est pas à la hauteur, ce n'est en tout cas pas toi. Je me sens tellement nulle, si tu savais ! J'ai l'impression d'être inutile, d'être un boulet, pour toi.
— Pardon ? Mais pourquoi tu dis ce genre de choses, ma chérie ? Tu n'as jamais été un boulet, et je ne te permettrai pas de te qualifier d'inutile !
— Je t'ai vu à la télévision aujourd'hui, commença-t-elle. Tu étais très beau, très élégant.
— Merci.
Lúka ne voyait pas où Line voulait en venir, mais préféra ne pas le lui faire remarquer.
— Tu sais qu'il y a des filles qui ont créé tout un site sur toi, avec des photos, des extraits de tes conférences ?
— Sans doute, et alors ?
— Lúka, il y en a qui te vouent pratiquement un culte !
— Qu'est-ce que ça peut me faire ?
— Ça ne me plaît pas, conclut-elle.
— Ce sont des gamines, sûrement. Tu es jalouse ?
— Tu es célèbre, maintenant, continua-t-elle. J'imagine que les femmes te courent après sans cesse.
— Je ne sais pas. Probablement. Tu sais, j'ai pas mal de travail, je n'ai pas le temps de faire attention à ça.
— Il y en a sûrement de très belles, insista-t-elle.
— Sûrement. Mais franchement, Line, tu peux m'expliquer le but de cette discussion ?
Il était agacé. Ce n'était pas le genre de conversations qu'il aimait avoir à trois heures du matin.
— Je suis grosse et affreuse, répondit-elle. J'ai peur que tu me laisses pour une autre.
Il la lâcha et la fixa, éberlué. Elle détourna les yeux.
— Line, tu es ma femme. C'est toi que j'ai choisi ! Et tu portes notre enfant ! Tu crois que je pourrais te laisser ? Mais réfléchis un peu ! Après tout ce que nous avons vécu, tu penses que je pourrais te faire ça ? Je t'aime. Et je me fiche de tes kilos en trop. Tu as toujours été trop maigre, de toute façon. Et quand le bébé sera né, tu seras aussi fine qu'avant. Je ne sais pas si tu te rends vraiment compte de combien tu me plais !
— Non, probablement pas, admit-elle. Mais ce que je vois, c'est que tu t'es attaché à moi, et que je ne te mérite pas. J'en viens à me sentir coupable de l'amour que tu éprouves pour moi. Je ne voudrais pas t'empêcher de vivre ta vie.
— Mais ma vie, c'est toi ! s'écria-t-il. Il n'y a qu'avec toi que je me sens bien, il n'y a que toi qui connaisses ce que je suis vraiment !
— Oh, Lúka, je ne sais pas ce qui m'arrive ! Je passe mon temps à pleurer, je me déteste, je ne supporte plus de me voir dans un miroir…
— Tu es belle, ma chérie. Et tu sais que je le pense. Viens avec moi, je vais te montrer quelque chose, ajouta-t-il.
Il se leva et lui tendit la main. Elle hésita un peu, puis y glissa la sienne. Il l'entraîna hors de la chambre, le long des couloirs.
— Mais où m'emmènes-tu ? Il est plus de trois heures du matin, je…
— Il faut que tu voies quelque chose, répéta-t-il.
Ils entrèrent dans la pièce où Lúka passait le plus clair de son temps : celle qui contenait l'unité centrale de Z'arkan. Une pyramide bleutée tournait lentement, flottant dans le vide. Line remarqua qu'il s'agissait d'un hologramme du logo de Z'arkan, logo qu'elle avait elle-même conçu.
— Bonjour, Z'arkan, commença Lúka.
Aussitôt, l'hologramme s'anima et se transforma en un visage féminin. Le visage de Line.
— Bonjour, Père.
La jeune femme se tourna vers son frère, les yeux écarquillés.
— Tu lui as donné mon visage ? souffla-t-elle.
Il lui sourit et l'attira contre lui.
— Bien sûr ! Je voulais que le monde entier puisse admirer le visage de la femme que j'aime.
