CHAPITRE XVII
Ruan, assis à son bureau, était plongé dans ses tâches administratives, son café à la main. Beaucoup de choses s'étaient produites en son absence, et même une dizaine de jours après avoir repris la routine habituelle, il passait encore la moitié de ses journées à lire des rapports d'expériences datant du mois précédent, signer des autorisations qu'il aurait dû remettre la veille… Il y avait également la planification du budget de l'année suivante, qu'on lui réclamait depuis plusieurs mois et qu'il avait toujours remise à plus tard.
Il sursauta lorsque l'interphone sonna, et renversa son café. Le liquide brun se répandit sur les dossiers et coula sur ses cuisses. Il se releva d'un bond en jurant entre ses dents, puis chercha des yeux un moyen de réparer les dégâts. L'interphone sonnait toujours et il écrasa le bouton, furieux.
— Oui, quoi ?!! Je vous avais dit de ne pas me déranger !
— Je sais, Monsieur, mais il s'agit de votre ami, monsieur Omen, répondit sa secrétaire.
— Lúka Omen ?
— Oui, c'est lui. J'ai pensé que vous souhaiteriez le recevoir, expliqua-t-elle.
— Faites-le entrer, ordonna Ruan. Et ne me passez plus aucun appel. Personne, c'est compris ? Que ce soit Alicha Dortner, le Président Dee ou Daniel, je ne veux parler à personne !
Il raccrocha avec un soupir. Le café coulait sur la moquette beige. Ruan finit par dénicher un paquet de mouchoirs dans un de ses tiroirs et épongea son bureau. Les dossiers étaient en papier imperméable, heureusement, et n'avaient pas souffert. Il n'en allait pas de même pour son pantalon.
— Ruan, je tombe mal, on dirait, commenta Lúka en entrant. Je ne savais pas que je te faisais cet effet-là.
Il referma la porte derrière lui et lui adressa un grand sourire, les yeux fixés sur la tache de café qui s'étalait sur son pantalon.
— C'est du café, rétorqua Ruan assez sèchement. Tu es de bonne humeur, à ce que je vois.
Lúka se vautra dans le fauteuil en face de lui et se renversa en arrière, les bras croisés derrière la tête. Ruan espéra qu'il perdrait l'équilibre et se retrouverait à terre.
— Cela n'arrivera pas, fit Lúka en riant. J'ai un sens de l'équilibre bien trop développé !
L'homme resta interdit l'espace d'un instant, puis se reprit. Lúka connaissait ses pensées ? Et alors ! Ce n'était pas comme s'il ne s'en était jamais douté.
— Lewis a été arrêté il y a quelques jours, annonça Ruan.
Lúka hocha la tête.
— Je n'aimais pas particulièrement cet homme, mais il a toujours été juste et loyal, reprit-il.
— Il fallait bien que quelqu'un porte le chapeau, rétorqua Lúka.
— Tu as raison. Et à choisir entre lui et moi, je préfère que ce soit lui. Les chefs d'accusation sont assez graves, d'après ce que j'ai cru comprendre, ajouta-t-il.
— Haute trahison, falsification de documents confidentiels, entrave aux procédures officielles, dissimulation de preuves, énuméra l'autre.
— Il sera enfermé à vie ?
— Tu parles ! Un colonel ? Il va être exécuté, oui !
— Je n'aime pas ça. Lewis ne mérite pas une telle sentence.
— Tu veux échanger ta place avec lui ? répliqua Lúka. Et puis, je ne te demande pas d'aimer mes plans, je te demande juste de jouer ton rôle. Il ne m'avait pas semblé que tu étais si attaché à cet homme, insinua-t-il.
— Ce n'est pas le cas. Je trouve seulement que cette sentence est injuste.
— Ruan, la vie est injuste. Si tu ne peux pas te faire à cette idée, retourne jouer avec tes petits cubes, lâcha-t-il d'un air dédaigneux.
— Tu as fait un bon boulot avec les médecins du projet, avança-t-il pour changer le tour que prenait la conversation.
— N'est-ce pas ? Mais ce sont des esprits faibles. Ils sont faciles à manipuler. Je n'ai pas touché Ludméa, comme tu me l'avais demandé, bien que je trouve que ce soit prendre un risque qui n'en vaut pas la peine, ajouta-t-il.
