CHAPITRE XIV

Line était allongée tout contre son frère, les yeux à demi clos, l'air songeur. Lúka lui caressait tendrement les cheveux, un petit sourire aux lèvres. Ils avaient fait disparaître le corps de leur père un peu plus tôt dans la journée. Ensemble. L'homme avait voulu s'occuper seul de cette terrible tâche, mais sa sœur avait insisté.

La jeune femme n'avait pas souhaité parler de ce qui s'était passé, et il respectait sa décision. Ils agissaient comme si rien ne s'était produit, comme si leur père allait apparaître d'un instant à l'autre dans l'encadrement de la porte pour les sermonner à nouveau.

Lúka se tourna un peu contre Line et enfouit son visage dans ses cheveux. Elle sentait bon. L'odeur de la mangue avait remplacé celle du sang.

— Tu ne devais pas rencontrer Will, aujourd'hui ? avança-t-elle en se redressant à demi.

— J'ai annulé. Urgence familiale. Je pense qu'on peut appeler ça comme ça, n'est-ce pas ?

Elle hocha la tête, lentement.

— Tu veux tout de même continuer ? Tu pourrais laisser tomber, tu sais ! Il n'est plus là pour t'obliger à faire tout cela, avança Line.

Lúka soupira. Une ombre passa sur son visage, l'espace d'un instant, et sa sœur prit sa main dans la sienne.

— C'est mon projet. Je veux le mener à bien, déclara-t-il. Z'arkán a toujours été mon idée.

— Mais, je croyais que… Il t'avait demandé de le faire, non ? s'étonna-t-elle.

— Disons qu'il trouvait que ce serait une idée intéressante. Il m'a laissé le champ libre. Line, je ne veux pas tout lâcher à quelques mois du lancement, ajouta-t-il. Le projet a pris du retard, mais le lancement est prévu pour le premier janvier prochain.

— Le bébé naîtra en janvier, remarqua la jeune femme.

— Oui. Je crois que c'est un signe. Pour nous, c'est le début d'une nouvelle vie. Line, j'ai envie de t'emmener te promener cet après-midi, reprit-il.

Elle se tourna vers lui, ses grands yeux verts remplis de surprise.

— Je… Je ne sais pas, Lúka, répondit-elle. Je crois que j'ai un peu peur.

— Tu seras avec moi. Je te protégerai. Nous sommes au mois de juillet, les prés sont en fleurs, le ciel n'a jamais été si bleu…

Il la serra contre lui et se rendit compte à quel point elle était vulnérable. Line avait toujours été la plus forte, tant qu'ils étaient enfermés. A présent, elle craignait l'extérieur, les autres. Elle ne connaissait rien du dehors, elle aurait tout à apprendre, tout à découvrir.

— Line, il est temps que tu commences à vivre, conclut-il.

***

Pour leur première sortie ensemble, ils avaient revêtu un jean et un t-shirt noir, et Line avait couvert ses cheveux blancs d'une casquette marquée du logo de Z'arkán, ce qui avait beaucoup amusé Lúka. Il avait bandé ses yeux et l'avait guidée hors du laboratoire, puis dans la petite navette. La jeune femme avait souri de l'enthousiasme presque enfantin de son frère et n'avait pas cherché à tricher.

La porte de la navette s'ouvrit et Lúka l'aida à descendre. Elle se figea, une expression de surprise sur son visage.

— Lúka ! L'air ! L'air a une odeur étrange !

— C'est l'odeur de la mer, expliqua-t-il.

— Oh, tu m'as emmenée à la mer ! s'écria-t-elle, ravie.

— Enlève tes chaussures, lui demanda-t-il. Ne t'inquiète pas, nous sommes seuls.

Elle s'exécuta et il fit de même. Puis, il la souleva dans ses bras et elle poussa un petit cri surpris, avant de poser sa tête sur son épaule. Il sentait son impatience teintée d'appréhension et se félicita intérieurement de l'avoir emmenée dans un endroit désert. Line aurait été effrayée si elle avait été confrontée à d'autres gens. Chaque chose en son temps.

