CHAPITRE XIII
— Enceinte ? répéta Lúka.
Line regarda son frère. L'étonnement se lisait sur son visage, en même temps qu'un mélange de joie et de crainte.
— Tu veux dire… Tu veux dire qu'on va avoir un bébé ?
— Je vais avoir un bébé, rectifia-t-elle en se détournant.
— Mais, ce bébé… C'est mon bébé aussi, non ? Line ! Est-ce que je suis le père du bébé ? la pressa-t-il.
Sa sœur lui lança un regard peu aimable.
— Parce que t'avais l'impression que ça pouvait être quelqu'un d'autre ? cingla-t-elle.
Il recula, blessé, ses grands yeux verts remplis d'incompréhension.
— Non, bien sûr ! Je n'ai jamais pensé ça ! se défendit-il. Mais Line, si je suis le père du bébé, c'est aussi mon bébé, non ?
— Non, mais regarde-toi, Lúka ! Tu es terrifié ! Ça ne t'a jamais traversé l'esprit que je pourrais tomber enceinte, n'est-ce pas ? Et maintenant, tu veux que ce soit ton bébé autant que le mien… Tu n'es pas assez mature pour être père ! Tu agis de manière irresponsable, tu viens encore de me le prouver !
— Line, je t'en prie…
— Je t'aime, tu le sais. Mais parfois, j'aimerais que tu grandisses un peu.
Elle plongea ses yeux dans les siens. Il baissa la tête, honteux. Elle éclata en sanglots, et il la serra contre lui.
— Je suis désolé, Line, je suis désolé de ne pas être à la hauteur, lui murmura-t-il.
— Comment est-ce que tu peux m'aimer ? lui demanda-t-elle en souriant à travers ses larmes. Je t'ai tellement fait souffrir, comment peux-tu encore m'aimer ?
— Tu m'as fait souffrir parce que tu souffrais. Je ne peux pas t'en vouloir. Père t'a fait tellement de mal !
Il lui caressa doucement les cheveux et la berça contre lui.
— Je t'en prie, laisse-moi une chance de me rattraper… Laisse-moi être le père de ton bébé, la supplia-t-il.
— Je crois que je ne devrais pas le garder, avança-t-elle. Tout serait tellement plus simple !
— Line, arrête ! Tu sais bien que tu le veux, ce bébé ! Je le sens, tu ne peux pas me le cacher !
— Mais si Père le découvre, que fera-t-il ?
— Je suis sûr qu'il le sait déjà, déclara Lúka d'une voix dure. Avec toutes ces analyses qu'il nous fait, il a bien dû s'en rendre compte. Combien de mois, ma chérie ?
— Deux, peut-être trois, répondit-elle. Imagine qu'il me fasse perdre mon bébé ! s'effraya-t-elle.
— Je ne pense pas qu'il le fera. Cet enfant, pour lui, c'est un nouveau jouet.
Il sentait les larmes de sa sœur couler dans son cou. Elle était terrifiée… Depuis combien de temps gardait-elle cela pour elle ? Ses peurs, ses angoisses ? Ce terrible secret ?
— Mais tu es mon frère, Lúka !
— Pas plus qu'il n'est notre père, rétorqua-t-il.
Il caressa sa joue et essuya ses larmes. Ses yeux verts avaient pris une teinte plus claire, comme toujours lorsqu'elle pleurait.
— Line, je te demande pardon de n'avoir pas réalisé plus tôt que tu étais enceinte… J'étais préoccupé, et je n'ai pas fait assez attention à toi. Je suis désolé…
— Ce n'est rien. Je ne voulais pas que tu le saches, de toute façon.
Elle se pencha vers lui et ses lèvres rencontrèrent les siennes.
— On va trouver une solution, pour tes embryons, promit-elle. Je ne laisserai pas Père te faire du mal.
***
Lyen n'avait pas ouvert les yeux de la journée. Son corps s'affaiblissait, et elle ne faisait plus que dormir. Ils lui avaient remis la perfusion, qui diffusait dans ses veines un mélange nutritif qui la maintiendrait en vie jusqu'à ce que le virus la tue. Les médecins avaient augmenté la dose d'anticoagulant. Si le virus se multipliait encore, ils ne pourraient plus rien faire. Le nouveau remède qu'Ylana avait mis au point n'avait pas donné les résultats escomptés, et à présent, la mort de Lyen n'était plus qu'une question de dizaines d'heures.
