CHAPITRE XVI
Line avait posé une main sur son ventre légèrement rebondi, les yeux fermés. Elle commençait à sentir le bébé bouger, mais surtout, elle percevait sa présence aussi nettement que celle de son frère. Leur enfant aurait sûrement leur Don. Elle n'en avait pas parlé à Lúka, cependant, elle lui avait manifesté son inquiétude concernant le bébé : serait-il normal ? Il lui avait promis de faire les tests, et elle attendait, assise sur le rebord de la table d'examen, les jambes balançant dans le vide.
Lúka s'avança vers elle, et elle se rendit compte qu'il était sans doute aussi angoissé qu'elle. Il lui fit un sourire qu'il voulait rassurant, mais qui avait plus l'air d'une grimace.
— Ça va me faire bizarre de t'examiner, commença-t-il.
— Je préfère que ce soit toi, déclara-t-elle. Tu sais pourquoi…
— Oui, bien sûr. Mais lorsque l'on sera sûrs que tout est normal avec le bébé, je te trouverai un obstétricien. Ce n'est pas une bonne idée que je me charge de tout ça.
Elle acquiesça, nerveuse. Elle n'imaginait pas laisser quelqu'un d'autre la toucher, et elle ne désespérait pas convaincre Lúka de continuer à s'occuper d'elle après les tests. Jamais elle ne pourrait faire confiance à un autre homme.
Il versa un peu de gel sur son ventre et y passa la sonde. Sur l'écran en face d'eux, Line vit apparaître les contours de son bébé et sourit.
— C'est un garçon, déclara Lúka, les yeux brillants.
Il se pencha vers elle et l'embrassa tendrement.
— Tu le savais déjà, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
Elle hocha la tête, le visage radieux.
— Oui, je l'avais senti. Je ne pourrais pas te dire comment, mais je le savais depuis quelques jours déjà.
— Tu sais que nous ne sommes pas obligés de faire cette amniocentèse, insinua-t-il. Les résultats du double test ne montraient rien d'inquiétant, le taux d'alpha-foetoprotéine est tout à fait normal…
— Je veux être sûre, insista-t-elle.
— Très bien. C'est toi qui décides.
— Lúka, c'est nous qui décidons. Si tu me dis que tu ne veux pas l'amniocentèse…
— Si je te dis ça, tu t'inquiéteras jusqu'à la naissance de notre enfant, lui fit remarquer Lúka. Les risques sont infimes, de nos jours. Je préfère faire cette amniocentèse, si ça peut te rassurer un peu.
Elle lui sourit. Il la comprenait si bien !
— Ça t'embête de tenir la sonde pour moi quelques secondes ? demanda-t-il.
Elle prit la sonde échographique dans sa main et en profita pour la balader sur son ventre, les yeux fixés sur l'écran, tout de même très consciente de la seringue qu'il sortait de l'emballage stérile. L'aiguille était fine, mais très longue. Lúka reprit la sonde dans sa main et lui sourit.
— Tu vas faire ça d'une seule main ? s'inquiéta-t-elle.
— J'ai l'habitude. Détends-toi, ma chérie, sinon tu vas avoir mal, prévint-il.
— Tu leur disais ça, aux autres ? s'enquit-elle, plus pour dire quelque chose que par réelle curiosité.
— Pourquoi ? Je m'en fichais, qu'elles aient mal, rétorqua-t-il.
— Ce n'est pas très gentil…
— Je n'ai jamais prétendu être quelqu'un de gentil, Line. Maintenant, allonge-toi et pense à quelque chose d'agréable, ordonna-t-il.
Line s'exécuta et sentit les mains de son frère se poser sur son ventre. Elles étaient fraîches et le contact avec sa peau chaude la fit tressaillir. Elle sourit et ferma les yeux. Penser à quelque chose d'agréable… L'aiguille traversa sa peau et elle étouffa un petit cri de surprise. Difficile de penser à quelque chose d'agréable, à présent…
— C'est presque fini, déclara Lúka. Voilà !
Il retira l'aiguille et elle se redressa, inquiète.
— Dans combien de temps on saura les résultats ?
— Pas avant quelques jours. Cet après-midi, tu restes allongée. Ils passent une rediffusion des Star Wars sur la trente-quatre, ça t'occupera. Je sais que tu adores cette saga.
— Tu as regardé le programme pour moi ? s'étonna-t-elle.
— Je suis tombé dessus par hasard.