Lorsqu'il la reposa finalement à terre, elle s'accrocha à lui, un peu anxieuse. Sous ses pieds, le sol était mou et chaud. Elle enfonça ses orteils dans le sable, son inquiétude laissant place à la curiosité, et il sourit.

— Line, ferme les yeux.

Doucement, il ôta le bandeau de ses yeux. Il en profita pour lui voler un baiser et ses lèvres s'étirèrent en un doux sourire.

— Tu peux les ouvrir, maintenant.

Lentement, Line releva ses paupières, laissant entrer la lumière. Au départ, elle fut aveuglée, mais peu à peu, elle commença à distinguer ce qui l'entourait. Devant elle s'étendait une mer calme, d'un bleu teinté de vert. Elle sourit et renversa la tête pour contempler le ciel. Elle chercha à tâtons la main de son frère et la serra dans la sienne.

— Oh, Lúka, je n'aurais jamais pu imaginer ! C'est si grand, si haut ! Dans les films, c'est si différent ! On dirait que ça n'a pas de fin !

— Mais ça n'en a pas, ma chérie.

— Je sais, souffla-t-elle en tournant sur elle-même, les yeux remplis d'émotion. La plage semblait s'étendre à l'infini, longue bande blanche bordant la mer. C'est beau, murmura-t-elle, la voix tremblante.

Il l'attira contre lui et l'embrassa sur la joue.

— C'est vrai, c'est très beau, ici. Tout n'est pas comme ça, à l'extérieur.

Elle hocha la tête, pensive. Lúka se tourna vers la mer, le vent faisant s'agiter ses boucles noires. Ses yeux avaient pris une teinte plus claire, plus vive. Line le trouva tout simplement magnifique et passa ses bras autour de son cou, ses lèvres douces contre les siennes. Sa casquette tomba au sol et ses cheveux glissèrent au creux de ses reins en un long voile frémissant.

— Tu crois qu'on peut nous voir ? lui chuchota-t-elle à l'oreille.

— Non… lui assura-t-il. Ici, nous sommes seuls.

Lentement, elle passa son t-shirt par dessus sa tête et le laissa tomber à terre. Lúka sourit et ses mains cherchèrent à défaire son soutien-gorge. Elle lui adressa un sourire espiègle et lui échappa, reculant de quelques pas. Le vent faisait onduler sa longue chevelure blanche et le soleil donnait à son visage une beauté que Lúka ne lui avait encore jamais vue. Il s'avança vers elle, et elle se mit à courir, ses pieds nus s'enfonçant dans le sable brûlant. Elle trébucha et tomba à terre. Il la rattrapa en quelques instants et s'agenouilla près d'elle. Elle souriait. D'un bond, elle fut sur ses jambes et s'avança vers la mer. Le sable était plus frais, mais avait perdu sa douceur. Soudain, elle poussa un petit cri et regarda l'eau lécher ses orteils, étonnée. Lúka se mit à rire. Il replia le bas de son jean et s'avança vers la mer. Line l'imita et le rejoignit. Il passa son bras autour de sa taille, un sourire aux lèvres. La jeune femme se baissa et recueillit un peu d'eau dans sa main. Elle la porta à sa bouche et la recracha aussitôt avec une grimace surprise.

— C'est pas très bon, hein ? se moqua son frère, avant de goûter ses lèvres.

— Je savais que la mer était salée, mais ce n'est pas juste salé, c'est…

— C'est pas bon, conclut-il, comme elle cherchait ses mots. Tu es belle, Line. Je crois que je t'ai rarement vue aussi heureuse.

Il plongea ses yeux dans les siens et elle lui sourit.

— Je t'aime, Lúka. Je suis heureuse de porter ton enfant.

***

Sa main serrée dans celle de Lúka, Line prit une profonde inspiration et glissa la clé dans la serrure. Elle ne la tourna pas et son frère allait le faire à sa place, quand elle se décida. La porte était toujours close, cependant, ils n'avaient jamais été si près de soulever enfin le voile de mystère qui entourait leur père.

La jeune femme leva son visage inquiet vers celui de Lúka. Elle avait tourné la clé, mais elle ne voulait pas être celle qui baisserait la poignée et ouvrirait la porte. Il hocha la tête et posa sa main sur le métal froid. Elle l'arrêta d'un geste.