Line se mit à pleurer doucement. Il l'embrassa sur le front, tendrement.
— Vendredi, Will et moi lançons une sorte d'avant-première de Z'arkan, avança-t-il. J'aimerais que tu sois présente.
— Mais… Je n'ai rien à me mettre, je…
— Je te ferai faire une robe, rétorqua-t-il. Je tiens vraiment à ce que tu sois là.
— Je ne sais pas…
— Tu ne peux pas rester enfermée ici indéfiniment ! Je sais que tu n'aimes pas les villes et les gens, mais donne-leur une chance ! Tu as besoin d'amis, ma chérie.
— J'ai Lyen.
— Lyen, répéta Lúka d'un ton méprisant. Cette fille… Elle prépare un mauvais coup, je le sens…
— Je t'en prie, que veux-tu qu'elle fasse, ici ? Et elle ne m'a jamais témoigné aucune hostilité.
— Si tu voyais la façon dont elle me regarde, rétorqua-t-il. On dirait qu'elle ne souhaite qu'une chose : me voir agoniser lentement sur le sol devant elle. Depuis que je l'ai ramenée, elle est encore pire qu'avant. Mais ne changeons pas de sujet, Line, reprit-il. Il faut que tu sortes, que tu voies des gens. Et tu viendras à cette soirée.
Line hocha la tête lentement. En face d'elle, son hologramme la fixait, une étrange expression sur son visage si semblable au sien. La jeune femme sentit un frisson remonter le long de son dos. Tout cela n'était pas normal.
— J'ai un mauvais pressentiment, Lúka.
— Pourquoi ? Tout va bien se passer !
Mais ils savaient tous les deux qu'elle ne parlait pas de la soirée à venir.
***
Lyen était couchée dans son lit, les yeux fermés, le visage serein, mais elle ne dormait pas. Les bébés grandissaient dans son ventre. Aujourd'hui, elle les avait senti bouger. Ils vivraient sûrement, comme les précédents. Mais que pouvait-elle faire ? Elle était enfermée à nouveau, dans la cellule qu'elle connaissait si bien. Oh, les choses étaient différentes, elle avait le droit d'aller et venir dans le laboratoire durant la journée. Cependant, dès la nuit tombée, la porte était verrouillée.
Line était enceinte, elle aussi. Il n'y avait aucun doute sur l'identité du père. Cette folle avait fait un enfant avec son frère. Lyen la méprisait. Elle n'était pas faible par nature, non, c'était pire que cela. Line était forte, Line était peut-être même plus forte que Lúka. Mais Line avait choisi la faiblesse par commodité. Et elle se complaisait dans cette faiblesse. Surtout, ne pas montrer à son frère que la femme fragile n'était qu'une façade. Surtout, ne pas qu'il sache ce que le cachait le masque qu'elle portait. Lyen la méprisait, oui, cependant, elle savait qu'elle devait se méfier d'elle. Le jour où Line déciderait de sortir de sa déprime et de cesser de s'apitoyer sur elle-même, elle serait très dangereuse.
Lyen était consciente qu'elle n'avait pas beaucoup de chance de triompher contre le Fils et la Fille, cependant, elle avait quelque chose qu'ils n'avaient pas et qui lui donnerait peut-être l'avantage : une haine sans limite envers eux. Elle les détestait. Le Fils lui avait arraché ses enfants, il lui avait arraché sa chance de mourir libre. La Fille le soutenait, c'était elle qui lui avait ordonné de venir la reprendre. Lyen attendrait le temps qu'il faudrait, mais un jour, elle les tuerait tous les deux, ainsi que leur bébé, comme ils avaient tué sa sœur. Un jour, elle aurait sa vengeance.
***
Doyle accueillit Ruan avec un grand sourire. Il lui fit signe de prendre place en face de lui et lui remit un dossier, sans un mot d'explication.
— De quoi s'agit-il ? demanda Ruan.
— Ouvrez-le.