— Lúka ! Tu es tellement… Tellement adorable !
Elle l'enlaça tendrement, les yeux remplis de larmes.
— Tu crois que je ferai un bon père ? murmura-t-il. J'ai peur de ne pas être à la hauteur !
— Ne t'inquiète pas, mon amour. Je suis sûre que notre fils aura le meilleur des pères.
— Je veux t'épouser, Line, déclara-t-il soudain.
Elle se recula, surprise.
— Pardon ? M'épouser ? Mais… On est frère et sœur !
— Et alors ? Personne ne le sait !
— Je ne comprends pas, Lúka…
— Avec la sortie de Z'arkán, en janvier, on va forcément attirer l'attention, expliqua-t-il. Je veux pouvoir te présenter comme ma femme.
— Tu peux déjà le faire maintenant !
— C'est différent. Je veux un vrai mariage. Line, veux-tu m'épouser ?
Elle le regarda droit dans les yeux, et éclata de rire.
— Tu te moques de moi ?
— Oh, Lúka, ce n'est pas ça ! Bien sûr que je veux t'épouser ! C'est juste que… Je n'avais pas imaginé ça comme ça !
— Quoi, ça ?
Il était vexé et sa mine renfrognée l'amusa plus encore.
— Mais regarde-toi ! Tu as une seringue immense dans une main et une sonde échographique dans l'autre… Je crois que question romantisme, on aurait pu faire mieux !
Lúka se détendit et lui sourit.
— Alors tu acceptes ?
— Oui, j'accepte.
***
Ruan jeta un regard désespéré à Ludméa, mais la jeune femme lui tourna le dos. Il baissa les yeux, le cœur serré. Ylana s'avança vers lui, un sourire aux lèvres.
— Je suis bien contente de rentrer enfin à la maison ! déclara-t-elle.
Il hocha la tête lentement. Ludméa était en train de s'approcher de la navette qui la ramènerait chez elle. Dans quelques minutes, elle disparaîtrait de sa vie.
— Ruan, tu m'écoutes ? fit Ylana.
— Oui, bien sûr, répondit-il d'un air absent.
— Alors qu'est-ce que tu en penses ? insista-t-elle.
— De quoi ?
— D'aller au restaurant ce soir ?
— Ça sera très bien. Fais comme tu veux. Ça m'est égal, en fait.
Elle le dévisagea et poussa un profond soupir en levant les yeux au ciel.
— Tu pourrais au moins faire semblant de t'y intéresser.
— Oui, oui. Attends-moi une seconde, tu veux ?
Il s'éloigna en direction de Ludméa. Ylana fronça les sourcils et sentit la colère l'envahir.
— Ludméa, attends ! s'écria Ruan.
La jeune femme se retourna pour lui faire face. Son visage était vide d'émotion.
— Oui, Ruan ? Que veux-tu ?
— Je… Je voulais te dire que… Je suis désolé de t'avoir fait souffrir comme ça. J'ai agi comme un con, je te demande pardon.
— Certes.
Elle croisa les bras sur sa poitrine, la tête légèrement penchée de côté.
— Et je… Ce que je t'ai dit est vrai. Tout ce qu'on a vécu ensemble compte vraiment pour moi. Quand je t'ai dit que j'étais amoureux de toi, c'était la vérité. Ça l'est toujours.
— Ruan…
Son visage s'adoucit et ses yeux se remplirent de larmes. Mais soudain, son regard se durcit.
— Ruan, dépêche-toi, je n'ai pas que ça à faire, déclara Ylana en le tirant par le bras. Je veux te montrer le tissu pour les nappes…
Ruan rougit et Ludméa se précipita dans la navette.
— Et puis, qu'est-ce que tu lui disais, hein ?
— Je lui ai présenté mes excuses.
— Très bien. Mais maintenant, on rentre.
Elle prit sa main dans la sienne et se dirigea vers la navette qui leur était assignée. Ruan se retourna vers Ludméa, espérant l'apercevoir à la fenêtre, mais elle lui tournait le dos. Le désespoir l'envahit. Tout était fini, il ne la reverrait plus.
***
Ludméa sanglotait, les yeux baissés. Un homme vint s'asseoir à côté d'elle et elle sécha ses larmes.
— Ludméa, ne pleurez pas comme ça…
Elle lui jeta un regard surpris. L'homme lui sourit. Ses cheveux étaient gris, il pouvait avoir dans la cinquantaine. Elle ne le connaissait pas.