Ruan espérait qu'ils pourraient tout de même la sauver. Ludméa était bouleversée par tout ce qu'elle venait de traverser, même si elle le cachait du mieux qu'elle le pouvait, et si la femme mourait, il ne savait pas comment elle réagirait. Mal, sans doute. Elle s'était tellement attachée à elle ! Il avait réussi à obtenir de Lewis qu'il lui interdise l'accès à la chambre de Lyen. Ludméa acceptait mal cette décision, pourtant, Ruan était conscient que la vue de cette femme en train de mourir lui serait bien plus pénible que l'interdiction de l'approcher. Les bébés avaient été ramenés dans la pièce que tous appelaient la nurserie, et Ludméa s'occupait d'eux, comme avant.
Ruan savait qu'à moins d'un miracle, Lyen ne vivrait pas jusqu'au lendemain.
***
Line était allongée, la tête sur les genoux de son frère. Il avait passé une main sous son pull et l'avait posée sur son ventre encore plat. La jeune femme avait fermé les yeux, mais elle ne dormait pas, le visage soucieux.
— Lúka, je crois qu'il y aurait une solution, avança-t-elle.
Elle releva ses paupières et renversa la tête pour le regarder droit dans les yeux.
— Non ! Pas ça ! refusa-t-il comme il comprit ce qu'elle lui proposait.
Ils n'avaient pas besoin de mots, n'en avaient jamais eu besoin, mais à mesure que les années passaient, ils se rendaient compte que leur don se développait de manière considérable.
Lúka repoussa sa sœur, et elle s'assit pour lui faire face.
— Enfin, je t'en prie, tu sais bien que c'est la seule solution ! insista Line.
— Non, c'est absolument hors de question.
— Mais pourquoi ?!! s'écria-t-elle.
Elle écarquilla les yeux et l'incrédulité la plus totale se peignit sur ses traits. Lúka détourna la tête.
— C'est pour ça ? Tu préfères me mettre en danger que ravaler ton stupide orgueil ?
Il ne répondit rien et elle lui lança un regard méprisant.
— Dégage, cracha-t-elle. Va-t-en, je ne veux plus te voir !
— Line, s'il te plaît, essaie de comprendre…
— Qu'est-ce que je suis censée comprendre, hein ? Que tu préférerais que notre bébé meure plutôt que de revenir sur le passé ? Que tu te mets en danger, que tu nous mets en danger, avec tes conneries, et que maintenant, tu veux que je répare tout à ta place ? Et surtout, sans que cela remette en question ta virilité, n'est-ce pas ? C'est ça que tu veux ?!!
— Mais non, bien sûr que non ! nia-t-il.
— Tu as envie qu'elle meure, c'est ça ? Tu l'as planifié, tu en as rêvé toutes ces années ! Tu crois que c'est un jeu ? Tu crois que la laisser vivre signifie perdre ? insinua-t-elle. Eh bien, je vais te dire une chose, Lúka, si tu ne peux pas passer au-dessus de ça, tu iras te trouver une autre copine !
— Line, arrête ! Ce n'est pas ce que tu crois ! Et comment peux-tu me dire d'aller me trouver une autre copine, comme si on était en train de parler de changer de télé ? Est-ce que tu comprends que je n'ai jamais aimé que toi ? Que tu es tout ce que j'ai ?!! s'écria-t-il.
Elle baissa les yeux.
— Je suis désolée. Réfléchis à ce que je t'ai proposé. Et quand tu auras pris ta décision, tu reviendras me voir. Pas avant.
***
Lúka se redressa sur un coude et lui sourit. Il caressa ses cheveux roux, effleurant sa joue. Elle releva ses paupières sur ses yeux félins. Doucement, il embrassa ses lèvres.
— Tu es belle, Nato.
Elle se mit à rire et l'attira contre elle.
— Je suis loin d'être belle, et tu le sais. Je suis beaucoup trop grande.
— Ça ne fait rien. Moi, je te trouve belle…
Il posa la main sur son ventre à peine rebondi. Sa peau était pâle, mais la sienne était presque diaphane. Une peau de rousse.
— Tu as donné les livres à ma sœur ? demanda-t-elle.
Il hocha la tête, une ombre passant sur son visage. Lyen, toujours Lyen ! Pourquoi ne pouvaient-ils pas passer un moment tous les deux sans qu'elle vienne s'immiscer entre eux ?
— Lúka, qu'est-ce que tu as ? s'inquiéta-t-elle en plongeant ses yeux dans les siens.
— Rien, je suis un peu fatigué, c'est tout, mentit-il.
— Avec ton père, ça va mieux ?
