CHAPITRE XV
Ludméa avait posé sa tête sur les genoux de Ruan et fixait le plafond, pensive. Lui caressait distraitement ses cheveux, silencieux. Lyen était morte deux jours plus tôt, et depuis, ils n'avaient pas eu beaucoup de temps pour eux. Il y avait toutes les démarches administratives, les discussions sans fin avec Lewis, les combats civilisés pour mettre le blâme de la disparition du corps de Lyen sur quelqu'un d'autre… Ludméa était clairement dépassée par tout cela, et préférait s'occuper des jumeaux plutôt que de prendre part à la bataille naissante. Ruan, lui, n'avait pas le choix. Même s'il avait été destitué par Lewis, il se voyait tout de même obligé de remettre un semblant d'ordre dans toute cette affaire. Et il faisait ça plutôt bien.
— Tu sais, j'ai pensé à quelque chose, commença Ludméa en tournant son visage vers Ruan. Lyen n'est plus là, mais… Elle a beaucoup parlé, quand nous étions toutes les deux. Peut-être que cela la rassurait, peut-être qu'elle savait que je comprenais un peu ses paroles. Je ne suis pas linguiste, Ruan, mais ma sœur l'est.
— L'ennui, c'est que je ne peux pas vraiment me permettre d'envoyer des documents confidentiels à quelqu'un, comme ça, juste parce que je l'ai décidé, contra-t-il.
— Mais si tu avais besoin d'un linguiste, lequel prendrais-tu ? Lequel serait jugé acceptable, et digne d'une mission confidentielle comme celle-ci ? insista-t-elle.
Ruan fronça les sourcils et mordilla sa lèvre supérieure, comme toujours lorsqu'il réfléchissait à quelque chose. Ludméa sourit. Elle ne l'avait jamais vu faire cela avec qui que ce soit d'autre, et se rendait compte que l'homme portait une sorte de masque lorsqu'il était Ruan Paso, directeur adjoint des DMRS. Masque qu'il laissait tomber lorsqu'il était avec elle.
— J'imagine que nous contacterions le département LNG, et que nous demanderions le meilleur de leurs linguistes. En espérant que celui-ci ne soit pas spécialement bavard, ajouta-t-il.
— Les linguistes sont toujours très bavards, se moqua Ludméa. C'est leur métier.
Il lui sourit et elle se redressa un peu pour l'embrasser.
— Donc, tu demanderais le meilleur de leurs linguistes, résuma-t-elle. Moi, ce que je t'offre, c'est la meilleure de leurs linguistes, et au noir, en plus. Pas besoin de passer par le département LNG. Et je connais ma sœur. On peut avoir confiance en elle.
— Elle est douée ? s'enquit l'homme.
— Je viens de te le dire. C'est la meilleure. Cela dit, il n'y a pas énormément de linguistes sur Lambda. Mais elle est arrivée parmi les cinquante meilleurs au concours alphien, lors de son examen final, ajouta-t-elle. Tu pourras trouver mieux sur Alpha, c'est sûr. Mais pas sur Lambda. Et quelque chose me dit que tu n'as pas franchement envie de mettre un linguiste d'Alpha sur l'affaire.
Ruan afficha une mine étonnée. Comment savait-elle…
— Ruan, je ne suis peut-être pas médecin, mais ne vas pas croire par-là que je sois stupide, rétorqua-t-elle. Si tu avais prévenu Alpha, on aurait vu débarquer une armada d'Hommes Noirs dans la journée qui suivait. Je me trompe ?
— Qui te dit qu'ils ne sont pas venus ?
— Je ne sais pas… Peut-être que je m'en suis rendue compte toute seule, répliqua-t-elle.
Il sourit. Elle avait vraiment le sens de la répartie… Et elle ne manquait pas de logique non plus. Heureusement que Lewis ne lui ressemblait pas.
— Sérieusement, Ruan, tu penses qu'ils auraient laissé Lyen ici, sur cette planète perdue aux frontières de l'Alliance, s'ils avaient su qu'elle était là ? lui fit-elle remarquer.
— C'est bon, pas la peine de continuer à accumuler les évidences, Ludméa. Ce qui m'étonne, c'est qu'une personne aussi logique que toi ne soit que niveau quatre.
Elle se redressa, les sourcils froncés, le visage dur. Ruan comprit que son compliment avait été mal interprété et se traita mentalement d'idiot. Pas que cela change beaucoup la situation, toutefois.
— Mais qu'est-ce qui te fait penser que je suis une niveau quatre ? s'exclama-t-elle.
— Les employés ECO sont tous niveau quatre, fit-il. Sauf les responsables, ce que tu n'es visiblement pas. Tu es beaucoup trop jeune. Et j'ai cru comprendre que tu n'avais pas terminé ton stage, ajouta-t-il.