— Attends ! J'ai peur de ce qu'on pourrait découvrir…

— Ça ne peut pas être pire que ce qu'on a déjà trouvé, lui fit-il remarquer.

Ils fermèrent tous les deux les yeux et chassèrent les horribles images qui s'immisçaient dans leur esprit. Line soupira.

— C'était différent. C'étaient ses recherches. Dans cette pièce, c'est son passé que nous allons découvrir.

— Et s'il n'y avait rien ? Si on ne trouvait rien derrière cette porte ? avança Lúka.

— Non, c'est impossible. Il ne nous aurait pas interdit d'entrer dans cette pièce s'il n'y avait rien, rétorqua Line. Mais ça me fait un peu peur.

— Tu veux que je referme cette porte et que je détruise la clé ? proposa son frère.

Elle secoua la tête.

— Non, je veux savoir. Fais-moi une promesse, Lúka. Promets-moi que quoi que nous trouvions dans cette pièce, tu ne regretteras pas ce que tu as fait ! Moi, je vais te promettre de ne jamais te le reprocher, ajouta-t-elle.

— C'est promis, fit-il.

Un frisson remonta le long de son échine, cependant, il baissa la poignée et poussa la porte. Line ferma les yeux et crispa ses doigts sur les siens.

— Il n'y a rien ! s'étonna-t-il. Un lit, une table, une chaise. Line, cette pièce est sans doute plus petite encore que les cellules des captives !

Elle ouvrit les yeux et contempla la pièce, incrédule. Lâchant la main de son frère, elle s'avança dans la chambre de son père. Lúka avait dit vrai. Il n'y avait rien. Elle se baissa et jeta un coup d'œil sous le lit.

— Lúka ! Il y a un coffre ! s'écria-t-elle.

Elle commença à le tirer vers elle, mais il était lourd. Son frère vint l'aider et ils déposèrent le coffre au milieu de la pièce.

— Il n'y a pas de serrure, remarqua-t-il.

— C'est peut-être une serrure digitale, proposa Line.

Elle appuya sa main ouverte sur le dessus du coffre et celui-ci émit un petit clic encourageant. Elle sourit.

— C'est marrant que tu puisses ouvrir ce coffre, avança Lúka. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis persuadé que je pourrais également débloquer cette serrure. Tu penses qu'il a laissé ça pour nous ?

— Peut-être, admit sa sœur. Peut-être qu'il voulait nous expliquer son comportement. On va peut-être découvrir une longue lettre d'excuses, là-dedans.

— Rêve pas, rétorqua-t-il.

Il souleva le couvercle du coffre de métal, et la déception se peignit sur son visage.

— De la paperasse, lâcha-t-il. Des cds de données — sans doute des résultats d'expériences — et des feuilles couvertes de calculs. C'est sûrement les plans de sa machine.

— Mais on s'en fout de cette machine ! s'écria Line. Pourquoi ne nous a-t-il pas laissé un mot ?

Elle fouilla le coffre, repoussant les papiers. Elle sortit une carte à puce, qu'elle observa avec curiosité.

— Son passeport, expliqua Lúka.

Il le lui prit des mains et le retourna, les sourcils froncés.

— Mikhail de l'Orme. Né en 1985.

— Tu te fiches de moi ! s'exclama Line en lui reprenant la carte des mains. Il aurait eu quatre-vingt-un ans ?!! Ce n'est pas lui !

— Je ne sais pas. La photographie lui ressemble. Cela ne m'étonnerait pas que ce soit effectivement lui.

— De l'Orme, comme dans DELO Corporation, souffla Line en passant un doigt sur les signes gravés sur son bracelet.

Elle lâcha la carte qui tomba au sol sans un bruit. Lúka ne la ramassa pas. La jeune femme reprit ses fouilles du coffre et sortit une épaisse enveloppe.

— Pourquoi on finit toujours par retrouver de grosses enveloppes d'un jaune passé dans des coffres secrets ? plaisanta-t-elle.

Mais son visage était dur et son sourire crispé trahissait sa nervosité.