— Qui êtes-vous ?
— C'est moi, Charles !
— Oh, Charles, je suis désolée ! s'écria-t-elle. Je n'avais jamais vu votre visage…
— C'est vrai, reconnut-il. Allez, mon petit, séchez ces larmes. Il n'en vaut pas la peine.
— Vous avez raison, fit-elle en reniflant.
Elle jeta un regard à travers la vitre et le vit s'éloigner avec Ylana, sa main dans la sienne. Son visage s'assombrit. Non, il n'en valait pas la peine.
— Venez aux DMRS la semaine prochaine, si vous avez le temps. J'essaierai de vous obtenir un droit de visite auprès des jumeaux.
Elle se jeta dans ses bras, les épaules secouées de sanglots. Il caressa doucement ses cheveux, et ce geste lui rappela Ruan. Elle se crispa. Elle devait l'oublier. De toute façon, elle ne le reverrait pas.
***
Ruan était assis sur son canapé. L'holovision diffusait un reportage historique sur Lambda, et il changea de chaîne. Cela lui rappelait Ludméa. La chaîne suivante passait un programme musical, et il le laissa jusqu'à l'apparition de l'animatrice. Elle était blonde, comme Ludméa. Il essaya une autre chaîne, qui diffusait une sorte de saga familiale, où les protagonistes semblaient incapables de se parler sans insérer le prénom de leur interlocuteur à la fin de chacune de leurs phrases :
"Mais je t'aime, Marjan !"
"C'est faux ! Si tu m'aimais, tu ne serais pas avec elle, Stefan !"
"Tu ne comprends pas, Marjan ! Je me fiche d'Hella. C'est toi que j'aime. Marjan, je t'en prie !"
Ruan éteignit l'holovision d'un geste rageur et envoya valser la télécommande. Puis, il prit sa tête dans ses mains en soupirant.
— Ruan, qu'est-ce que tu as ? s'inquiéta Ylana.
Elle arrivait dans la pièce, vêtue d'une robe qui ne cachait rien de ses formes, les bras chargés d'un gros carton.
— Rien, j'ai mal à la tête, marmonna-t-il.
— Je vais te chercher un Dolostop, décréta-t-elle en posant le carton sur le sol.
— Non, laisse, ça va passer. Je pense que c'est le changement d'air.
Elle appuya sa main fraîche sur son front.
— Tu n'as pas de fièvre, en tout cas. Tu veux t'allonger un moment ? On peut faire ça tout à l'heure, tu sais !
— Non non, montre-moi ces tissus maintenant.
Elle poussa le carton entre eux. Ruan vit qu'il contenait au bas mot une centaine d'échantillons de tissus. Son mal de crâne fictif n'allait pas tarder à devenir bien réel…
— Ma parole, tu as dévalisé le magasin, ou quoi ?
— Je n'étais pas sûre pour la couleur, expliqua-t-elle.
— Blanc, c'est très bien.
— Tu es sûr ? Je trouve ça bien aussi, mais je ne sais pas quelle sorte de blanc choisir…
— Quelle sorte de blanc ? répéta Ruan, incrédule. Mais blanc, c'est blanc !
— Mais non, il y a blanc crème, blanc cassé, blanc satiné, ivoire… Il y a aussi ces tissus avec des motifs brodés, ils sont vraiment magnifiques !
— Ben alors prends un tissu avec des motifs !
— Oui, mais quel motif ? Il y en a une trentaine de différents. Ils sont tous très jolis…
— Bon, on oublie les motifs. Tiens, celui-là, ça sera très bien, fit-il en piochant un carré de tissu blanc dans le carton.
— Tu penses ? Je ne sais pas trop…
— Ylana, tu m'énerves, rétorqua-t-il. Choisis le tissu que tu veux, de toute façon, les invités ne le regarderont même pas, et tout ce qu'ils feront, c'est renverser de la nourriture dessus.
— Ruan, tu recommences, soupira-t-elle.
— Je recommence quoi ?
— A être odieux. Va t'allonger, je choisirai le tissu avec Helen, conclut-elle. En plus, ma mère doit passer dans l'après-midi, on lui proposera de nous aider, je suis sûre qu'elle sera ravie.
— Ta mère me déteste, rétorqua Ruan. Je ne pense pas qu'elle sera passionnée par tes préparatifs d'union.