— Non. Ça n'ira jamais mieux, soupira-t-il. Un jour, je pense que je vais…
— Que tu vas ? répéta-t-elle comme il n'ajoutait rien.
— Ça n'a pas d'importance.
— Et ta sœur ?
— Ma sœur se cherche. Elle passe des heures enfermée à pleurer, et elle se goinfre de biscuits devant la télévision.
— Tu penses que… Tu penses que c'est à cause de nous deux ? avança Nato.
Lúka se détourna et fixa le plafond. Etait-ce à cause de ça que Line se montrait si distante ?
— Je ne sais pas. Je ne crois pas, franchement. Elle était déjà comme ça avant, fit-il. Je pense qu'elle est malheureuse, ici. Père ne la laisse pas sortir. Il lui interdit de vous voir. Son seul univers, c'est lui et moi. Et elle ne le supporte plus.
— Je la comprends, murmura-t-elle.
Il fronça les sourcils.
— Je veux dire, ça doit être dur pour elle d'être enfermée ici, expliqua Nato. Votre père est un homme sans cœur.
— Je suis assez d'accord avec toi. Mais ça ne m'avance pas à grand-chose. Je pourrais partir, mais Line ne le quittera jamais. Et je ne partirai pas sans elle. Elle le déteste, et en même temps, elle trouve toujours des excuses à sa méchanceté.
— Je pense qu'elle voudrait qu'il lui montre qu'il l'aime.
— Mais il ne le fera jamais, rétorqua-t-il. Il ne la touche que pour la frapper. Jamais il ne lui a montré la moindre affection.
— C'est dur de grandir avec un père comme le vôtre. Mon père n'était pas souvent là, il avait beaucoup de responsabilités, mais quand il était avec nous, il nous montrait qu'il nous aimait. Il n'aurait jamais frappé aucun de nous. Ou alors, il aurait vraiment fallu que nous fassions quelque chose de terrible.
— Il nous frappait tout le temps, se souvint Lúka. Moi, surtout. Je pense qu'il a toujours eu quelques scrupules à frapper Line. Elle était plus fragile, plus frêle. Mais à présent, il ne fait plus de différence. J'ai promis un jour à ma sœur que je le tuerais s'il la touchait à nouveau…
Ses yeux se perdirent dans le vague et il serra les poings.
— Je suis trop faible, je n'ai pas le courage de le faire, ajouta-t-il.
Nato caressa sa joue et le força à se tourner vers elle.
— Tuer son père est un acte terrible, Lúka. Je ne pense pas que tu doives te qualifier de faible parce que tu ne peux t'y résoudre !
Il observa son visage aux grands yeux de chat. Elle était sincère… Il l'embrassa tendrement, goûtant ses lèvres qu'il connaissait si bien. Il laissa glisser ses doigts le long de la ligne de son cou, jusqu'à la tache de naissance en forme de croissant de lune qui ornait sa clavicule. Il sourit. Un jour, Nato lui avait expliqué qu'elle avait été nommée ainsi en raison de cette petite marque brune. Nato, dans la langue de son peuple, signifiait Lune. Lúka, quand il pensait à la lune, pensait à Line. Qui, mieux qu'elle, pouvait symboliser cet astre pâle ?
Pâle, et froid.
Lúka chassa cette pensée de son esprit. Cela faisait maintenant quelques mois que Nato et lui s'étaient lancés dans cette étrange relation. Au début, ce n'était pour lui qu'un passe-temps comme un autre. Line se montrait de plus en plus distante, et il s'ennuyait de ses baisers, de ses tendres caresses, de son corps contre le sien… Un jour, il avait embrassé Nato, plus par caprice que par réelle envie. Il voulait lui prouver qu'elle était à sa merci, qu'il ferait d'elle ce qu'il voulait. Cependant, ce baiser volé les avait touchés tous les deux, et lorsqu'il avait revu la jeune fille, il s'était rendu compte qu'il mourait d'envie de l'embrasser à nouveau. Elle s'était abandonnée à ses caresses. Il avait compris qu'elle ne le jugerait pas, qu'elle l'accepterait comme il était, et peu à peu, il s'était attaché à elle.
Nato, par bien des côtés, lui rappelait Line. Mais contrairement à sa sœur, elle ne passait pas son temps à le remettre en place, à le fuir. Elle lui offrait un amour simple. Il lui offrait sa confiance. Il lui avait sans doute dévoilé bien plus de choses qu'à sa propre sœur. Ses peurs, ses doutes.