— Ouvre-la, la pressa Lúka.

— Je ne sais pas. Ouvre-la, toi !

L'enveloppe n'était pas collée ; le rabat avait simplement été glissé à l'intérieur. Il jeta un coup d'œil à l'intérieur, et blêmit.

— Quoi ?!! Qu'est-ce qu'il y a dans l'enveloppe, Lúka ? Dis-moi ! insista Line.

Il lui jeta un drôle de regard et renversa le contenu de l'enveloppe. La jeune femme poussa une exclamation horrifiée et cacha son visage dans les mains. Sur le sol s'étalaient des dizaines de photographies.

Des photographies d'eux.

***

— Line, nous allons devoir faire quelque chose en ce qui concerne les captives.

La jeune femme reposa sa fourchette et regarda son frère, perplexe. Ses joues étaient rouges ; elle avait pris un coup de soleil sur la plage.

— On pourrait les relâcher, proposa-t-elle.

— Je ne pense pas, répondit Lúka d'un air lugubre.

— Pardon ?!!

Elle laissa tomber le couteau qu'elle avait encore à la main, et il rencontra son assiette avec un tintement désagréable.

— Tu te rappelles quand tu m'avais parlé des failles, il y a bien quinze ans de cela ?

— Quinze ans déjà ? souffla-t-elle. Oh, Lúka, ça fait déjà quinze ans ? J'ai perdu la notion du temps, j'imagine…

— Les failles, Line, répéta-t-il patiemment.

— Oui, je m'en souviens. Tu m'avais dit de ne pas m'inquiéter. Que je ne connaissais rien à la physique, de toute manière. Tu m'as assuré qu'il n'y avait aucun risque.

— Je n'en suis plus si sûr, soupira-t-il. Dans le cas de Nato et de la gamine…

— Lyen, corrigea Line en fronçant les sourcils.

— Peu importe. Dans leur cas, c'était moins grave. Elles n'étaient que deux. Mais ces femmes… Elles sont dix-huit !

Sa sœur le regarda sans comprendre. Cela exaspéra Lúka, même s'il ne le lui montra pas.

— Pourquoi on ne les relâche pas ? insista-t-elle.

— Je sais pas, ironisa-t-il. Peut-être parce qu'elles ne se fondraient pas exactement dans le reste de la population ? Peut-être parce que si elles avaient des enfants, cela changerait le cours du temps ? Peut-être parce que Père a déjà assez foutu le bordel ?

Il avait élevé la voix, et Line se leva en repoussant brusquement sa chaise, furieuse.

— C'est pas la peine d'être désagréable ! cingla-t-elle. Désolée de ne pas être aussi intelligente que toi !

— Excuse-moi, fit son frère. Je n'aurais pas dû te parler comme ça. Mais tu crois que ça me plaît de discuter de ça ? Si au moins tu pouvais comprendre où je veux en venir, ce serait tellement plus simple !

— Donc, on ne peut pas les relâcher, résuma Line. Mais on pourrait les ramener, non ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne le sens pas, répondit-il. Père savait ce qu'il faisait, moi pas. Et il n'a jamais ramené une seule des captives.

La jeune femme frissonna et détourna les yeux. A présent, elle voyait exactement ce que Lúka avait en tête, et cela ne lui plaisait pas le moins du monde.

— Elles ne souffriront pas, Line, je te le promets.

Elle mordit sa lèvre presque jusqu'au sang et sentit les larmes piquer ses yeux. Enfin, elle se tourna vers son frère et vit son visage triste, son air résigné.

— Il n'y a pas d'autre solution, tu le sais, insista-t-il. Cela ne me plaît pas plus qu'à toi, je t'assure.

— Je ne veux plus parler de ça, conclut-elle. Fais ce que tu as à faire, tu n'as pas besoin de ma permission pour ça.

— Line, tu crois que ça me plaît d'agir comme cela ? Tu crois que ça me fait plaisir de passer pour un salaud à tes yeux ? Tu es la femme que j'aime, est-ce que tu penses vraiment que je suis heureux de voir le mépris et la déception dans tes yeux ?