— Ah bon ? Tu sais tout cela, mais tu ne sais pas que je suis une descendante de Bâtisseurs ? s'étonna-t-elle avec une moue un peu moqueuse.
Une descendante de Bâtisseurs ?!! Ruan était certain qu'il devait avoir l'air particulièrement stupide en cet instant, ce qui lui fut confirmé par la remarque de Ludméa :
— Tu sais au moins ce que sont les Bâtisseurs, Ruan ?!!
— Bien sûr ! se défendit-il.
Il se sentait un peu insulté. Les Bâtisseurs étaient des volontaires qui partaient à la conquête de mondes encore sauvages et inhabités. Ils passaient parfois plusieurs années dans des conditions précaires à implémenter toutes les installations nécessaires à la terraformation. Beaucoup mourraient, beaucoup abandonnaient, mais ceux qui restaient étaient récompensés par un statut particulier, qui se transmettait à leur famille directe sur trois générations, et qui impliquait de nombreux privilèges. Tout le monde savait cela !
— On n'aurait pas cru, vu la tête que tu faisais, insinua Ludméa. Cela dit, il n'y a aucun mal à être niveau quatre. Tu sais que les niveaux n'ont rien à voir avec l'intelligence.
— Je sais, souffla-t-il. Mais… Tu n'aurais même pas besoin de travailler ! s'étonna-t-il.
— Je m'ennuierais beaucoup, si je ne faisais rien, décréta-t-elle. Et je n'ai pas été élevée comme ça. Mes parents ont toujours travaillé, même s'ils n'en avaient pas besoin. Ils trouvaient normal de faire leur part.
— Tous ne sont pas comme tes parents, fit Ruan.
— Oui, je sais que les descendants de Bâtisseurs ne sont pas très aimés, soupira-t-elle. On dit qu'ils se complaisent dans l'opulence et la paresse, qu'ils vivent aux crochets des autres. Mais ce n'est pas mon cas, ni celui de ma sœur.
— Je vois ça, répondit-il en souriant. Depuis que tu es arrivée ici, tu n'as eu de cesse d'essayer de te rendre utile. Tu es quelqu'un de bien, Ludméa.
Elle lui rendit son sourire et il passa un bras autour de sa taille pour l'attirer près de lui.
— Je vais demander à ce qu'on prépare un enregistrement de tout ce qu'a pu dire Lyen, pour qu'on l'envoie à ta sœur, annonça-t-il. Je ne sais pas ce qu'elle trouvera, mais si on peut en apprendre un peu plus sur cette femme, cela ne sera pas perdu.
***
Ruan avait contacté la sœur de Ludméa, Svetlana Eisl Romavitch, et celle-ci avait semblé un peu surprise, mais elle avait accepté sa requête. Visiblement, Ludméa ne l'avait pas prévenue. L'homme s'était senti étrangement mal à l'aise, ne sachant si son amie avait parlé à sa sœur de leur relation ou si elle avait gardé cela pour elle. Il lui avait envoyé les enregistrements, et elle avait promis de se mettre au travail dès que possible.
Ruan avait un peu peur de ce qu'elle pourrait découvrir. Lyen avait peut-être parlé de Lúka ! De lui ! Il regrettait d'avoir accepté la proposition de Ludméa, mais en même temps, les enregistrements auraient été soumis à un linguiste tôt ou tard, et il valait mieux qu'il garde le contrôle de tout cela. Le département LNG n'ayant pas été prévenu, Ruan pourrait faire disparaître facilement les preuves si cela s'avérait nécessaire…
La révélation de Ludméa concernant son statut l'avait troublé plus qu'il ne voulait se l'avouer. Il savait que les descendants de Bâtisseurs ne pouvaient obtenir le statut de leur conjoint après une union, comme cela était d'ordinaire le cas. Ylana, en l'épousant, deviendrait une niveau un, et il savait combien elle comptait sur ce changement de statut. Peut-être même l'avait-elle abordé pour cette simple raison, au début de leur relation. Il espérait néanmoins que ce n'était plus sa seule motivation, après deux ans de vie commune.
Mais en ce qui concernait Ludméa, tout était différent. Elle n'avait jamais eu l'air de s'intéresser à son statut, et il comprenait à présent pourquoi : elle n'en avait pas besoin. Et surtout, elle n'était pas ce genre de personne. Avec elle, il se sentait détendu, heureux. Il savait qu'elle ne le jugeait pas, qu'elle n'attendait rien d'extraordinaire de sa part. Elle semblait l'apprécier pour ce qu'il était, et non pour ce qu'elle voulait qu'il soit.