Il s'exécuta. Il s'agissait des derniers rapports d'analyse concernant le virus. Ruan parcourut les quelques pages rapidement, et referma le dossier.
— Le virus a évolué, résuma-t-il.
— Oui, c'est exact. Il a changé de forme, et cette nouvelle forme est extrêmement contagieuse.
— Voilà qui est intéressant, répondit Ruan, un sourire aux lèvres.
Il s'était attendu à cela, après les conversations que Lúka et lui avaient eues, et cette annonce n'était donc pas une surprise. Cependant, il devait tout de même faire preuve d'un minimum d'intérêt et d'étonnement.
— Il semblerait que son mode d'action se soit également modifié du tout au tout : auparavant, il coagulait le sang. A présent, il lyse les hématocrites, reprit Doyle.
— Vous en avez parlé au docteur Schmidt ?
— Non, j'ai travaillé seul, comme vous me l'aviez demandé.
— Bien, approuva Ruan. Continuez dans cette voie-là. Personne ne doit être au courant de ce projet, appuya-t-il. N'en parlez à personne d'autre qu'à moi, pas même à Dortner ou à Borovitch.
— Cela va de soi, répliqua Doyle sur un ton légèrement indigné.
— Je n'ai pas le temps de lire tout ça maintenant, décréta Ruan en repoussant le dossier vers le médecin. Mais j'aimerais voir ce virus en action, si c'est possible.
***
La souris explorait frénétiquement son nouvel environnement, le museau levé, les vibrisses frémissantes. Elle fit consciencieusement le tour de la cage vitrée, plusieurs fois, puis se réfugia dans un coin, encore trop méfiante pour se décider à faire sa toilette.
Doyle expliqua à Ruan qu'il avait isolé le virus du sang de Lyen et s'était rendu compte que celui-ci se propageait très bien dans l'air et dans l'eau, ce qui n'était pas le cas de l'ancienne forme. Ruan hocha la tête d'un air très inspiré, et se demanda combien de temps le médecin mettrait à remarquer que cette évolution spontanée n'avait rien de naturel. Peut-être le savait-il déjà, d'ailleurs. Après tout, les yeux de chat et les branchies de Lyen n'avaient rien eu de très naturel non plus.
— Je relâche le virus dans l'air de la cage, annonça Doyle en pressant sur un bouton.
Quelques secondes plus tard, la souris se mit à remuer, son thorax agité de soubresauts, son museau dressé.
— Les hématocrites sont détruites très rapidement, commenta-t-il. L'animal meurt du manque de dioxygène. La mort peut prendre entre une à deux minutes, selon la concentration du virus.
La souris était immobile, à présent, même si son thorax se soulevait encore dans un effort désespéré pour glaner un peu d'air. Ruan l'observait, les yeux brillants.
— Et la concentration que vous avez mise pour cette souris ?
— Extrêmement faible. Et il ne faut pas oublier que le virus se reproduit ensuite, décuplant sa concentration originelle.
— Comment il fait pour se reproduire ? demanda Ruan. Les cellules du corps de l'animal ont été privée d'oxygène, comment font-elles pour entamer un cycle cellulaire ?
— Je ne sais pas encore, avoua Doyle. C'est vrai que c'est assez étonnant. Mais ce que je sais, par contre, c'est qu'il existe un antiviral à cette forme-là du virus.
— Ah bon ?
— Je dois encore l'isoler, reconnut-il. Mais le sang des enfants ne réagit pas. Les hématocrites restent intactes, contrairement au sang des individus testés.
— Des individus testés ? répéta Ruan.
— Oui, j'ai prélevé du sang à différentes personnes du service et j'ai testé leur sang par rapport au virus. Les hématocrites sont lysées, contrairement à celles du sang des enfants.
— Il faut isoler l'anticorps qui les immunise à ce virus, décréta-t-il. Vous l'aviez fait, pour la forme précédente du virus ?
— Bien entendu, mais cela n'avait donné aucun résultat.
— Vos résultats sont prometteurs, Doyle. Cependant, il y a encore de nombreuses lacunes concernant ce virus. Il faudra y travailler.