— Mais regarde-nous, Lúka ! Regarde-nous ! cria-t-elle. Nous sommes des monstres !

— Line !

— Et Père, que crois-tu qu'il était, hein ? Et ne t'es-tu jamais demandé qui était notre mère ? Laquelle de ces femmes qu'il a gazées était notre mère ?!!

— Ma chérie, s'il te plaît…

— Non ! Quatre-vingt-un ans, Lúka ! Est-ce qu'il avait l'air d'un homme de quatre-vingt-un ans ?!! Et moi… Quel âge j'ai, maintenant ? Nous a-t-il menti sur le temps qui passait, où est-ce que nous sommes comme lui, hein ? Regarde mes cheveux ! s'écria-t-elle en saisissant une poignée de mèches blanches et en les brandissant devant ses yeux. Tu trouves que c'est une couleur normale ? Et ça, regarde ça !

Elle prit son couteau et le planta dans sa chair. Lúka se précipita pour le lui ôter des mains, mais elle avait déjà tracé une longue entaille dans sa peau pâle. La blessure n'était pas profonde, cependant, elle se remplissait de sang.

— Pourquoi tu as fait ça ? lui reprocha son frère.

— Mais on s'en fout ! hurla-t-elle. Demain, il n'en restera rien !

— Tu as fait ça souvent ? demanda Lúka, blême.

— Qu'est-ce que ça peut te faire ? De toute façon, ça disparaît en quelques heures ! Tu crois que c'est normal, ça ?

— On cicatrise vite, c'est tout. Line, pourquoi tu te fais du mal comme ça ?

— On cicatrise vite ? répéta-t-elle en ignorant sa question. Toi qui es si intelligent, dis-moi que c'est biologiquement possible de cicatriser aussi vite ! le défia-t-elle.

Il haussa les épaules.

— Ça ne veut rien dire. On n'a pas le même sang, j'imagine que ça ne doit pas être impossible. Ça ne l'est pas, d'ailleurs, vu que cela se produit, ajouta-t-il.

— Ah ouais ?

Lúka détestait quand sa sœur agissait comme cela, quand elle parlait comme cela. Généralement, ça n'augurait rien de bon.

— Et maintenant, puisque tu refuses de me croire, que tu veux des preuves, appuya-t-elle, laisse-moi te montrer quelque chose que même toi, monsieur réponse à tout, tu ne pourras pas expliquer !

Elle tendit son bras et le poivrier qui se trouvait jusqu'alors au milieu de la table s'envola dans les airs, répandant un nuage de poivre autour de lui. Il atterrit dans sa main, et elle se tourna vers son frère, les yeux durs.

— Dis-moi que nous ne sommes pas des monstres, Lúka.

***

Ruan faisait les cent pas dans la pièce, nerveux. Lúka était en retard, cela ne lui ressemblait pas. Il lui avait pourtant dit que c'était urgent ! Lyen avait sombré dans le coma, et dans quelques heures, elle serait morte. Le temps pressait !

Enfin, Lúka entra, comme toujours vêtu de la combinaison jaune et du masque de protection, qu'il s'empressa d'ôter. Ruan lui lança un regard impatient.

— Tu es en retard.

— Et toi, tu es de mauvaise humeur, à ce que je vois.

Le chercheur éluda la question d'un geste agacé et croisa les bras sur sa poitrine.

— La femme est en train de mourir, annonça-t-il.

— C'est fort dommage, répliqua Lúka.

— Tu es sûr que tu ne veux pas la sauver ?

Lúka le fixa et ses lèvres s'étirèrent en un sourire fin et peu engageant.

— Est-ce que j'ai l'air d'en avoir envie ?

— Pas tellement.

— Cela doit répondre à ta question, j'imagine. Mais il est temps que nous ayons une discussion un peu plus poussée, tous les deux. Assieds-toi donc, proposa-t-il en désignant le lit.

Ruan ne bougea pas et Lúka haussa les épaules avant de se laisser tomber sur le matelas.

— Tu réalises que tu ne vas pas tarder à avoir besoin de moi, n'est-ce pas ? insinua-t-il.

— C'est probable, reconnut le chercheur.