— J'ai confiance en elle.
— C'est dommage que ce ne soit pas son cas.
Ruan haussa les épaules.
— Ne me fais pas croire que tu te fiches de cette fille, fit Lúka. Je sais que tu es fou d'elle.
— Je vais me marier avec Ylana, répliqua-t-il.
— Quelle information palpitante, soupira-t-il. Cette fille est belle, mais c'est tout ce qu'elle a.
— C'est faux, Ylana est intelligente, cultivée, responsable, volontaire…
— Drôle ?
— Non, pas drôle.
— Ludméa est drôle, n'est-ce pas ?
— Oui, Ludméa est drôle. Mais c'est avec Ylana que je suis fiancé.
— C'est vrai. Je ne sais pas si j'ai très envie de venir à votre union, d'ailleurs.
— Je ne t'ai pas invité, de toute façon.
Lúka lui adressa un sourire carnassier.
— J'ai eu ma dose de mariages pour l'année, annonça-t-il.
— C'est vrai ? Eh bien c'est très intéressant.
— Non, mais tu ne vois pas que tu me gâches tout le plaisir, là ?
— Désolé. Mais honnêtement, Lúka, si tu savais comme je m'en fous, soupira-t-il.
— Je vais être père.
Ruan le dévisagea, cherchant à savoir s'il plaisantait. Non, il avait l'air sérieux… Il eut envie de dire quelque chose de cynique, puis se ravisa. Lúka n'était pas du genre à apprécier les sarcasmes lorsqu'il s'agissait de sa vie privée.
— Toutes mes félicitations. C'est un garçon ou une fille ?
— C'est un garçon. Line en est au sixième mois…
Ruan aurait pu jurer que jamais il n'avait vu autant de douceur sur le visage de Lúka. L'homme était comme transformé, ses yeux verts brillant de bonheur, un sourire radieux sur ses lèvres.
— Tu dois être content, commenta Ruan.
— Oui. Et Line est heureuse, c'est le principal. Mais maintenant, assez bavardé. Je pense que nous avons du pain sur la planche. Tu vas sans doute être convoqué au procès de Lewis. Et tel que je te connais, tu es encore capable de sortir les pires inepties.
— Je t'en prie, Lúka, je ne suis pas si stupide.
— Non, mais tu n'est pas au meilleur de ta forme, vu les cernes que tu as sous les yeux et ta mine défaite, lui fit-il remarquer. C'est Ylana qui te fatigue comme ça ?
— Tu n'as pas idée. Les femmes et leurs préparatifs de mariages…
Il secoua la tête d'un air navré. Lúka sourit.
— Line ne m'a pas beaucoup ennuyé. Elle s'est choisi une robe, quelque chose de vraiment très joli, avec des plumes de cygne et du satin. Elle était si belle ! On a fait ça dans l'intimité, une quinzaine de personnes, pas plus.
— Tu t'es marié ?
Lúka éclata de rire à la vue de l'étonnement de Ruan. Il agita devant lui sa main gauche ; un anneau argenté entourait son annulaire.
— Eh oui, mon cher. Pour le meilleur et pour le pire. Surtout pour le meilleur, je pense. Line est…
Il prit un air rêveur, et un sourire se dessina sur ses lèvres.
— Elle est la femme de ma vie, conclut-il.
— C'est bien pour toi, fit Ruan.
Il était jaloux, et n'essayait même pas de le cacher. Il n'avait jamais vu Lúka aussi heureux, et se doutait que son récent mariage et le bébé que portait Line n'y étaient pas pour rien.
— Ne t'inquiète pas, Ruan. Un jour, tu reviendras à la raison, décréta Lúka.
***
— Colonel Ernst Lewis, veuillez vous lever.
Lewis s'exécuta, la mâchoire crispée. Les trois juges en face de lui le regardaient avec froideur. Deux d'entre eux étaient des civils, mais le troisième était un militaire. Il s'agissait de Vladimir Haber, le juge suprême de la cour martiale, un homme connu — et craint — par tous les officiers. Haber était venu tout spécialement d'Alpha. Lewis se dit que lorsqu'ils jugeaient un colonel, ils ne faisaient pas les choses à moitié.