— C'est évident, approuva-t-il.
— Vous serez bien sûr récompensé en conséquence, ajouta Ruan avec un mystérieux sourire.
— Je vous remercie, Monsieur Paso.
Ruan jeta un dernier regard à la souris. Celle-ci était morte, couchée sur le côté, les yeux grand ouverts. La mort avait été rapide. Ce virus était prometteur.
***
Doyle regarda Ruan s'éloigner, un peu perplexe. Il ne lui avait pas menti, il avait effectivement testé le sang des gens du service, et les résultats ne différaient pas de ceux qu'il avait déjà obtenus en expérimentant sur les souris. Cependant, il avait omis de lui dire que son sang réagissait différemment. Doyle avait d'abord pensé que c'était parce qu'il avait été en contact avec la forme première du virus, et avait effectué le même test sur le sang d'Eisl. Mais les résultats n'étaient pas ceux auxquels il s'attendait. Le sang d'Eisl réagissait au virus comme le sang de n'importe quelle personne testée, le sang de Paso réagissait au virus comme le sang des jumeaux.
Doyle décida de tirer tout cela au clair. Paso n'aurait pas besoin de le savoir…
***
Ylana se jeta presque dans les bras de Ruan lorsqu'il passa la porte, le visage radieux et les yeux brillants. Elle l'enlaça tendrement.
— Oh, Ruan, tu m'as manqué !
— Je t'ai manqué ? Mais on s'est vu ce matin ! s'étonna-t-il.
Elle lui sourit.
— Ta journée s'est bien passée ?
— Oui oui, très bien, répondit-il, un peu surpris de tant d'affection de la part d'Ylana.
D'habitude, la femme était plutôt froide et posée. La voir ainsi réjouie le troublait, et rendait ce qu'il allait lui dire encore bien plus difficile.
— J'ai une grande nouvelle à t'annoncer ! commença-t-elle en l'entraînant vers le salon.
— Ah bon ? Moi aussi j'ai quelque chose à te dire, Ylana.
Elle se retourna et lui jeta un regard étonné, décontenancée par son ton froid. Il détourna les yeux.
— Ruan ?
Il se laissa tomber sur le canapé en soupirant. Elle allait le détester, et elle aurait raison.
— Ylana, je suis désolé, mais…
— Mais quoi ? demanda-t-elle comme il ne disait rien. Pourquoi tu ne me regardes pas ?
— Ma chérie, je t'aime beaucoup, mais…
— Tu m'aimes beaucoup ? coupa-t-elle.
Sa voix commençait à trembler un peu et son visage avait perdu tout air enjoué.
— Ylana, c'est ça le problème. Je t'aime beaucoup, mais je ne suis pas amoureux de toi, lâcha-t-il.
— Tu n'es pas amoureux de moi, répéta-t-elle d'une voix faible.
— Je pense qu'on ne devrait pas s'unir, ajouta-t-il.
Elle hocha la tête lentement, les yeux baissés. Il tendit la main pour l'attirer contre lui et elle le repoussa.
— Tu n'es pas amoureux de moi, souffla-t-elle à nouveau, comme pour s'imprégner de cette vérité inéluctable.
Elle se leva, sembla sur le point de dire quelque chose, mais resta silencieuse.
— Je te demande pardon, murmura l'homme.
— Je vais me coucher, Ruan. Je… Je ne me sens pas très bien. On reparlera de tout ça demain, décréta-t-elle.
Elle n'avait pas pleuré. Et elle ne l'avait pas supplié non plus. Mais son silence était peut-être plus dur encore que ses larmes. Ruan savait déjà qu'il se sentirait minable, cependant, c'était pire que ce qu'il avait imaginé. Il n'aimait pas Ylana, c'était un fait, pourtant, il la respectait et s'en voulait terriblement de lui avoir fait tant de mal.
Un instant, il hésita à monter la rejoindre, lui parler à nouveau, lui demander pardon, puis se rendit compte que cela ne changerait rien. Ils en discuteraient le lendemain, une fois qu'elle aurait accepté sa décision. D'ici là, il ne pouvait pas faire grand-chose d'autre qu'attendre.