— Tu n'as pas été spécialement discret, dans toute cette affaire. Je ne connaîtrais pas si bien, je dirais même que tu as fait exprès de te rendre ridicule aux yeux de tout le monde.

Lúka lui jeta un regard en coin, mais l'homme ne cilla pas.

— Ce n'est pas bête, cela dit, reprit-il. Personne ne se méfiera d'un crétin prétentieux et irresponsable. Dis-moi, Ruan, ils pensent tous que tu as obtenu ce poste grâce à l'influence de ton tuteur, si je ne m'abuse ? Entre nous… Est-ce que c'est le cas ? Est-ce que c'est cet homme… Borovitch… qui t'a nommé directeur adjoint ?

— Non, répondit Ruan d'un ton glacial. Daniel n'est jamais intervenu dans ma nomination aux DMRS.

— C'est bien ce que je pensais, approuva Lúka. Ce que tu fais n'est pas idiot, continua-t-il. Mais si les gens te méprisent trop, ils ne te suivront pas.

— Ne t'inquiète pas pour moi, rétorqua-t-il. Quand le moment sera venu, ils me suivront. Je ne suis pas un Paso pour rien.

— Comment peux-tu être fier de ce nom qui n'est même pas le tien ? lança Lúka avec un peu de mépris.

— Ce n'est pas le nom qui fait l'homme, répliqua Ruan. Quel que soit le nom que porte ma famille à présent, cela ne change pas ce que je suis. Et puis, Paso est tout de même plus court et infiniment moins suspect que d'Allencourt de Monserrac, ajouta-t-il, un sourire cynique aux lèvres.

— Je vois tout à fait ce que tu veux dire, approuva Lúka, une expression identique sur son visage.

— Lewis est un problème, lâcha Ruan. Et je vais sans doute avoir besoin de toi pour le résoudre.

— J'ai également une faveur à te demander. Mon père avait un grand projet, et cette femme que tu voudrais que j'épargne en faisait partie. Les deux bébés aussi. Mais son projet n'est rien en comparaison du mien, appuya-t-il. Et c'est mon projet que tu vas m'aider à mener à bien. Ne t'inquiète pas, ton investissement ne sera pas vain, ajouta-t-il. Je suis même persuadé que cela te plaira beaucoup.

— C'est ce qu'on verra, rétorqua Ruan.

— J'ai cru comprendre que le fonctionnement du système de surveillance des DMRS ne t'était pas étranger, insinua l'homme.

Ruan resta silencieux, mais un petit sourire se dessina sur ses lèvres.

— Je sens qu'on va bien s'amuser, conclut Lúka.

***

Ludméa chantonnait doucement, la fillette dans ses bras. Elle était inquiète pour Lyen, mais savait qu'elle ne pouvait rien faire. Lewis lui avait interdit de lui rendre visite, et elle avait tout de suite soupçonné une intervention de Ruan. Lorsqu'elle l'avait confronté à cet état de fait, il avait détourné les yeux en disant que c'était mieux pour elle, que Lyen ne pouvait plus la voir ni l'entendre, à présent. Elle avait été furieuse, cependant, elle comprenait très bien qu'il agissait dans son intérêt.

La fillette ne voulait pas s'endormir et pleurait faiblement, son petit visage rouge et mouillé de larmes. Les deux bébés n'étaient âgés que d'une semaine, pourtant ils avaient déjà chacun leur caractère. Le garçon, Yolan, était calme et s'endormait facilement. Sa sœur, Nato, avait tendance à réclamer plus d'attention, ce qui était une façon indirecte de dire qu'elle pleurnichait beaucoup.

Ludméa caressa les fines mèches blanches en souriant. La petite se calmait gentiment, et elle se rendormirait sans doute d'ici peu.

Ruan entra soudain dans la pièce, et la jeune femme leva les yeux, étonnée. Il s'avança vers elle, le visage triste.

— Carlson, occupez-vous des bébés, ordonna-t-il.

Carlson acquiesça, tendit ses mains gantées vers la fillette, et la prit dans ses bras. Elle se mit aussitôt à hurler de toute la force de ses petits poumons. Ludméa se tourna vers Ruan et il l'entraîna hors de la pièce sans dire un mot.