Ruan se rendait compte qu'il devrait choisir entre les deux femmes, et plus le temps passait, plus il était sûr de vouloir Ludméa. Dès l'instant où il l'avait vue, il avait fait son choix. Il lui avait simplement fallu un peu de recul pour le comprendre.
***
Ludméa était en train de nourrir les jumeaux. Depuis la mort de Lyen, elle passait encore plus de temps qu'auparavant avec les bébés. Quand ils dormaient, elle lisait ou jouait aux cartes avec Carlson. L'homme silencieux qui l'avait un peu effrayée au départ s'était révélé un collègue plutôt intéressant, très calme. Certes, il y avait toujours ce masque de protection entre eux, ce qui rendait leurs échanges un peu froids, mais Carlson avait cessé de surveiller les moindres faits et gestes de Ludméa, et cette dernière ne se méfiait plus du médecin.
— Toi, tu es un véritable glouton, murmura-t-elle au petit garçon qui s'était mis à brailler lorsqu'il avait fini son biberon et qu'il s'était rendu compte que le lait tiède ne coulait plus dans sa gorge avide. Il boit en tout cas un biberon de plus que sa sœur chaque jour, Charles, vous vous rendez compte ? s'exclama-t-elle en se tournant vers Carlson.
— La petite m'inquiète, fit celui-ci. Elle ne mange pas beaucoup, et elle commence à être maigre.
— C'est vrai, reconnut Ludméa. Elle pleure aussi beaucoup, ce qui ne doit pas aider. Elle s'épuise.
— Elle pleure moins quand vous êtes là, remarqua Carlson.
— Vous lui faites peur, avec votre combinaison, c'est pour ça.
La porte s'ouvrit et elle se retourna, un sourire aux lèvres. Ce ne pouvait être que Ruan… Il venait souvent lui rendre visite.
— Bonjour, je suis le docteur Schmidt, commença le nouvel arrivant, vêtu d'une combinaison de protection.
D'après la voix, c'était une nouvelle arrivante, et le sourire de Ludméa disparut, laissant place à la perplexité. Elle n'avait encore jamais rencontré cette personne.
— Bonjour, répondit-elle. Je suis Ludméa, annonça-t-elle.
— Oui ? C'est vous, la fille de l'équipe ECO ?
Le ton n'était pas particulièrement aimable, et Ludméa se crispa.
— Oui, c'est moi.
— Je ne vous imaginais pas comme ça, conclut le docteur Schmidt. Carlson, je viens faire une prise de sang aux bébés.
— Pourquoi cela ? intervint Ludméa.
Elle se leva et fit face au docteur Schmidt, le bébé serré contre elle.
— La petite fille est déjà assez faible sans ça !
— Vous êtes médecin ? rétorqua la femme.
Ludméa fronça les sourcils, mais ne répondit rien. Il n'y avait rien à répondre, de toute manière. Elle jeta un regard en coin à Carlson, espérant qu'il appuierait ses dires, cependant, l'homme resta silencieux.
— Comment se fait-il que je ne vous aie jamais vu jusqu'à présent ? avança-t-elle.
— J'ai été plutôt occupée, répliqua Schmidt. J'essayais de trouver un antiviral pour cette femme. Je n'avais pas le temps de me balader et de pouponner.
— Quoi qu'il en soit, la fille est trop faible pour une prise de sang, répéta Ludméa.
Son expérience — multiple — avec les prises de sang ne lui ayant pas laissé un souvenir très heureux, elle était d'autant plus réticente à ce que cette femme s'approche des jumeaux.
— Je n'avais pas cru comprendre que vous donniez les ordres, ici, fit la femme avec une pointe d'ironie.
— Et vous ?
Ludméa sentait qu'elle était clairement en situation d'infériorité, cependant, elle ne pouvait s'empêcher de continuer. C'était dans sa nature. Elle était une battante, pas une perdante.
— Ecoutez, je n'ai pas de temps à perdre avec ces gamineries, Ludmilla.
— Ludméa, corrigea cette dernière.
— Qu'importe. Donnez-moi ce bébé. Ça ne sera pas long, ne vous inquiétez pas.
— Je ne pense pas que cela soit possible, contra Ludméa. Charles, qu'en pensez-vous ? ajouta-t-elle avec un regard désespéré au médecin.
— Je pense que la petite fille est un peu faible pour une prise de sang, en effet, reconnut-il.
Ludméa adressa un sourire triomphant à la femme.
— Mais le garçon la supportera très bien, insinua Schmidt. Carlson ?