***
Ylana avait les traits tirés et les yeux rougis, mais son visage exprimait l'indifférence la plus totale. Ruan la regarda se servir du café, rongé par la culpabilité. Elle était si forte ! Même après une nuit blanche, une nuit qu'elle avait sans doute passée à pleurer, elle réussissait encore à être superbe ! Elle ne méritait vraiment pas tout ce qui lui arrivait…
— Il faudra appeler le fleuriste et le traiteur, commença-t-elle. Je ne pense pas qu'ils acceptent de nous rembourser, à deux semaines du mariage, mais on pourra peut-être récupérer un peu d'argent.
— Ylana…
— Et j'appellerai le décorateur, poursuivit-elle.
— Chérie, je t'en prie…
— Quoi, Ruan ! Il faudra bien le faire ! rétorqua-t-elle.
— Ce n'est pas à toi de faire ça… Je m'en chargerai. C'est moi qui ai agi en salaud, c'est à moi de m'occuper de tout ça.
— Peut-être, mais c'est moi qui ai planifié cette union. Je sais à qui m'adresser, toi pas.
Il dut admettre la justesse de l'argument, mais cela ne changeait rien. Il ne voulait pas lui laisser traverser ça.
— Ruan, ce n'est pas le moment d'essayer de te rattraper, coupa-t-elle alors qu'il tentait de lui expliquer son point de vue. Tu viens de me laisser tomber à deux semaines de notre union, pour une raison qui m'échappe encore, et je ne pense pas que tu puisses faire quoi que ce soit pour te faire pardonner.
— Tu as raison, reconnut-il. Mais je ne veux pas me rendre encore plus méprisable.
Au regard qu'elle lui lança, il s'attendait à ce qu'elle lui dise qu'il pourrait difficilement faire pire, mais à sa grande surprise, elle se contenta de hocher la tête.
— Je comprends, répondit-elle après quelques instants de silence. Je te ferai une liste des gens à contacter.
— Merci, Ylana. Je… Je suis conscient d'avoir vraiment mal agi. Je sais que tu souffres, mais je veux que tu saches que j'ai beaucoup de peine, moi aussi. Je suis désolé de ne pas avoir eu le courage de te le dire plus tôt. Tu étais tellement emballée par les préparatifs du mariage que je ne savais plus quoi faire.
— Laisse tomber tes explications minables, Ruan. Je rassemblerai mes affaires d'ici la semaine prochaine. Et ne me regarde pas comme ça, tu sais très bien qu'une séparation, ce n'est pas seulement se dire "Je te quitte". Il faut bien que quelqu'un se charge de tous les détails matériels.
— Je ne sais pas quoi te dire, soupira-t-il.
— Alors ne dis rien. Tu pourras annuler mon code d'entrée pour la maison dès que j'aurai récupéré toutes mes affaires. On se reverra au boulot, conclut-elle.
Elle avait fini son café et quitta la pièce d'un pas déterminé. Peu de temps après, Ruan entendit se fermer la porte d'entrée. Ylana venait de sortir de sa maison et de sa vie.
***
L'homme assis à son bureau ne put s'empêcher de manifester son étonnement en voyant entrer Ylana. La femme prit place en face de lui et croisa soigneusement les jambes, avant de poser sagement ses mains sur ses genoux.
— Mais vous êtes…
— Ylana Rosa Schmidt, matricule 2542-12-28-LAM-2-MED-1, compléta-t-elle sans le moindre sourire.
— J'allais dire, vous êtes la fiancée de Ruan Paso, rectifia l'homme.
— J'étais la fiancée de Ruan Paso, appuya-t-elle.
— Ah bon ? Eh bien, je ne suis pas là pour me mêler de votre vie privée, mais qu'est-ce qui vous amène au Bureau des Transferts ?
— Je pense que vous vous en doutez un peu, rétorqua-t-elle. Je veux quitter les DMRS.