L'immense salle était presque vide. Ils lui avaient au moins épargné un procès public. Il avait aperçu le général Borovitch, bien sûr accompagné de Ruan Paso. Dortner était là, elle aussi. Quelques médecins étaient assis sur les bancs, dont Feigl. L'homme était probablement le seul sur lequel il pouvait compter pour sa défense, mais c'était toujours mieux que rien.
— Vous avez été accusé de falsification de documents confidentiels, de dissimulation de preuves, d'entrave aux procédures officielles, de trahison, énuméra Haber. Plaidez-vous coupable ou non coupable ?
— Non coupable, répondit Lewis d'une voix claire.
Il était assez intelligent pour se rendre compte de l'issue inévitable de ce procès, cependant, il gardait encore quelques espoirs. Il se rassit, ses mains légèrement moites posées sur ses genoux. Paso chuchota quelque chose à l'oreille de Borovitch, et celui-ci secoua la tête. Lewis serra les dents. Il ne faisait aucun doute que le Général s'alignerait sur les dires de Ruan.
Un homme qu'il ne connaissait pas était assis près de Dortner. Il portait un uniforme d'officier, de major. Lewis se demanda ce qu'un major venait faire dans ce tribunal et cela attira son attention. Il était jeune. Très jeune. Bien trop jeune pour être major. Il devait tout juste être assez âgé pour être capitaine, et encore. L'homme se tourna vers lui et lui lança un regard étrange. Lewis détourna les yeux.
Haber entama un résumé détaillé des chefs d'accusation et ce qui étonna le colonel plus encore que le caractère mensonger de ceux-ci fut l'absence totale de réaction des médecins. De la part de Paso et de Dortner, il aurait pu s'y attendre, mais voir Feigl ou Gardner rester impassibles alors qu'on l'accusait d'avoir falsifié des enregistrements vidéos et d'avoir obligé Paso à ôter son masque de protection le laissait sans voix.
— Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense, mon Colonel ?
— Ce dont vous m'accusez ne s'est jamais produit, commença Lewis. Je n'ai jamais falsifié quoi que ce soit, quant à Paso, je ne vois pas pourquoi je l'aurais forcé à enlever son masque.
— Mon Colonel, nous avons ici les témoignages de neuf personnes, contra un des juges civils.
— J'imagine que je ne peux rien contre des preuves montées de toutes pièces, soupira-t-il. Je tiens tout de même à vous dire que Paso a enlevé son masque sans aucune contrainte de ma part, vu que je n'étais même pas présent lorsque cela s'est produit. Il a commis de nombreuses erreurs d'appréciation et a mis en danger la mission à plusieurs reprises, ce qui est la raison pour laquelle j'ai usé de mon autorité pour le démettre de ses fonctions.
— Nous avons des enregistrements, mon Colonel.
Sur un signe de la main du juge, on projeta une vidéo le montrant aux prises avec Paso, tentant de lui arracher son masque. Lewis étouffa un hoquet de protestation, et vit, médusé, qu'aucun des médecins ne semblait surpris par l'enregistrement. Ils avaient probablement tout planifié avant le début du procès.
— Réfléchissez un peu, comment voulez-vous que moi je puisse gagner dans une lutte contre lui ! s'écria Lewis en désignant Ruan. Il y a comme une différence de gabarit.
— Vous êtes un militaire entraîné au combat rapproché.
Lewis se tut. Cela ne servait à rien de continuer, ils n'avaient pas l'intention de le laisser clamer son innocence. Que pouvait-il faire ? Paso était contre lui, Borovitch et Dortner étaient contre lui, les médecins étaient contre lui, même les juges étaient contre lui !
Le procès dura des heures. Lewis vit défiler sous ses yeux des centaines de soi-disant preuves. Dès qu'il ouvrait la bouche pour protester, un des juges avait toujours une réponse toute trouvée. Les médecins furent appelés à la barre, et tous mentirent sans ciller. Même Feigl. Feigl, qui détestait Paso. Feigl qui avait toujours été avec lui. Mais il ne pouvait s'en prendre qu'à lui. Ne lui avait-il pas lui-même conseillé de se ranger du côté de Paso ?