Le pauvre médecin se sentait pris dans une bataille qui n'avait plus grand-chose à voir avec les enfants, et leva les mains en signe de reddition. Il ne voulait pas prendre part à leur dispute, surtout que celle-ci n'allait sûrement pas tarder à dégénérer.
— Et si vous demandiez son avis à Ruan Paso ? avança Ludméa.
Carlson, à cet instant, aurait aimé se trouver loin, très loin. De préférence dans un endroit où il ne risquait de rencontrer aucune des deux femmes pendant les semaines qui suivaient.
— Ruan Paso ? répéta Schmidt, incrédule. Qu'est-ce que Ruan Paso vient faire dans cette histoire ? Pourquoi me parlez-vous de lui ?
— Il ne serait sûrement pas très content que vous agissiez ainsi.
La femme éclata de rire, et Ludméa sentit la colère l'envahir. Elle se moquait d'elle !
— Mais Ruan se fiche complètement de ces bébés ! Il déteste les gosses !
— Comment pouvez-vous dire une chose pareille ! s'écria Ludméa. C'est faux ! Ça prouve que vous ne le connaissez pas !
— Pardon ? s'étouffa presque la femme. Dites-moi, est-ce que vous avez la moindre idée de qui je suis ?
— Docteur Schmidt ? avança Carlson. Je pense que nous devrions laisser Ludméa en dehors de tout ça, elle ne fait pas partie de notre service, et…
— Et elle se permet de me faire la morale, conclut la femme. Je n'apprécie pas ce comportement.
Ludméa était furieuse. Elle posa doucement le bébé dans son berceau et se tourna vers les deux médecins, les sourcils froncés.
— Et moi, je n'apprécie pas qu'on parle de moi comme si je n'étais pas là, répliqua-t-elle.
— Ludméa, Ylana, ce n'est pas la peine d'en faire une affaire personnelle, je vous en prie, tenta de les apaiser Carlson.
— Mais bien sûr que je vais en faire une affaire personnelle ! s'écria Ylana. Cette femme vient de m'accuser de ne pas connaître mon propre fiancé ! Pour qui se prend-elle ?!!
— Votre fiancé ? répéta Ludméa, le visage livide.
— Oui, mon fiancé. Ruan Paso. Nous devons nous unir dans moins de trois mois, lui annonça-t-elle.
***
Ruan, en entrant dans sa cellule, fut surpris d'y trouver Ylana, assise sur son lit. Elle portait sa combinaison, mais avait ôté son masque. Ses joues étaient mouillées de larmes et lorsqu'elle leva les yeux vers lui, il vit qu'ils étaient enflés et rougis. Elle avait beaucoup pleuré.
— Comment as-tu osé ? souffla-t-elle. Comment as-tu pu me faire ça ?
— Faire quoi ?
— Ne fais pas l'idiot ! Tu sais très bien de quoi je parle. Ou plutôt, de qui je parle, n'est-ce pas ?
Ruan pâlit. Ce qu'il craignait tant était arrivé : Ylana avait rencontré Ludméa…
— Ma chérie, je t'en prie, ce n'est pas ce que tu crois, commença-t-il en s'avançant vers elle.
— Ah non ? Eh bien je te laisse m'expliquer ! s'exclama-t-elle.
Il s'assit à côté d'elle et voulut la prendre contre lui. Elle se dégagea brutalement.
— Tu as couché avec cette femme ! l'accusa-t-elle.
— C'est faux ! se défendit-il. Je te le jure !
— Tu me le jures ?!! Comme tu m'avais juré que tu ne recommencerais pas ?!! Hein ? C'est ça, ta parole ? cria-t-elle en se levant d'un bond.
Elle se tourna vers lui, le visage rouge de fureur. Ruan baissa les yeux, honteux.
— C'est incroyable ! Même ici ! Depuis que nous sommes ensemble, combien de fois m'as-tu trompée, hein ? Je t'ai pardonné pour cette jeune chimiste, je t'ai pardonné aussi pour la fille de chez GenteX…
— Je suis désolé, Ylana.
— Je croyais que tu m'aimais !
— Mais c'est le cas !
— Alors pourquoi est-ce que tu me fais souffrir ainsi ? J'ai parlé aux autres médecins, ils étaient tous au courant ! Tout le monde, Ruan ! Tout le monde, sauf moi ! Jamais je n'ai été aussi humiliée !
— Je te demande pardon. Elle m'a troublé, et…
— Elle t'a troublé ? Cette fille ?!! Mais tu l'as bien regardée ?!! Suis-je bête, bien sûr que tu l'as regardée, tu as même fait plus que ça ! ajouta-t-elle en pleurant.
— Ylana, je suis désolé, je voulais te le dire…
— Et qu'est-ce que ça aurait changé, Ruan ? Elle n'est même pas belle ! Si elle avait été belle, encore, j'aurais pu comprendre !