— Elle le sera sans doute plus que toi, répliqua-t-elle sèchement. De toute façon, ce n'est pas bien dur.
Ruan sentait un vieil argument sur le point de refaire surface, et il préféra battre en retraite.
***
— Chéri, je suis désolée pour ce matin, commença Ylana en entrant dans la chambre.
Il leva les yeux vers elle. Elle avait revêtu une nuisette à demi transparente et ses longs cheveux châtain cascadaient en grosses boucles souples sur ses épaules. Elle était magnifique. En voyant son regard posé sur elle, elle sourit.
— Je t'ai un peu ennuyé avec tout ça, n'est-ce pas ?
— Non, c'est juste que j'ai d'autres choses en tête en ce moment. Dortner revient dans trois jours, et ça ne va pas être simple de tout lui expliquer… Tu as choisi le tissu, alors ?
— Oui. Ta mère a su se montrer convaincante, ajouta-t-elle avec un petit rire. Heureusement, car la mienne n'a pas daigné se déplacer. Un rendez-vous chez l'esthéticienne, une de ses excuses favorites.
— Je suis sûr qu'elle est très fière de toi, mais c'est moi qu'elle ne veut pas voir.
— Oui, bien sûr, je sais comment elle est… soupira Ylana. Je n'ai jamais compris pourquoi elle te détestait tant. Mais ce n'est pas seulement toi, tu sais.
— D'habitude, ce sont les pères qui ont du mal à laisser partir leurs filles, remarqua Ruan.
Elle s'assit à côté de lui et l'embrassa doucement sur la joue.
— Je suis désolé de ne pas m'être réveillé à temps pour le dîner, s'excusa-t-il.
— Ce n'est pas grave. Je n'avais pas réservé, de toute manière. Vu la tête que tu faisais ce matin, j'ai pensé que tu préférerais rester à la maison.
Il caressa ses cheveux et lui sourit.
— Tu es belle, Ylana. Je vais me préparer…
Il se leva et passa à la salle de bain. Il ferma soigneusement la porte et s'appuya contre cette dernière en soupirant. Qu'allait-il faire ? Le miroir lui renvoyait son image, triste et fatiguée, et il baissa les yeux. Il devait oublier Ludméa. Ylana était là, elle. Et elle l'aimait. Il ne pourrait pas passer sa nuit dans la salle de bain, et il faudrait bien qu'il la rejoigne, qu'il la prenne dans ses bras, même s'il n'en avait pas la moindre envie.
Ses yeux étaient rougis et légèrement enflés. Il se mit quelques gouttes et adressa un pauvre sourire à son reflet. De lourds cernes assombrissaient son regard, et il soupira. Il n'avait pas menti à Ylana et s'était effectivement endormi. Néanmoins, toutes les nuits sans sommeil qu'il avait passées aux DMRS avaient laissé leur marque sur son visage.
Il passa un coup de brosse dans ses boucles blondes et songea à Ludméa, qui adorait ébouriffer ses cheveux. Il se crispa, reposant la brosse. Son estomac était noué. Il ouvrit la porte.
— J'ai faim, je vais chercher un truc à manger, déclara-t-il.
Il quitta la pièce sous le regard médusé d'Ylana. Avec un peu de chance, elle serait endormie lorsqu'il reviendrait…
Il traîna délibérément devant l'holovision, les yeux perdus dans le vague. Finalement, il ouvrit un placard et saisit une bouteille et un verre. Boire ne résoudrait pas ses problèmes, et il le savait, mais au moins, il cesserait de penser à Ludméa pendant quelques heures…
***
Il se coucha auprès d'Ylana, veillant à ne pas l'éveiller. Elle remua dans son sommeil et finit par ouvrir les yeux.
— Ruan ? fit-elle d'une voix brumeuse.
— Rendors-toi, murmura-t-il.
Elle se blottit contre lui, sa peau chaude contre la sienne.
— Pourquoi es-tu parti si longtemps ? lui reprocha-t-elle.
— J'ai regardé un truc sur l'histoire de la médecine, expliqua-t-il. Je n'ai pas vu le temps passer…
— Tu sens l'alcool !
— J'ai bu un verre ou deux…
Elle l'attira contre elle et l'embrassa doucement. Presque par automatisme, il referma ses bras autour d'elle.
— Tu m'as manqué, Ruan, lui chuchota-t-elle à l'oreille.