Il hocha la tête, compréhensif.
— Si vous permettez que je ressorte votre dossier, commença-t-il.
Il pianota quelques commandes sur son ordinateur, et Ylana se mit à regarder par la fenêtre, cachant mal son impatience.
— Vous avez été Désignée en 2552 et vous avez entamé des études de médecine. Spécialisation en microbiologie, résuma l'homme.
Ylana soupira. Elle n'était pas venue pour se faire réciter son curriculum vitae.
— Vous pourriez être transférée au Centre Médical, proposa-t-il.
— Non, je veux changer complètement de profession.
— Il est rare que nous ayons de pareilles demandes, Mademoiselle Schmidt. Vous êtes une des meilleures dans votre domaine, d'après ce que je vois sur votre dossier. Il serait dommage de laisser un tel potentiel se perdre.
— C'est mon potentiel, c'est ma vie. Je veux quitter le secteur médical, décréta-t-elle d'un ton froid.
— Eh bien, je vais vous faire passer les tests, et nous verrons ensemble quelle profession pourrait vous convenir, conclut-il. Vous désirez rester sur Lambda ?
— Oui, et si possible dans les Hautes-Terres. Je n'ai pas envie de déménager.
— Très bien. Je vais voir ce que je peux faire.
Elle lui adressa un sourire, reconnaissante. L'homme la trouva absolument magnifique et se dit que Paso était vraiment un imbécile.
***
Les jours avaient passé, et Ylana avait repris toutes ses affaires. La maison semblait un peu vide et Ruan se rendait compte que la femme lui manquait. Aux DMRS, elle l'évitait, et comme il n'avait pas de réelle raison de lui parler, ils n'avaient pas échangé un mot depuis leur rupture. L'annulation du mariage n'avait pas été simple, et l'héritage familial des Paso y avait perdu quelques plumes. Cependant, au fond de lui, Ruan savait qu'il avait pris la bonne décision.
Leur union aurait dû avoir lieu deux jours plus tard, et quand il réalisa cela, un sentiment étrange l'envahit : un mélange de culpabilité et de soulagement. Un peu de panique, aussi. La sensation de se retrouver au point de départ après toutes ces années avait quelque chose de presque désespérant.
Alicha Dortner, lorsqu'elle avait appris la nouvelle, avait tenu à lui dire qu'elle n'avait jamais vu cette union d'un très bon œil. Elle lui avait ensuite très innocemment demandé des nouvelles de la jeune nourrice des jumeaux, et Ruan avait alors compris qu'elle savait ce qui se passait. Il lui avait répondu quelque chose de très passe-partout, sur le ton le plus indifférent dont il avait été capable sur le moment, et elle avait souri. Simplement souri.
Helen avait poussé les hauts cris, lui avait demandé s'il était tombé sur la tête, mais Daniel s'était contenté de lui dire que Ruan avait pris la bonne décision. C'était plus dur, pour elle. Elle avait toujours apprécié Ylana, et avait pris une part active dans l'organisation de leur mariage. "Ce n'est pas une façon de traiter une jeune femme aussi charmante" avait-elle décrété. Mais Ruan était conscient qu'elle ne lui en voulait pas vraiment. Daniel avait posé une main sur son épaule et lui avait dit qu'il commençait enfin à agir en homme.
Ruan s'était imaginé qu'il courrait retrouver Ludméa, qu'il lui apprendrait la nouvelle, qu'elle se jetterait dans ses bras en lui avouant qu'elle avait espéré cela pendant des semaines, cependant, il était perdu. Il aimait vraiment la jeune femme, il n'avait aucun doute sur ses sentiments. Pourtant, était-il prêt à se lancer dans une nouvelle relation alors que l'ancienne venait tout juste de se terminer ? Et puis, que se passerait-il si elle le repoussait ? Que ferait-il ?
Il jeta un coup d'œil à l'extérieur. La nuit tombait doucement, et il pleuvait des cordes. Il soupira. Les dossiers qu'il devait lire n'avaient rien de passionnant, et la pile de ce qui restait à faire ne diminuait pas. D'un autre côté, penser à Ylana, à Ludméa et au sens ou à l'absence de sens de sa vie ne l'aidait pas beaucoup à réduire la quantité de travail en retard.