L'homme baissa les yeux. Il ne voulait pas que cela se passe comme ça. Pas ici.
— Regarde-moi ! ordonna Ylana.
Il releva la tête. Ylana avait beau être en larmes et furieuse, elle restait une femme magnifique. Ses grands yeux turquoise l'avaient toujours fasciné. Elle était belle, et c'était sans doute pour cela qu'il était avec elle. L'espace d'un instant, une pensée terrifiante traversa son esprit : Ylana était un trophée de plus. Etait-ce pour cela qu'il lui avait demandé de l'épouser ? Etait-ce parce que tous les hommes du département admiraient sa beauté ? Etait-ce pour leur montrer une fois de plus qu'il les dominait ?
— Je t'aime, Ruan ! murmura-t-elle.
— Moi aussi, tu le sais, répondit-il plus par automatisme que par réelle sincérité.
— Embrasse-moi, s'il te plaît. Dis-moi que tu feras un effort !
— Je te le promets, ma chérie.
Il l'attira contre lui et l'embrassa, goûtant le sel de ses larmes sur ses lèvres. Un instant, il fut dérouté par ce baiser, puis se reprit. Ylana s'écarta de lui et se détourna légèrement, les épaules encore secouées de sanglots.
— C'est une vraie promesse ? demanda-t-elle.
Il hocha la tête, l'estomac noué. Embrasser Ylana n'était pas comme embrasser Ludméa… Et c'était Ludméa qu'il voulait.
***
Ylana était repartie s'occuper de ses analyses, et Ruan s'était allongé sur son lit. Il se sentait vraiment mal. Il avait envie de voir Ludméa, cependant, si sa fiancée l'apprenait, elle le ferait de nouveau culpabiliser. Il se rendait bien compte qu'il agissait en égoïste, qu'Ylana ne méritait pas une telle humiliation.
Finalement, il se leva et traversa la chambre, déterminé. Il irait voir Ludméa, il lui avouerait tout. Puis, il expliquerait à Ylana qu'il aimait la jeune femme, qu'il la quittait. Sa fiancée souffrirait, mais avec le temps, elle comprendrait qu'elle était bien mieux sans lui. Oui, c'était la meilleure chose à faire.
Mais alors pourquoi ne l'avait-il pas fait plusieurs jours auparavant ? Il soupira et s'appuya contre le mur. Pourquoi était-ce si difficile de quitter Ylana ? Il ne l'aimait pas, et il n'était pas le genre d'hommes à se sentir rongé par la culpabilité.
Après quelques instants, il ouvrit la porte et avant de réfléchir plus longtemps, il frappa à celle de Ludméa et entra dans sa cellule.
— Ludméa ? C'est moi, il faut que je te…
Le poing serré de la jeune femme s'écrasa sur son visage. Ruan ouvrit de grands yeux surpris et toucha son visage, le goût du sang dans sa bouche.
— Il faut que tu me parles, c'est ça ? gronda-t-elle.
Elle avait frappé fort. Suffisamment fort en tout cas pour se faire mal. Elle tenait sa main contre son ventre et contenait à grand peine une grimace de douleur. Ses yeux brillaient de larmes.
— Eh bien parle-moi donc de ta sympathique fiancée, reprit-elle.
— Ludméa, je suis désolé, je voulais te le dire, je…
— C'est vrai ? Tu voulais me le dire ? Mais alors ça change tout ! Tu es donc un salaud avec une conscience ! Là, je suis impressionnée !
Son visage était dur et sa mâchoire crispée saillait légèrement sous sa peau. Il voulut s'approcher d'elle, la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa plutôt brutalement. Une mèche de cheveux tomba devant ses yeux et elle la rejeta en arrière avec un geste agacé.
— Je suis amoureux de toi, murmura Ruan.
— Parce que tu penses que je vais te croire, peut-être ? cracha Ludméa. Tu t'es bien amusé avec moi. Quel dommage que ta copine l'ait su, n'est-ce pas ? C'est incroyable que tu aies pu t'arranger pour qu'on ne se rencontre pas, pendant toute cette semaine ! Tu es vraiment un homme plein de ressources, Ruan !
— Je voulais t'en parler, je t'assure ! s'écria-t-il.
— Ah oui ? C'est marrant, tu as eu plein d'occasions de le faire, et pourtant, je l'ai appris tout à fait par hasard.
— Je ne savais pas comment te le dire ! se défendit-il.
— C'est sûr, je te comprends. "Oh, Ludméa, au fait, j'ai complètement oublié de te dire que j'étais fiancé. L'union est dans moins de trois mois !" Tu t'es bien foutu de moi !