Il remonta sa main le long de son corps, sentant sous ses doigts le fin tissu, et la sentit frémir. Il fit glisser la bretelle de sa nuisette et nicha ses lèvres au creux de son épaule. Le désir montait en lui et il sourit. Ylana était belle, et tellement désirable ! Avec elle, tout serait simple…
***
Ludméa repensait au visage de Ruan lorsqu'il lui avait dit qu'il l'aimait, et elle sentit les larmes couler sur ses joues. Carlson avait raison, il n'en valait pas la peine. Mais alors pourquoi pensait-elle à lui sans cesse ? Pourquoi avait-elle passé la journée à pleurer, cachée sous ses draps ?
Elle ne pouvait pas dormir et se tournait et se retournait dans son lit, la gorge douloureuse et les joues mouillées. Ruan était sûrement avec Ylana, en ce moment. Il la serrait dans ses bras, il l'embrassait. Il ne pensait sans doute plus du tout à elle.
Et c'était sa faute. Sa faute à elle. Il avait essayé de revenir, et elle l'avait chassé.
— Ludméa ! s'écria Carlson en la voyant.
Elle se précipita vers lui, soulagée. Elle ne connaissait pas le bâtiment principal des DMRS, et s'était sentie un peu perdue. La réceptionniste lui avait indiqué l'étage, non sans lui avoir jeté un drôle de regard, et cela devait faire cinq bonnes minutes qu'elle traversait les couloirs.
— Vous allez mieux ?
— Ça va, fit-elle. J'ai connu des jours meilleurs.
— Vous êtes pâle, remarqua-t-il.
— On m'a fait une prise de sang au Centre Médical, expliqua-t-elle. Les suivis de la quarantaine, tout ça…
— Je vois. Vous avez déjà repris votre travail ?
— Non, pas encore. Ils m'ont accordé une semaine de congé, je ne sais pas si je devrais m'en réjouir ou pas. Je ne fais pas grand-chose de mes journées…
— Cela ne fait que quatre jours, Ludméa, avança Carlson. Je suis content que vous soyez là. La petite mange de moins en moins, et elle s'affaiblit. J'ai pensé que vous pourriez peut-être la nourrir, si ça ne vous dérange pas. Elle semble vous apprécier, et avec vous, au moins, elle ne passe pas son temps à pleurer… Et ne me dites pas que c'est la combinaison, ajouta-t-il en souriant.
— J'accepte avec plaisir, déclara-t-elle. Ils me manquent…
— Vous êtes presque leur mère, c'est normal.
Elle sentit ses yeux se remplir de larmes et se détourna, gênée.
— Allez, venez. Ils seront heureux de vous voir.
La fillette avait maigri et ses joues avaient perdu l'habituelle rondeur enfantine. Ludméa la prit dans ses bras et la berça doucement.
— Ne pleure pas, Nato, Maman est là, murmura-t-elle. Tout va bien se passer, maintenant…
***
Alicha Dortner ferma la porte derrière elle et soupira. Cette série de conférences n'avait pas été une partie de plaisir, et rentrer pour découvrir une pile de travail en retard sur son bureau ne remplissait pas vraiment son cœur d'allégresse. Tant de choses semblaient s'être passées en son absence ! Elle avait croisé Ernst Lewis dans le couloir, et ils avaient eu une brève conversation qu'elle n'était même pas encore véritablement sûre d'avoir comprise… Paso démis de ses fonctions ? Une alerte maximale ? Le dossier était sur son bureau.
En effet, un épais classeur était posé devant ses yeux.
— Au moins, ils ont pensé à l'imprimer, c'est déjà ça, maugréa-t-elle en l'ouvrant.
Quelques heures plus tard, elle arriva enfin au bout du rapport. Elle le repoussa et se leva lentement. Un peu de marche lui ferait du bien, et elle décida d'aller voir son secrétaire, plutôt que de se servir de l'interphone.
— Edward, appela-t-elle. Dites à Paso de monter dans mon bureau. Tout de suite.
— C'est entendu. Madame Dortner, vous allez bien ? Je vous trouve un peu pâle…
— C'est la fatigue du voyage, expliqua-t-elle.
— Voulez-vous que je vous amène un café ?
— Merci, Edward. Une pastille de lait et deux pastilles de sucre.
— Je sais, Madame Dortner.