Ce dernier tourna plusieurs fois la tête vers lui, et il lui sembla lire de la culpabilité sur son visage. Ce n'était sans doute que le reflet de son imagination. Paso, se sentir coupable ? C'était impensable. Il était sûrement bien trop heureux d'être enfin débarrassé de lui. Pauvre garçon. Il avait presque pitié de lui. Certes, il était odieux, prétentieux, orgueilleux et manipulateur, mais il n'avait pas une vie facile, dans l'ombre de Borovitch. Celui-ci avait d'ailleurs posé une main sur son épaule, dans un geste qu'il voulait sûrement paternel, mais que Lewis trouva plutôt dominateur.
Il étouffait dans son uniforme, et son col serré n'arrangeait rien. Un coup d'œil à Dortner lui apprit que celle-ci suait dans son tailleur strict. Elle avait pris du poids lors de son séjour sur Alpha et cela n'avait pas aidé sa silhouette déjà plutôt rebondie. Lewis en ressentit une étrange satisfaction : il n'était pas le seul à souffrir. Et il sentait que le rôle de Dortner dans cette histoire était peut-être plus important encore que celui de Paso.
La directrice des DMRS avait beau avoir l'air d'une gentille grand-mère, avec ses cheveux grisonnants rassemblés en un chignon éternellement de travers et ses joues rondes, elle n'en restait pas moins une femme machiavélique. De nombreuses rumeurs couraient sur son compte, et même si Lewis n'était pas le genre d'homme à accorder beaucoup d'importance aux bruits de couloir, il savait que certaines d'entre elles avaient un fond de vérité. Sans doute plus qu'un fond, même.
Dortner était une femme de pouvoir. Mariée au Sénateur Waren Dortner, elle avait de notoriété publique détourné des fonds des DMRS pour financer sa campagne présidentielle. Elle avait également imposé les gens qui lui étaient proches aux postes clé de son service. Paso, directeur adjoint, Andrews, directeur des ressources humaines, Carter, responsable des finances… Borovitch lui mangeait dans la main, même s'il gardait encore une certaine discrétion.
Le procès se présentait plutôt mal et Lewis se dit qu'elle devait jubiler. Il était déjà presque certain de l'identité de celui qu'elle nommerait à sa place — ou ferait nommer par Borovitch, ce qui revenait au même — : le major colonel Dosch. Celui-ci serait peut-être même promu colonel, pour l'occasion.
Les juges revenaient à nouveau sur la dissimulation de preuves, arguant qu'il avait détruit des enregistrements archivés contenant des informations de grande valeur. Cela le mit hors de lui.
— Parce que vous trouvez que voir Paso tripoter Eisl est une information de grande valeur ? s'écria-t-il.
Il vit très nettement Paso rougir et Dortner lui adresser un regard étonné. Les médecins, quant à eux, avaient l'air surpris.
— Les enregistrements détruits montraient Eli Lyen, rétorqua un des juges.
C'était ainsi qu'ils avaient décidé de nommer la jeune femme aux cheveux roux et aux yeux de chat. Lewis pâlit. Tout avait été prévu. Les enregistrements montrant Paso et Eisl avaient sans doute été remplacés. Borovitch et Dortner se tournèrent vers Ruan d'un seul mouvement, et l'homme secoua la tête. Son air innocent n'était pas franchement convaincant, mais cela ne changeait rien. Ce n'était pas lui que l'on était en train de juger.
Le très jeune major aux cheveux noirs se pencha vers Paso et lui sourit. Lewis trouva que ce sourire n'avait rien de très engageant. Le chercheur devait sans doute partager son avis, car il détourna les yeux.
— Je n'ai jamais touché ces enregistrements, se défendit Lewis. Les seuls enregistrements que je me suis permis de détruire sont ceux montrant Paso et Eisl. Vous pouvez demander aux personnes responsables de la sécurité et de la surveillance.
— Cela a été fait. Nous avons ici leurs témoignages, qui attestent tous que vous êtes venu à plusieurs reprises ordonner la destruction des enregistrements concernant Eli Lyen. Il est d'ailleurs surprenant de constater que le corps de cette femme a également disparu…
— Parce que vous pensez peut-être que je l'ai pris ? Je l'aurais caché dans mon vestiaire, c'est ça ? ironisa Lewis.