— C'est faux ! Je veux être avec toi !
— C'est pour ça que tu t'es dépêché de lui dire que tu la quittais, j'imagine ! Ne me prends pas pour une conne !
— Je vais la quitter, promit-il. Je t'assure que je vais le faire. La situation ne me paraissait pas la meilleure pour ce genre de choses…
— C'est vrai qu'elle est bien meilleure maintenant ! ironisa Ludméa. Mais ne te fatigue pas, de toute façon. Reste avec elle.
— Mais c'est avec toi que je veux être, Ludméa ! C'est toi que j'aime !
— Va te faire foutre, Ruan. Moi, je ne veux pas être avec un homme qui passe son temps à me mentir.
Il s'avança vers elle et tenta de l'attirer à lui. Elle le plaqua contre le mur, son visage tout près du sien.
— Il y a un truc que tu n'as pas l'air de comprendre, commença-t-elle. Je ne veux plus que tu t'approches de moi ! Comme tu as pu le voir, mes poings fonctionnent très bien. Je vais t'apprendre quelque chose qui va aussi beaucoup t'intéresser : mes genoux fonctionnent tout aussi bien, et si tu oses me toucher encore une fois, tu pourras dire adieu à tes futurs gosses !
— Je t'en prie, Ludméa… Laisse-moi t'expliquer…
— Je crois que j'ai compris toute seule, je te remercie.
Il la regarda droit dans les yeux, et au-delà de la fureur, il vit toute la détresse de la jeune femme. Elle l'aimait. Et elle était blessée. Il l'embrassa doucement et la sentit faiblir. Mais elle se reprit et s'écarta de lui, s'essuyant les lèvres.
— Va t'en, Ruan. Je ne veux plus te voir. Et dis à ta fiancée de se tenir loin de mes enfants. Tu peux au moins faire ça pour moi.
***
Ludméa s'était laissée glisser contre le mur et pleurait doucement, le visage contre ses genoux. Pourquoi lui avait-il fait ça ? Pourquoi ? Et pourquoi s'était-elle attachée à lui ? Elle aurait dû savoir qu'elle souffrirait ! Sa main lui faisait mal et elle se maudit de l'avoir frappé. D'un autre côté, il l'avait mérité. Mais tout ce qui s'était passé entre eux, leurs baisers, leurs caresses, toutes les choses qu'il lui avait dites… Il avait eu l'air tellement sincère ! Et puis, il y avait eu cette terrible nuit, à laquelle elle refusait de penser. Ruan avait semblé aussi touché qu'elle. L'aurait-il été s'il ne l'avait pas aimée ?
Non, elle ne devait pas se laisser aller à de pareilles pensées ! Il ne l'aimait pas, il ne l'avait jamais aimée ! C'était un menteur professionnel, il s'était servi d'elle dès le départ ! Mais pourquoi ? Pourquoi elle ? Et pourquoi avait-elle cédé ?
Ses baisers… Ses baisers étaient si doux, si tendres ! En fermant les yeux, elle pouvait revoir son visage contre le sien, ses lèvres sur les siennes, ses mains chaudes contre sa peau… Elle frissonna et étouffa un sanglot. Elle ne l'aimait pas, de toute façon. Mais pourquoi avait-elle été si troublée par son dernier baiser ? Pourquoi avait-elle dû se faire violence pour le repousser, alors que l'instant d'avant, elle avait été prête à le mettre en pièces ?
Elle serra les poings. A partir de maintenant, elle serait forte. Ruan s'était servi d'elle, soit. Elle avait été assez faible pour croire à ses belles paroles, soit. Comme disait sa mère, il fallait faire ses expériences. Ludméa avait fait les siennes. A présent, elle ne se laisserait plus avoir.
Elle se releva et essuya ses larmes. Elle ne pouvait pas se permettre de pleurer comme cela. Elle avait des bébés à nourrir.
***
Les jours passèrent, et Ruan essaya plus d'une fois de parler à Ludméa, cependant, elle le fuyait dès qu'elle l'apercevait. Et Ylana passait de plus en plus de temps avec lui, ce qui ne lui rendait pas la tâche facile. De plus, elle était extrêmement démonstrative et semblait tout bonnement incapable de l'accompagner quelque part sans le prendre par la taille ou par la main. Elle l'embrassait, aussi, chaque fois que l'occasion se présentait. Elle aurait mis un néon clignotant écrit "propriété privée" au-dessus de sa tête que cela n'eût guère été différent. Cela le gênait beaucoup, mais il n'osait pas lui en parler. Plusieurs fois, il avait surpris le regard de Ludméa sur eux, cependant, son visage ne trahissait pas la moindre expression. Si elle était malheureuse, elle le cachait vraiment bien.