Elle lui sourit. Bien sûr qu'il le savait. Cela faisait plus de quatre ans qu'Edward travaillait pour elle. Mais elle avait besoin de s'assurer que les choses évidentes avant son absence étaient restées des choses évidentes. A en croire le contenu du dossier confidentiel, ce n'était pas le cas…
Paso entra dans son bureau quelques minutes plus tard. Alicha fronça les sourcils en le voyant.
— Vous allez bien, Ruan ?
— Ça va, répondit-il.
— Vous n'avez pas votre air insouciant habituel, lui fit-elle remarquer. Je trouve cela inquiétant.
Il sourit.
— Vous m'avez fait monter de toute urgence dans votre bureau, je suis en droit de me poser des questions.
— Allez, ne me dites pas que je vous rends nerveux ! plaisanta-t-elle.
— Jamais, Alicha, voyons.
Ils avaient toujours eu une relation un peu particulière, et Alicha avait développé une certaine affection pour le jeune garçon qui était entré douze ans plus tôt aux DMRS et qui avait si vite grimpé les échelons. Ruan était différent de la plupart des chercheurs, et elle appréciait son flegme et sa nonchalance. Les autres le trouvaient odieux et prétentieux, elle le trouvait charismatique et intéressant.
— Je viens de lire le rapport, commença-t-elle. Asseyez-vous donc.
Il s'exécuta, et croisa les jambes, le visage impassible.
— Vous vous rendez compte que ce qui s'est passé est grave…
— C'est sûr, confirma-t-il.
— Je vous avais confié la direction du service en mon absence, continua-t-elle. Comment avez-vous pu laisser une chose pareille se produire ?
— Je ne sais pas, Alicha. Théoriquement, il avait le droit de me destituer, expliqua-t-il.
— Pourquoi Daniel n'est-il pas intervenu ?
— Vous le savez, répondit Ruan.
— Lewis a commis des erreurs indignes de sa position, déclara Alicha. C'est dommage que vous n'ayez pas pu l'en empêcher, Ruan. Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé un message ? Je serais rentrée aussitôt !
— Mais je vous ai envoyé plusieurs messages ! J'ai été étonné de ne pas recevoir de réponse, mais je me suis dit que vous étiez certainement occupée…
— Lewis, souffla-t-elle entre ses dents. Je n'ai jamais eu confiance en lui.
— L'éternelle guerre entres les scientifiques et les militaires, décréta Ruan. Il sera jugé par la cour martiale, de toute manière.
— Comment savez-vous cela ? s'étonna-t-elle. Daniel ?
Il hocha la tête.
— Lewis va recevoir la convocation dans les jours qui suivent. Ne lui dites rien, Alicha.
— Non, bien sûr ! J'aimerais voir ces enfants, reprit-elle après quelques instants. Pouvez-vous m'accompagner ? J'abuse peut-être de votre temps, Ruan. J'imagine que vous avez du travail…
— Je vous accompagne avec grand plaisir, conclut-t-il en se levant.
Elle lui adressa un sourire satisfait et referma le classeur. Ruan était un bon élément. Elle pouvait avoir confiance en lui…
***
Ruan entra dans la pièce, en grande conversation avec Alicha. Il remarqua soudain Ludméa et se tut. La directrice se tourna vers la jeune femme et lui sourit.
— Bonjour ! commença-t-elle. Je suppose que vous êtes l'infirmière en charge des enfants !
— Non, je…
— C'est Ludméa Eisl, annonça Ruan.
— Ah oui, je me disais que son visage ne m'était pas inconnu. Eh bien, Ruan, qu'attendez-vous pour me présenter à cette demoiselle ?
— Bien sûr, excusez-moi. Ludméa, je te présente Alicha Dortner, la directrice des DMRS.
— De la partie médicale, ajouta celle-ci.
— Enchantée, répliqua Ludméa. Charles, si ça ne vous dérange pas, je repasserai demain, fit-elle.
Carlson hocha la tête et ils échangèrent un regard lourd de sens.
— Vous n'êtes pas obligée de partir ! lui assura Alicha. Nous faisions simplement une petite visite aux enfants. J'étais curieuse de les voir. Mais si vous étiez sur le point de les nourrir, nous ne vous dérangerons pas plus longtemps.
— Non, j'avais terminé.
Ludméa regarda les bébés avec tendresse et remit en place la couverture. Alicha sourit et lança un coup d'œil à Ruan. Mais l'homme semblait perdu dans ses pensées, le visage sombre.
— Madame Dortner, Charles, les salua-t-elle. Ruan, ajouta-t-elle avec un petit hochement de tête dans sa direction.