— Votre façon d'agir durant cette mission suggère une trahison. Falsification de documents, dissimulation de preuves, prise de pouvoir, refus délibéré de contacter la planète-mère, manquement aux procédures, tout cela nous mène toujours à la même chose, mon Colonel, appuya Haber. Trahison. La cour va maintenant se retirer pour délibérer.
Les trois juges se levèrent et quittèrent la pièce, très droits dans leurs longues robes noires. Lewis se permit d'ouvrir enfin le col de sa chemise et prit une grande inspiration. La sueur avait coulé dans son cou et le frottement du tissu sur sa peau moite était plutôt désagréable. Il fit quelques pas, les jambes cotonneuses et un peu engourdies. Feigl se tenait un peu à l'écart des autres médecins. Lewis s'avança vers lui, le visage dur.
— Je ne pensais pas que vous me feriez ça, commença-t-il.
— Vous faire quoi ?
— Approuver ce tissu de mensonges !
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
— Ne faites pas l'idiot, Feigl, vous savez parfaitement de quoi il retourne ! Vous étiez là quand tout est arrivé. Toutes ces accusations sont fausses, les preuves présentées ont été montées de toutes pièces !
— Colonel Lewis, je vous avais pourtant prévenu, fit Feigl en secouant la tête d'un air navré. Vous ne suiviez pas les procédures. Il fallait vous attendre à ce que Paso intervienne ! Et arracher le masque de sa combinaison ! Franchement, je n'aurais pas cru que vous tomberiez si bas.
— Pardon ?!! Mais jamais je n'ai fait une chose pareille !
— Je vous en prie, Lewis, j'étais présent lorsque cela s'est produit. Je n'ai rien pu faire, vous aviez bloqué la porte de l'intérieur, mais nous étions plusieurs, derrière le miroir sans tain. Nous vous avons vu faire.
— C'est faux ! s'écria Lewis. Comment pouvez-vous mentir ainsi ?
— Vous êtes pitoyable. Quand je pense que vous avez même accusé Paso d'avoir pris du bon temps avec la jeune Eisl ! Ces deux-là ne se sont jamais adressé la parole !
— Feigl, combien vous a-t-on offert pour débiter un pareil flot d'inepties ? cracha Lewis.
— Vous osez m'accuser d'avoir menti sur mon témoignage ?
— Parfaitement !
— Mais Lewis, vous êtes complètement malade ! Tout le monde sait que les témoignages sont enregistrés sous détecteur de mensonge !
— S'ils ont pu trafiquer les enregistrements, ils ont pu trafiquer les résultats du détecteur de mensonge, rétorqua-t-il.
Feigl lui jeta un regard méprisant et s'éloigna de quelques pas pour rejoindre les autres médecins. Il échangea quelques mots avec certains d'entre eux, et ceux-ci se tournèrent vers Lewis, le dédain se lisant sur leurs visages.
Lewis, furieux, se détourna. Dortner parlait à Borovitch. Il s'agissait visiblement d'une discussion très animée, et il se rapprocha discrètement pour tenter de savoir de quoi il retournait. Paso était resté assis, et le jeune major s'était rapproché de lui. Ils échangeaient quelques mots à voix basse. L'officier était visiblement en train de le sermonner. Lewis les fixa un rien trop longtemps, et les deux hommes levèrent la tête vers lui. Il fut choqué par la ressemblance frappante qui existait entre eux. Certes, Paso était aussi blond que le major était noiraud, et ce dernier avait des yeux d'un vert plutôt soutenu qui ne se rapprochaient en rien de la couleur noisette de ceux du chercheur, cependant, il y avait comme un air de famille. Il se demanda s'il s'agissait d'un de ses cousins, ce qui pourrait expliquer sa présence ici. Mais cela n'expliquait en rien l'incohérence entre son jeune âge et sa position élevée. Maintenant qu'il voyait le jeune major de plus près, il se rendait compte que l'homme était encore plus jeune que ce qu'il avait pensé. Il ne pouvait pas avoir beaucoup plus de vingt-cinq ans. En tout cas, son sourire faisait froid dans le dos.