Ylana, en tant que responsable de tout ce qui touchait au virus, avait décidé de réduire la quarantaine à une dizaine de jours seulement. Ruan se rendait compte qu'il s'agissait du minimum autorisé, et il ne savait pas s'il devait lui en être reconnaissant ou lui en vouloir. Elle n'avait pas fait ça innocemment : plus tôt ils auraient quitté cette zone de quarantaine, plus tôt la vie pourrait reprendre son cours. Et plus tôt Ruan serait loin de Ludméa…
Cependant, la tension qui planait autour d'eux avait contribué à créer une ambiance malsaine et assez désagréable que tous seraient heureux de quitter. Les autres médecins évitaient de leur parler, et Ruan voyait tous les jours Ludméa manger seule dans un coin de la salle commune. Cela lui brisait le cœur. Bien sûr, elle avait souvent pris ses repas sans lui, mais c'était avant.
La plupart des gens qui allaient et venaient dans la zone d'isolation auraient pu quitter celle-ci dès qu'ils le désiraient, cependant, beaucoup avaient été intrigués par cette femme étrange, et de nombreux résultats d'analyses restaient à étudier. Seuls Ruan, Ludméa et Ylana passaient leurs nuits dans les cellules. L'homme avait insisté pour que sa fiancée dorme dans une autre cellule, peu désireux de partager son lit avec elle. Ylana avait été furieuse, cependant, il avait évoqué les caméras de surveillance et l'étroitesse du matelas, et elle s'était calmée. Ruan avait été soulagé, ne désespérant pas de pouvoir se réconcilier avec Ludméa.
Les chances étaient minces, il le savait. Surtout avec Ylana qui rôdait sans cesse autour d'eux. Et Ludméa ne montrait absolument aucune envie de parler avec lui. Ils s'étaient trouvés plusieurs fois seuls dans la même pièce, mais elle s'était simplement levée et avait quitté les lieux sans dire un mot.
Lentement, il sentait ses espoirs diminuer et commençait à se résigner : il l'avait perdue.
***
Ruan saisit l'interphone et composa le numéro de Svetlana Eisl Romavitch. Elle avait sans doute des résultats concernant les enregistrements qu'il lui avait envoyés. Mais surtout, peut-être pourrait-il lui parler de Ludméa… Elle prit rapidement la communication, et Ruan ferma les yeux, un peu nerveux. Sa voix ressemblait à celle de la jeune femme…
— Bonjour, c'est Ruan Paso, commença-t-il. Je voulais savoir si vous aviez trouvé quelque chose à propos des enregistrements.
— Oui, j'ai quelques résultats, répondit-elle.
C'était peut-être une impression, mais elle lui paraissait assez sèche. Ludméa lui avait-elle raconté ce qui s'était passé entre eux ? Sans doute.
— Il y a trois langues. J'ai pu identifier deux d'entre elles, mais la troisième m'est inconnue, bien qu'elle possède des ressemblances avec l'ancien Torien.
Ruan écouta ses explications sans vraiment y prêter attention. De toute manière, elle lui enverrait un rapport détaillé. Quand elle eut terminé, un bref silence s'installa, et il sentit qu'elle allait terminer la communication.
— Madame Romavitch, je suis désolé de vous parler de ça, mais…
Il s'arrêta, ne sachant pas trop comment continuer. Mais j'aime votre sœur ? Mais je suis complètement fou de Ludméa ? Mais j'ai vraiment fait le con et je ne sais pas comment la récupérer ?
— Vous allez me parler de Ludméa ? demanda-t-elle. Parce que si c'est le cas, je pense que cette conversation n'a pas lieu d'être.
— Je l'aime, vous savez, lâcha-t-il.
— Je ne veux pas me montrer impolie, mais je trouve que vous avez de drôles de façons de lui montrer votre amour, rétorqua-t-elle.
— Je sais, soupira-t-il. J'ai été con. Vraiment nul. Elle ne veut plus me parler.
— Je trouve qu'elle a raison. J'aurais agi de même.
— Je vous en prie, essayez de comprendre… Je suis tombé amoureux d'elle. Je veux quitter ma fiancée, mais Ludméa refuse de m'adresser la parole !
— Pourquoi vous parlerait-elle ? lui fit remarquer Svetlana.
— Je… Je ne sais pas… Je me sens tellement nul, si vous saviez ! avoua-t-il.
Svetlana sembla se radoucir.
— Vous lui avez fait beaucoup de mal. Mais si vous l'aimez vraiment, vous trouverez le moyen de vous faire pardonner, avança-t-elle.
— C'est vrai ? Vous pensez qu'elle a des sentiments pour moi ?