Elle tourna les talons et quitta la pièce d'un pas rapide. Alicha afficha une mine étonnée.
— J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?
— Non, ne vous inquiétez pas. C'est une longue histoire…
Ruan se tourna vers Carlson et lui adressa un regard peu aimable. Le médecin secoua la tête d'un air navré.
***
Alicha ne dit pas un mot pendant le trajet du retour. Ruan ne parlait pas non plus, perdu dans ses pensées. Ludméa l'avait salué, mais plutôt froidement, et parce qu'elle s'était sentie obligée de le faire. Et elle n'avait pas eu l'air particulièrement heureuse de le voir. Cela le peinait beaucoup, cependant, il devait s'en remettre. Il allait s'unir à Ylana. Dans le meilleur des cas, il pourrait devenir ami avec Ludméa, d'ici quelques années. Il n'était néanmoins pas très sûr d'en avoir envie.
— Cette jeune femme, Ludméa, commença Alicha. Est-ce qu'elle a été engagée pour s'occuper des bébés ?
— Pas à ma connaissance. Je pense qu'elle voulait simplement leur rendre visite.
— Elle a l'air d'être attachée à ces enfants. J'ai vu la manière dont elle les regardait.
— Oui, Ludméa est très attachée aux jumeaux. Elle s'est occupée d'eux depuis leur naissance. Elle les nourrissait, les langeait, restait près d'eux…
— Je pense que je vais lui demander de travailler avec Carlson, décréta Alicha.
— Pardon ? s'étouffa presque Ruan.
— Voyons, ne faites pas cette tête ! Je trouve que ce serait une bonne chose pour elle si elle pouvait continuer à s'occuper des enfants.
— Il n'y a pas des infirmières qui peuvent faire ça ? rétorqua-t-il.
Alicha s'arrêta net et lui jeta un drôle de regard.
— Ruan, est-ce que vous avez un problème avec cette femme ?
— Non, aucun !
— Vous n'aviez pas l'air en très bons termes, pourtant. Un peu comme un couple après une grave dispute, insinua-t-elle.
— Qu'est-ce qui vous fait penser ça ? répliqua-t-il.
— Vous êtes toujours fiancé à cette pimbêche du service de microbiologie ? avança-t-elle.
— Ylana Schmidt. Oui, je suis toujours fiancé avec elle.
— Ah bon.
Elle n'ajouta rien, et Ruan se demanda si quelqu'un lui avait parlé de ce qui s'était passé entre lui et Ludméa. Alicha était arrivée le matin même, c'était peu probable. Avait-elle compris la situation ? Elle avait toujours été tellement intuitive !
— Quoi qu'il en soit, je vous charge de demander à cette femme si elle accepte de venir travailler ici, conclut-elle.
— Mais, je… Ludméa a déjà un emploi, je ne sais pas si elle pourra…
— Je suis sûre que vous trouverez un arrangement avec son service, coupa Alicha. Tenez-moi au courant. En attendant, je vais essayer de voir quelles sont les mesures à prendre en ce qui concerne Lewis. Il est évident que vous retrouvez votre poste de directeur adjoint, Ruan.
— Merci, Alicha. J'apprécie votre confiance.
Ce qu'il appréciait moins, c'était le petit air espiègle qu'elle avait eu en lui demandant de transférer Ludméa aux DMRS. Alicha était une femme exceptionnelle, mais parfois, elle avait la désagréable habitude de se mêler des affaires de tout le monde, et en particulier des siennes.
***
— Ludméa ? C'est Ruan. Ne raccroche pas, s'il te plaît ! ajouta-t-il rapidement. J'ai quelque chose à te dire qui n'a rien à voir avec nous deux.
Elle resta silencieuse quelques instants, et il se dit qu'elle avait peut-être déjà coupé la communication.
— De quoi s'agit-il ? lâcha-t-elle avec mauvaise humeur.
— Alicha Dortner voudrait t'engager aux DMRS.
— Pardon ?!!
Ruan, dans d'autres circonstances, aurait pu s'amuser de sa réaction si semblable à la sienne lorsqu'Alicha lui avait fait part de ses intentions, quelques heures auparavant, cependant, il était bien trop concentré à essayer de garder une voix calme, posée. Une voix de directeur adjoint.
— Elle veut que tu t'occupes des enfants.
— C'est toi qui as eu cette idée ?