— Ruan, peux-tu me dire ce qui se passe ? le pressa-t-elle.

— Pas ici.

Elle s'arrêta net, au milieu du couloir.

— C'est Lyen ?

Il hocha la tête lentement.

— Je suis désolé, murmura-t-il.

Elle se détourna, les yeux brillants de larmes. Elle savait depuis le début que tout cela finirait ainsi, mais elle avait espéré qu'un miracle se produirait, qu'ils finiraient par la guérir. Elle prit une profonde inspiration et tenta de se calmer. Ruan ne la jugerait pas si elle lui montrait ses larmes, cependant, elle ne voulait pas qu'il la voie pleurer.

— Est-ce que je peux la voir ? demanda-t-elle d'une voix légèrement tremblante.

— Tu es sûre de le vouloir ?

— Oui. Emmène-moi près d'elle, s'il te plaît.

***

Lyen avait quelque chose de différent. Ludméa n'aurait pas vraiment su dire quoi ; elle le sentait, simplement. Son visage avait changé. Cela tenait probablement à l'expression impassible que la femme arborait.

Ludméa saisit sa main entre les siennes, s'étonnant de la trouver encore chaude. Mais Lyen venait de mourir ; son corps ne s'était pas encore refroidi. Alors pourquoi son visage avait-il déjà la couleur de la mort ?

— Elle est morte d'une embolie, expliqua Ruan. Tu sais que son sang coagulait de façon anormale. Un des caillots a dû obstruer une des veines de son cerveau. Elle n'a pas souffert, lui assura-t-il. Elle était dans le coma, elle ne s'est rendue compte de rien.

Ludméa hocha la tête, les yeux mouillés. Elle ne s'était peut-être rendue compte de rien, mais elle avait su dès le départ qu'elle allait mourir… Son regard se posa sur le visage de Lyen : ses paupières étaient closes, et ses lèvres avaient pris une teinte bleu violacé. Sa peau était si pâle qu'elle semblait presque diaphane.

Une larme coula sur la joue de Ludméa, et elle baissa la tête, le cœur serré.

— Ludméa, elle est mieux là où elle est, avança Ruan. Qu'aurait été sa vie ici ? Elle ne serait jamais sortie des DMRS, on ne l'aurait certainement pas laissée s'occuper de ses enfants…

— Elle aurait appris notre langue ! rétorqua-t-elle. Je lui aurais rendu visite, elle n'aurait pas été seule !

Ruan s'approcha d'elle et passa ses bras autour de son cou. Elle se laissa aller contre lui, bouleversée.

— On ne me laissera pas m'occuper des enfants, moi non plus, lâcha-t-elle.

— Quand tout cela sera fini, on trouvera une solution, promit Ruan.

Ludméa en doutait, mais elle ne répondit rien, les yeux fixés sur le corps sans vie de Lyen.

— Son bracelet ! s'écria-t-elle soudain. Son bracelet a disparu !

— Oui, nous avons remarqué ça, également. Je ne sais pas ce qui s'est passé. On a fouillé la pièce, mais il n'y est pas.

— Comment un bracelet de cette taille peut-il disparaître ?!!

— Je ne sais pas. Mais d'un autre côté, ce n'est pas comme si on savait grand-chose sur cette femme non plus, ajouta-t-il.

— C'est étrange, reprit Ludméa. Je n'avais jamais remarqué ça auparavant…

Ruan crut qu'elle parlait toujours du bracelet, et afficha une mine perplexe. Mais la jeune femme désigna la base de son cou.

— Je n'avais jamais remarqué cette tache brune, sur sa clavicule. On dirait un croissant de lune…

***

Elle avait mal. Une douleur terrible, qui envahissait tout son corps. Elle aurait voulu crier, mais quelque chose dans sa gorge l'empêchait d'émettre le moindre son. Elle ne pouvait pas bouger, non plus. La panique l'envahit et elle tenta de soulever ses paupières. Que s'était-il passé ? Au delà de la douleur, elle sentit une pression sur son bras, et tout s'effaça.

***

— Paso, nous avons un problème, commença Lewis.

Ruan s'appuya à la paroi, le visage impassible.