Après quelques minutes, Ruan comprit qu'il serait incapable d'avancer dans les dossiers ce soir-là, et décida de passer à la nurserie pour voir les jumeaux. Ludméa y serait peut-être encore, mais il refusait de penser qu'il prenait les bébés comme prétextes pour se donner une raison valable de rendre visite à la jeune femme.
Warner, l'assistant de Carlson, lui apprit qu'elle était partie à peine une heure plus tôt, et Ruan hocha la tête d'un air indifférent. Les bébés avaient bien grandi. Il savait où Ludméa habitait, il pourrait peut-être passer chez elle… Les cheveux de la fillette étaient toujours d'un blanc immaculé, et ses yeux n'avaient pas foncé. Il faudrait vraiment qu'il songe à la tester pour les formes connues d'albinisme. Mais si elle ne voulait pas le recevoir ? Si elle lui refermait la porte au nez ? Le garçon le regarda et lui fit un sourire. Ruan se tourna vers Warner :
— Vous avez vu ça ? Il m'a souri ! s'écria-t-il.
— Oui, c'est un bébé agréable. Il sourit tout le temps.
— Et sa sœur ?
— Elle ne sourit qu'à Ludméa. Ne la réveillez surtout pas, elle n'est pas du genre à se rendormir facilement, prévint-il comme Ruan s'approchait à nouveau de son berceau.
— Très bien. Je vais vous laisser, de toute manière. Il commence à se faire tard…
Il était un peu plus de vingt heures. Ruan se demanda s'il pouvait encore décemment se présenter chez la jeune femme. Il salua Warner, et se précipita dans l'ascenseur. Il faudrait qu'il passe chez le fleuriste, aussi. Ludméa aimait les roses bleues.
Un instant, il se souvint qu'Ylana aimait aussi les roses bleues, mais balaya cette pensée de son esprit. Il mit un peu d'ordre dans ses boucles blondes et grimaça à son reflet dans le miroir de l'ascenseur. Il n'avait pas très bonne mine. La fatigue ne le gâtait pas, et de lourds cernes assombrissaient son regard.
— Tant pis, se dit-il. C'est aujourd'hui ou jamais.
***
Il se présenta, complètement trempé, devant la porte de l'appartement de Ludméa. Le bouquet de roses bleues n'avait pas trop souffert, mais ce n'était pas le cas de son costume. Il prit une profonde inspiration, et avança la main pour sonner.
Et si elle le repoussait ? Et si elle lui disait qu'elle était avec quelqu'un ? Qu'il venait trop tard ? Et si c'était un homme qui ouvrait la porte ?
Il aurait dû appeler. Mais s'il l'avait fait, elle lui aurait raccroché au nez. A présent, il était là, devant sa porte. Et il ne tournerait pas les talons. Il ne s'en irait pas avant de lui avoir parlé.
Il sonna, et attendit.
Après quelques minutes, il se dit qu'elle n'avait pas dû entendre le bruit de la sonnette, et sonna à nouveau. Toujours rien. Sans doute avait-elle vu que c'était lui ! Sans doute choisissait-elle de ne pas lui ouvrir !
Au troisième coup de sonnette, il s'avisa qu'elle était peut-être tout simplement absente. Il eut soudain une brusque envie de jeter le bouquet contre le mur et se maudit. Sa raison lui dictait de ne pas tirer de conclusions hâtives, de repasser le lendemain, avec un costume sec, mais il savait qu'il ne retournerait pas sonner à sa porte.
Il retourna dans sa navette et demanda les coordonnées de Svetlana Romavitch. Il existait une possibilité que Ludméa soit chez sa sœur, et il avait besoin de s'y raccrocher. Et si elle n'était pas là-bas, Svetlana pourrait peut-être l'aider à la trouver.