La conversation entre Dortner et Borovitch n'avait rien de bien intéressant : ils parlaient du séjour d'Alicha sur Alpha. Lewis retourna s'asseoir, l'estomac noué. Il lui sembla qu'une éternité s'était écoulée depuis que les juges avaient quitté la salle. Lorsqu'il consulta l'horloge, il découvrit que cela faisait à peine cinq minutes. L'attente était insupportable.
Borovitch s'assit à côté de Paso et lui ébouriffa les cheveux en souriant. Le jeune homme se dégagea avec la grimace habituelle des enfants désireux d'échapper aux marques d'affection de leurs parents et Dortner se mit à rire. Lewis soupira et baissa les yeux. Sa femme et son fils étaient venus lui rendre visite plusieurs fois depuis son arrestation, mais il ne savait quand il pourrait les revoir à nouveau. Il était conscient qu'il risquait l'emprisonnement à vie et s'y était préparé. Il espérait pouvoir rester sur Lambda. S'il était transféré sur Alpha, il doutait que son fils puisse le visiter souvent.
Enfin, une demi-heure après leur départ, les trois juges revinrent. Lewis se dit que la délibération avait été plutôt longue pour un procès dont l'issue était connue d'avance. Cette constatation n'ôta pas le nœud glacé qui tournait dans son estomac. Les juges lui ordonnèrent de se lever et il s'exécuta, les jambes tremblantes, mais le visage noble et détendu.
— Colonel Ernst Lewis, la cour vous a entendu pour les chefs d'accusation mentionnés précédemment et vous a jugé coupable.
Les murmures fusèrent, mais Lewis ne cilla pas, le regard droit.
— La cour vous condamne à la peine capitale.
Ses jambes cédèrent et il s'écrasa sur son siège. Du coin de l'œil, il vit Paso se disputer avec le jeune major et en venir presque aux mains avec lui, mais tout cela était loin, très loin… Les médecins se levaient et discutaient entre eux. Ils n'avaient pas l'air peinés, ou s'ils l'étaient, ils le cachaient plutôt bien. Non, le seul qui avait eu une quelconque réaction, c'était Paso. Etait-il rongé par la culpabilité ? Lewis l'espérait.
La peine capitale… Il ne réalisait pas encore vraiment tout ce que cela signifiait. Mourir… Il fallait bien mourir un jour, de toute façon. Combien de temps lui laisseraient-ils ? Un an ? Peut-être deux ? A la réflexion, la peine de mort était sans doute préférable à quarante années dans une prison alphienne.
Le jeune major le dévisageait, ses yeux verts fixés sur lui. Peut-être était-ce la couleur des cheveux de cet homme ou son teint clair qui firent naître cette pensée en lui, mais Lewis se rendit soudain compte que, pendant les cinq heures qu'avait duré le procès, les enfants de l'inconnue n'avaient pas été mentionnés une seule fois.
***
Ludméa donnait le biberon à la fillette, un sourire aux lèvres. Nato avait repris du poids depuis qu'elle avait été engagée aux DMRS. Ses joues avaient retrouvé quelques couleurs. Certes, elle pleurait toujours beaucoup, mais la jeune femme avait fini par se demander si cela n'était pas simplement normal. Son frère était si calme qu'on en oubliait presque qu'il était naturel que les bébés pleurent.
Les jumeaux avaient bien grandi. Ils avaient un peu plus de deux mois, à présent. Ludméa était heureuse de pouvoir s'occuper d'eux. Ils avaient besoin d'une mère. Même si elle savait qu'elle ne devait pas s'attacher à eux, elle les aimait déjà comme s'ils étaient ses propres enfants. Un jour, pourtant, il faudrait bien qu'elle reprenne son travail au département ECO ; Dortner ne la garderait pas indéfiniment aux DMRS. Elle espérait que ce serait le plus tard possible. Avec un peu de chance, elle aurait encore un ou deux ans à passer avec les jumeaux.