— Le corps de la femme a disparu.

— Ah ? fit-il. C'est étonnant. C'est un problème, en effet, lui accorda-t-il, Mais c'est votre problème.

— Comment cela ?

— Souvenez-vous que vous m'avez destitué, mon cher colonel. Dès lors, tous les problèmes qui peuvent apparaître ne sont plus nos problèmes, mais vos problèmes.

— Cessez de faire l'imbécile, Paso, rétorqua Lewis. La situation est grave.

— En effet, approuva Ruan. Le corps de cette femme a disparu. Une femme dont le sang est resté un mystère. Une femme qui a donné naissance à deux enfants à la peau claire, mais humains. Une femme qui pourrait très bien ne pas être humaine. Atteinte d'un virus auquel on n'a pas été capable de trouver un antiviral. Pourvue de branchies et aux pupilles oblongues, pour ne citer que le plus évident. Faut-il que je continue, mon colonel ?

— J'ai vu cette femme et j'ai lu les rapports, Paso.

— Cette femme, Lewis, représentait une valeur inestimable pour la science, pour Lambda, pour l'Alliance Alpha tout entière, peut-être. Et son corps a disparu alors que les DMRS étaient sous votre responsabilité. Mon cher colonel, je pense que vous êtes dans une situation difficile, ajouta Ruan.

***

Ludméa était couchée sur son lit, le visage au creux de l'oreiller qu'elle mouillait de ses larmes. La mort de Lyen la touchait d'une manière qu'elle n'aurait pu expliquer. Elle ne l'avait connue que peu de temps, et communiquer avec elle n'avait pas été facile, cependant, elle s'était attachée à elle. Toute la tristesse qu'elle lisait dans ses yeux si étranges, la joie qui se peignait sur son visage lorsqu'elle l'apercevait, les moments qu'elles avaient passés ensemble à s'occuper de ses enfants… Ses enfants, qu'elle lui avait confiés après lui avoir fait comprendre qu'elle la considérait comme sa sœur…

— Lyen, je sais que tu ne peux plus m'entendre, mais je vais te faire une promesse, murmura-t-elle à travers ses larmes. Je ne sais pas ce qui va se passer avec tes enfants, mais je te promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'ils soient heureux, pour qu'ils grandissent libres. Je les aimerai comme s'ils étaient les miens.

***

La douleur avait diminué, et la chose qui était dans sa gorge avait disparu. Elle voulut parler, cependant, le son qui sortit de sa bouche ressemblait à un gargouillis presque inaudible. Autour d'elle, elle entendait des voix. Elles étaient diffuses, mélangées, et elle ne parvenait pas à comprendre le sens de leurs paroles.

Lentement, elle ouvrit les yeux, les paupières lourdes et douloureuses, et la lumière l'aveugla. Peu à peu, le voile blanc se déchira, et elle aperçut des formes au-dessus d'elle. Trois… Non, deux silhouettes. Elle ne pouvait voir leurs visages.

— Où suis-je ? murmura-t-elle.

Elle sentit une main fraîche sur son front. Une main douce, une main de femme, sans doute.

— Ne t'inquiète pas, tout ira bien…

Elle connaissait cette voix. Mais son esprit embrouillé refusait de mettre un visage sur celle-ci. Elle tenta de se redresser, cependant, la douleur l'en empêcha. Des éclats rouges dansaient devant ses yeux et elle clôt ses paupières. Après quelques instants, elle se sentit un peu mieux et les releva. La pièce était plus sombre. Vraisemblablement, une lampe avait été éteinte.

— Tu m'entends ? Lyen, est-ce que tu m'entends ? demanda la voix féminine.

— Qui… Qui êtes-vous ? murmura-t-elle en tentant de distinguer le visage de la femme.

Elle voyait trouble et mal, comme plongée au creux d'un épais brouillard.

— Où suis-je ?

— Mais, tu es de retour à la maison, Lyen.

Lentement, sa vision se précisa. À sa gauche, la Fille lui souriait. Et à sa droite…

— On t'a manqué, L.I. ? fit Lúka.

Elle ferma les yeux et se mit à hurler.