Après toutes ces sorties sous la pluie, le bouquet ressemblait vaguement à quelque chose de pitoyable que l'on a ramassé dans la rue, et Ruan se dit qu'il ne devait pas avoir l'air beaucoup plus élégant. Il aurait dû faire emballer le bouquet, il le savait, mais sur le moment, la seule chose qui avait compté, c'était se rendre le plus rapidement possible chez Ludméa.
La maison des Romavitch était grande, même si elle n'était pas aussi imposante que la sienne. Il resta quelques instants sur le pas de la porte, hésitant encore à sonner chez ces gens qu'il ne connaissait quasiment pas. Ses cheveux étaient trempés, et maintenant qu'il était à l'abri, il sentait l'eau couler dans son cou. Décidément, les éléments s'étaient ligués contre lui pour que tout se passe le plus mal possible. A croire que sa relation avec Ludméa était vraiment maudite.
Il sonna enfin, et s'apprêtait à tourner les talons, lorsqu'un homme ouvrit la porte.
— Oui ? Que voulez-vous ?
— Je…
— Vous vendez des fleurs ? fit-il en voyant le bouquet. Je vais vous en prendre deux…
Ruan, éberlué, se dit qu'il avait sans doute l'air encore plus pitoyable que ce qu'il avait d'abord pensé.
— Qui c'est, chéri ? fit une voix féminine à l'intérieur de la maison.
— C'est juste un représentant, lui répondit-il.
— Mais non, je…
— Combien vous vendez ces roses ? Elles ont un peu pris l'eau, mais elles ont l'air magnifiques…
Ruan était rouge pivoine. Une femme s'avança vers la porte. Elle était brune, mais elle ressemblait beaucoup à Ludméa. Il s'agissait sans aucun doute de Svetlana.
— Jo ? appela-t-elle.
— Oui, chérie ?
— Tu devrais laisser entrer cet homme, il ne fait pas chaud, dehors. Et il pleut à verse. Je vais chercher Ludméa, ajouta-t-elle à l'attention de Ruan.
Son cœur fit un bond douloureux dans sa poitrine et son estomac se noua. Elle était là !
— Pourquoi Ludméa ? s'étonna le dénommé Jo.
— C'est son petit ami, expliqua-t-elle.
— Ah ? Eh bien, enchanté, je suis Johannes. Désolé de vous avoir pris pour un vendeur de fleurs, s'excusa-t-il. Le bouquet y était pour beaucoup.
— Ça ne fait rien. Mais j'imagine que sans le bouquet, j'aurais eu mes chances comme mendiant, plaisanta-t-il.
Johannes rougit un peu et Ruan avisa un miroir contre le mur. L'image qu'il lui renvoyait était loin d'être glorieuse. Il ne se présentait vraiment pas sous son meilleur jour.
— Je suis navré de vous déranger, mais il fallait que je voie Ludméa, expliqua-t-il pour meubler le silence qui s'installait.
— Il n'y a pas de mal. Elle est souvent ici, en ce moment.
La voix de Ludméa s'éleva, de plus en plus proche. Ruan se crispa un peu.
— …ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas me dire ce qui se passe ! Svetlana, tu me…
La jeune femme s'arrêta net en le voyant.
— Ruan ?
Il lui sourit. Elle tourna les talons et quitta la pièce sans un mot.
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1. Le mercredi 23 août 2006 à 23:19, par Nantu
2. Le jeudi 24 août 2006 à 10:44, par Ness
3. Le jeudi 24 août 2006 à 17:35, par Nantu
4. Le jeudi 24 août 2006 à 22:08, par Tanamy
5. Le vendredi 25 août 2006 à 10:21, par Ness
6. Le vendredi 25 août 2006 à 14:39, par Tanamy
7. Le vendredi 25 août 2006 à 22:34, par Ness
8. Le mercredi 23 mai 2007 à 18:54, par linka
9. Le mardi 5 juin 2007 à 10:40, par Ness
10. Le dimanche 26 août 2007 à 01:02, par Mélie
11. Le vendredi 31 août 2007 à 10:09, par Ness
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