Elle s'était attendue à un flot continu de médecins armés de seringues et d'autres ustensiles barbares, cependant, les enfants de Lyen n'avaient pas le succès escompté. A part Dortner, qui était venue plusieurs fois, les visites étaient rares. Ruan n'avait pas donné signe de vie depuis près d'un mois. Il était sans doute trop occupé par les préparatifs de son union…
Ludméa n'avait pu s'empêcher d'acheter un des journaux populaires qu'elle méprisait tant. Une photographie de Ruan était en première page. Il souriait et ses cheveux étaient parfaitement coiffés. Elle ne l'avait jamais vu comme ça. Il avait fière allure, l'héritier de l'empire Paso. Le journal ne parlait pas tellement de lui, mais donnait surtout tous les détails sur son union. Celle-ci aurait lieu dans moins d'un mois, et serait l'événement de l'année, selon le journaliste plutôt enthousiaste qui avait rédigé l'article. Une photographie montrait Ruan en compagnie d'Ylana Schmidt, et Ludméa elle-même trouva qu'ils formaient un beau couple. La femme ne se contentait pas d'être belle, elle était également très sensuelle, très féminine. Ses cheveux châtains tombaient en boucles parfaites sur ses épaules, encadrant un visage ovale aux grands yeux turquoise. Son teint brun doré faisait ressortir l'éclat de ceux-ci et les rendait encore plus uniques. Bien sûr, Ylana avait également de longs cils noirs, très fournis, à la courbe parfaite. Le genre de cils qu'on ne voit que dans les spots publicitaires.
Ludméa ne s'était jamais sentie banale, mais lorsqu'elle avait vu les photos de la fiancée de Ruan, cela avait changé. Ce qui la laissait perplexe restait la raison pour laquelle l'homme avait choisi de tromper sa parfaite compagne avec elle. Ylana avait tout : l'intelligence, la beauté, le succès dans sa carrière. Elle, qu'avait-elle à lui offrir ?
Elle secoua la tête, chassant ses lugubres pensées. Nato avait presque fini son biberon. Elle avait ouvert ses grands yeux pâles et la regardait. Ludméa lui caressa la joue et lui sourit. Elle se demanda si elle serait jolie, avec son teint clair et ses cheveux blancs. Sûrement pas. Cela n'avait pas d'importance. De toute façon, elle passerait sa vie enfermée dans un laboratoire.
Elle détourna les yeux, le visage sombre. Ces enfants vivaient, certes. Ils vivaient, mais la vie était tout ce qu'ils avaient.
***
Daniel Borovitch se tourna vers Ruan et le regarda avec douceur. Il passa une main dans ses cheveux presque gris et soupira.
— Je ne sais pas quoi te dire, fiston. C'est difficile pour moi de me prononcer. J'aime beaucoup Ylana, mais ce n'est pas à moi de choisir.
— Oui, c'est sûr.
— Votre union est dans trois semaines. Je trouve que tes doutes viennent un peu tard.
Ruan baissa les yeux, l'air abattu. Oui, bien sûr que ses doutes venaient un peu tard. Il n'avait pas besoin de Daniel pour lui rappeler cet état de fait.
— Cette fille, tu l'aimes vraiment ?
— Tu ne peux pas imaginer. Je pense à elle tout le temps, je rêve d'elle. Elle me manque. Pourtant, dès que je me décide à aller lui parler, je ne peux pas faire un pas. Elle travaille aux DMRS, maintenant, et je n'aurais qu'à prendre l'ascenseur et traverser le couloir pour me retrouver auprès d'elle, mais je n'y arrive pas.
Daniel hocha la tête, compréhensif. Le sentiment que décrivait Ruan ne lui était pas inconnu.
— Et Ylana ?
— Ylana… J'aime être avec elle, je la trouve belle, très attirante, nous avons des discussions intéressantes. Elle ferait sans doute une bonne compagne.
— Je ne pense pas, contra Daniel.
Ruan leva de grands yeux étonnés vers lui.
— Pardon ?
— Ecoute, fiston, si tu épouses une femme parce qu'elle est attirante et qu'elle a des sujets de conversation assez intéressants, tu t'engages dans une drôle de voie. Que feras-tu lorsqu'elle vieillira ? Qu'elle sera moins belle ? Qu'elle ne t'attirera plus ? Que vous aurez épuisé tous les sujets de discussion intéressants ?