— Non, c'est elle, je t'assure. Elle t'a vue avec les bébés, et a pensé que tu pourrais assister Carlson.
— C'est vraiment elle ? insista-t-elle.
— Oui, c'est vraiment elle ! Mais qu'est-ce que ça peut faire que ce soit elle ou quelqu'un d'autre ? s'énerva Ruan. Si tu acceptes, je peux demander ton transfert du département ECO pour une durée indéterminée.
— Je n'ai pas terminé mon stage, avança-t-elle. Je ne sais pas si je peux quitter ECO avant la fin de ma formation.
— Je m'arrangerai pour ça, promit-il.
— Je… Je ne sais pas quoi dire, Ruan.
— Ne t'inquiète pas, je ne travaille pas dans le même étage, ajouta-t-il.
— Mais me voilà complètement rassurée ! cingla-t-elle. Je pense que je vais accepter, reprit-elle, plus calmement. Les enfants me manquent…
— Je sais.
Il y eut un silence gêné et Ruan eut envie de lui dire qu'elle lui manquait, elle aussi, mais cela lui parut hors de propos. Il était avec Ylana.
— Très bien, je m'occuperai de ton transfert. Tu t'arrangeras avec Carlson pour tes horaires, conclut-il.
Il espéra que Ludméa ajouterait quelque chose, cependant, elle coupa la communication. Il resta quelques instants à fixer l'appareil, puis se renversa dans son fauteuil en soupirant. Alicha avait sans doute pensé bien faire, mais ça n'allait pas arranger la tension qui existait déjà entre eux.
***
Ludméa ne savait pas si elle devait se réjouir de cette nouvelle. Certes, elle était heureuse de pouvoir être près des enfants, cependant, Ruan avait dit que c'était l'idée d'Alicha. Pourquoi tenait-il à ce qu'elle sache que la décision n'avait pas été la sienne ? Avait-il peur qu'elle croie qu'il avait fait ça pour elle ? Qu'il avait pensé à elle de quelque manière que ce soit ? Il avait précisé qu'elle ne travaillerait pas dans le même étage que lui… Voulait-il par-là lui faire comprendre qu'il se moquait d'elle et qu'il ne souhaitait pas la revoir ?
Les larmes aux yeux, elle se laissa tomber sur son canapé et alluma l'holovision. Elle devait cesser de penser à lui. S'occuper à nouveau des bébés ne pourrait que lui faire du bien et l'aider à l'oublier.
***
La porte s'ouvrit et une femme apparut sur le seuil. Elle leur sourit, aimable.
— Oui ? Que puis-je faire pour vous aider ?
Les deux hommes en uniforme échangèrent un regard, puis le plus âgé s'avança, un peu gêné.
— Nous aimerions voir le colonel Lewis, Madame.
La surprise se peignit sur le visage de la femme, mais elle hocha la tête.
— Je vais le chercher. Vous voulez entrer ? proposa-t-elle.
— Ce ne sera pas nécessaire.
Elle disparut à l'intérieur de la maison.
— Ils devaient être en train de dîner, remarqua un des hommes.
L'autre hocha la tête.
— Je trouve qu'on aurait pu attendre demain, reprit-il.
— Les ordres sont les ordres.
Enfin, le colonel Lewis apparut. Son visage perdit toute sérénité lorsqu'il remarqua l'insigne sur l'uniforme des deux hommes, et il ferma soigneusement la porte derrière lui. Il avait toujours su que ce moment arriverait. Dès l'instant où Paso avait été nommé directeur adjoint, il s'y était attendu. Mais il n'avait pas pensé que cela se produirait si vite.
— Colonel Lewis ?
— Oui, c'est moi.
— Police militaire. Vous êtes officiellement en état d'arrestation.
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1. Le vendredi 11 août 2006 à 10:32, par Ness
2. Le vendredi 11 août 2006 à 11:45, par Tanamy
3. Le vendredi 11 août 2006 à 11:45, par Tanamy
4. Le vendredi 11 août 2006 à 12:04, par Ness
5. Le samedi 12 août 2006 à 11:27, par Maud
6. Le samedi 12 août 2006 à 11:59, par Ness
7. Le mercredi 23 mai 2007 à 13:49, par linka
8. Le mardi 5 juin 2007 à 10:37, par Ness
9. Le samedi 25 août 2007 à 23:09, par Mélie
10. Le vendredi 31 août 2007 à 10:04, par Ness
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