— Je ne peux pas répondre pour elle. Mais je vous dirai tout de même que si elle avait été indifférente, elle n'aurait pas été aussi blessée, ajouta-t-elle après quelques instants.
***
— Ludméa, je t'en prie, il avait l'air si malheureux !
— Mais comment as-tu pu lui dire que j'avais des sentiments pour lui ! s'écria Ludméa, les larmes aux yeux.
— C'est la vérité, non ? rétorqua Svetlana.
— Non ! C'est faux ! Je le déteste ! Il est odieux, prétentieux, menteur, fourbe…
— Ça va, j'ai compris ! coupa sa sœur. Je te connais, ma chérie. Cet homme t'aime, et tu l'aimes aussi. Parle-lui !
— Je ne l'aime pas, se défendit la jeune femme. Il s'est bien foutu de moi ! Il m'a vraiment prise pour un jouet.
— Ecoute, Ludméa. Les trois-quarts des Lambdiens sont au courant pour son union avec Ylana Schmidt. Même moi ! C'est dans tous les journaux depuis trois mois ! Ne va pas me dire que tu ne le savais pas !
— Je ne lis pas les journaux, rétorqua-t-elle, butée. Et puis, pourquoi mettraient-ils cela dans les journaux, hein ?
— Ludméa, la famille Paso est une des plus puissantes de la planète. Quand l'héritier d'une famille comme celle-ci se marie, généralement, ça ne passe pas inaperçu.
— Pardon ? Tu veux dire que Ruan est célèbre ?
— Bien sûr ! Autant que le Président Dee !
— Eh bien voilà une raison de plus de ne pas me remettre avec lui, conclut-elle.
— Je t'en prie, ma chérie. Tu ne peux pas lui en vouloir de venir d'une famille riche, lui reprocha-t-elle.
— Non, mais je peux lui en vouloir de m'avoir caché qu'il était sur le point de s'unir à Ylana.
— Et c'est ce que tu fais, d'ailleurs.
— Parfaitement.
— Ludméa, cette conversation ne mène strictement à rien. Réfléchis bien, et essaie de prendre la bonne décision.
— C'est tout réfléchi. Je ne veux pas d'un homme qui m'a trompée comme il l'a fait.
— Alors pourquoi refuses-tu de lui parler ? insinua-t-elle. Si tu te fichais de lui, comme tu le dis si bien, tu ne refuserais pas de le voir, d'avoir une simple conversation avec lui. Tu l'aimes, Ludméa, et ne me dis pas le contraire.
— Mais qu'est-ce que ça change, de toute manière ? Il va s'unir à Ylana, et nous quittons les DMRS demain !
— Dis-lui que tu l'aimes, bon sang ! s'écria Svetlana, un peu exaspérée par le caractère têtu de sa cadette. Et arrête de m'appeler au milieu de la nuit pour me parler de lui ! C'est la quatrième fois !
Ludméa coupa la communication, furieuse. Elle s'assit sur son lit, les yeux remplis de larmes. Elle jeta un coup d'œil vers la porte. Si Ruan venait la voir cette nuit, elle lui pardonnerait. S'il ne venait pas, tant pis pour lui.
— Ruan, viens, je t'en prie, murmura-t-elle avant d'éclater en sanglots.
Il ne viendrait pas, et elle le savait. Elle l'avait battu froid pendant dix jours, lui avait fait comprendre qu'elle ne voulait pas lui parler. Maintenant, elle regrettait de s'être montrée si fière, mais que pouvait-elle faire ?
Il était déjà trop tard.
Commentaires
1. Le mercredi 2 août 2006 à 12:03, par Lily
2. Le mercredi 2 août 2006 à 12:15, par Ness
3. Le mercredi 2 août 2006 à 13:48, par Nantu
4. Le mercredi 2 août 2006 à 14:07, par Ness
5. Le mercredi 2 août 2006 à 14:25, par Tanamy
6. Le mercredi 2 août 2006 à 14:46, par Ness
7. Le mercredi 2 août 2006 à 14:50, par Ness
8. Le mercredi 2 août 2006 à 15:10, par Tanamy
9. Le mercredi 2 août 2006 à 15:15, par Ness
10. Le samedi 10 février 2007 à 16:35, par marie
11. Le jeudi 15 février 2007 à 14:07, par Ness
12. Le samedi 19 mai 2007 à 09:52, par linka
13. Le mardi 5 juin 2007 à 10:35, par Ness
14. Le samedi 25 août 2007 à 19:55, par Mélie
15. Le vendredi 31 août 2007 à 10:03, par Ness
16. Le vendredi 31 août 2007 à 13:24, par Mélie
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