— Je… Je ne sais pas, avoua Ruan.
Il n'avait jamais vraiment réfléchi à la question. De toute manière, il n'était pas souvent chez lui, et passait la plupart de ses soirées à rattraper le travail en retard.
— Eh bien réfléchis-y, rétorqua Daniel.
Ruan soupira. Daniel avait raison. Il allait y réfléchir. Y réfléchir sérieusement.
— Si je quitte Ylana maintenant, elle me détestera.
— Tu penses qu'elle te détestera moins si tu le quittes dans deux ans après l'avoir trompée avec la moitié de ton service ?
— Quoi ?!! s'écria-t-il.
Daniel se détourna et se mit à déplacer consciencieusement un bibelot posé sur une étagère.
— Tu sais très bien de quoi je parle, Ruan. Ne crois pas que tes frasques passent inaperçues. Il y a bon nombre de personnes qui se font un plaisir de me raconter les dernières péripéties de ta vie sentimentale. Cela ne me plaît pas, fiston, je tiens à ce que tu le saches. Un directeur adjoint qui passe son temps à courir après les filles, ça ne contribue pas à donner une bonne image du département. On n'a pas besoin de ça. Entre Lewis et ses conneries, Alicha et ses magouilles, tu crois que j'apprécie d'ajouter à ça mon fils et sa nymphomanie ?
— Les hommes ne peuvent pas être nymphomanes, répliqua Ruan. C'est un qualificatif uniquement féminin.
— Peu importe. Tu sais très bien de quoi je veux parler. Qu'est-ce que tu veux prouver, hein ? Que tu es un homme ? Que tu peux séduire ? Je pense qu'on a compris, maintenant. Pourquoi tu fais ça, Ruan ?
— Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas. J'aime les femmes, c'est tout.
— Non, fiston. Tu n'aimes pas les femmes. Si tu les aimais, tu ne les traiterais pas comme ça.
— Comment ça ?
— Comme de vulgaires objets. Combien étaient amoureuses de toi ? Combien ont passé des nuits à pleurer, à espérer que tu finirais par les reprendre, par les aimer ? Et toi, tu les quittais sans un regard. Tu les jetais comme des mouchoirs sales, excuse le peu d'élégance de la comparaison. Tu veux que je te dise quelque chose ? Ce qui t'arrive, c'est bien fait pour toi.
— Daniel !
— Je le pense, Ruan. Tu sais que je t'aime comme un fils, mais je trouve tout de même que tu mérites cette leçon. Tu l'aimais et elle t'a quitté. Malgré toutes tes excuses et tes promesses, elle ne veut pas te reprendre. Regarde-toi. Tu as maigri, tu as une mine affreuse. Tu commences à comprendre ce qu'ont ressenti les autres, celles que tu n'as jamais jugé bon de rappeler, celles dont tu t'es débarrassé sans un mot d'explication. Tu tenais les ficelles, tu t'amusais bien. Eh bien laisse-moi te dire une chose, Ruan. Maintenant, c'est elle qui tient les ficelles, et je pense que tu as amplement mérité ce qui t'arrive.
Commentaires
1. Le jeudi 17 août 2006 à 14:25, par Nantu
2. Le jeudi 17 août 2006 à 14:30, par Ness
3. Le jeudi 17 août 2006 à 15:14, par Nantu
4. Le jeudi 17 août 2006 à 15:28, par Nantu
5. Le jeudi 17 août 2006 à 15:39, par Ness
6. Le jeudi 17 août 2006 à 17:11, par Nantu
7. Le jeudi 17 août 2006 à 17:41, par Ness
8. Le samedi 19 août 2006 à 22:05, par Tanamy
9. Le samedi 19 août 2006 à 22:20, par Ness
10. Le samedi 19 août 2006 à 22:22, par Ness
11. Le samedi 19 août 2006 à 22:40, par Tanamy
12. Le samedi 19 août 2006 à 22:45, par Ness
13. Le mercredi 23 mai 2007 à 14:15, par linka
14. Le mardi 5 juin 2007 à 10:39, par Ness
15. Le samedi 25 août 2007 à 23:41, par Mélie
16. Le vendredi 31 août 2007 à 10:08, par Ness
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