Line savait ce qui se tramait entre eux, cependant, lorsqu'il avait voulu aborder la question, elle avait détourné les yeux et lui avait dit que c'était mieux comme cela, qu'ainsi, il la laissait en paix. Son père avait fait quelques allusions et de nombreuses remarques cinglantes, mais n'était pas intervenu.
L'amour que Lúka portait à Nato n'était en rien comparable à la passion désespérée qu'il ressentait pour Line, pourtant, il l'aimait. Oui, il pouvait dire qu'il l'aimait. Mais il ne le dirait pas. Et surtout pas à Nato. C'était une sorte d'accord tacite entre eux deux. Pas de sentiments. Et même s'il savait que la jeune fille l'aimait, même si elle savait qu'il mentait quand il assurait ne rien éprouver pour elle, ils ne se disaient rien. Lúka ne voulait pas accepter le fait de s'être attaché à une des prisonnières, et pour Nato, aimer le fils de l'homme qui avait orchestré leur capture aurait été trahir sa famille et son orgueil.
— Lúka, un jour, tu trouveras la force de te libérer, lui assura-t-elle. Un jour, tout cela n'aura plus d'importance pour toi. Mais tu n'es pas encore prêt.
— Serai-je jamais prêt un jour ? soupira-t-il.
— Tu le sauras. Quand tu seras prêt, tu cesseras de te poser cette question, déclara-t-elle.
— Tu ne peux pas t'imaginer à quel point cela m'avance, rétorqua-t-il.
— Non, je suis sérieuse, Lúka. Un jour, tu te réveilleras, et tout sera clair. Tu sauras exactement quelle décision prendre, et qu'elle soit bonne ou pas, tu ne la regretteras pas.
***
Lúka vit sa sœur dans le couloir. Elle marchait d'un pas décidé — colérique, plutôt —, ses cheveux blancs balayant son visage. Il voulut la retenir, lui demander ce qui lui arrivait, lui parler, simplement, mais elle le bouscula sans ménagement. Etonné, il l'attrapa par le poignet et la força à lui faire face.
— Lâche-moi ! ordonna-t-elle.
— Qu'est-ce que tu as, Line ?
— Rien qui te regarde, répliqua-t-elle.
Il ouvrit ses doigts et sa sœur retira son bras d'un geste brusque, le visage blême. Ses yeux brûlaient de colère et ses lèvres étaient pincées. Lúka l'avait rarement vue aussi furieuse.
— Tu t'es disputée avec lui ? demanda-t-il.
— Non, mais pourquoi tu crois toujours qu'il n'y a que lui ici qui puisse me mettre dans un état pareil ? Que lui qui puisse me blesser ? s'écria-t-elle.
— Dis-moi ce qui se passe, je t'en prie !
Elle resta silencieuse, cependant, il sentait la tension qui l'habitait monter et monter. Elle se contenait à grand peine.
— C'est quelque chose que j'ai fait ? essaya-t-il.
— Non, tu ne m'as rien fait, répliqua-t-elle. Rien du tout ! Justement ! Ça fait des mois, des années, que tu ne m'as pas touchée !
Il avança la main pour lui caresser la joue, mais elle recula.
— Line, c'est toi qui a mis cette distance entre nous, lui reprocha-t-il. Toi seule ! Tu ne voulais plus de moi ! J'aurais dû faire quoi ? Te forcer à me reprendre ?
— Oui ! hurla-t-elle. Tu ne comprends pas ! Tu n'as jamais rien compris !
— Je t'aime, murmura-t-il. Je n'ai jamais cessé de t'aimer…
— Alors pourquoi elle ? Pourquoi tu fais ça avec elle ?!!
— Je suis un homme, répondit-il comme si cela suffisait à tout expliquer.
— Ah ouais ? Tu es un homme ? Et moi, je suis censée te pardonner de m'avoir blessée parce que tu es un homme ?!!
— Très bien ! cria-t-il. Tu veux que je te dise quoi, hein ? Tu veux que je te dise que j'ai passé toutes mes nuits à attendre que tu reviennes ? Tu veux que je te dise que je pensais à toi sans cesse, que tu me manques atrocement ? Que, chaque fois que je te vois, je dois me faire violence pour ne pas te prendre dans mes bras, pour ne pas te toucher ? C'est ça que tu veux entendre ?!! Parce que ce n'est pas le cas, Line, mets-toi bien ça dans la tête, ce n'est pas le cas ! Tu es partie, je n'allais pas passer ma vie à t'attendre !
— Je ne te demandais pas de faire ça ! contra-t-elle. Tout ce que je voulais, c'était un peu de temps ! Et toi, tu ne m'as pas posé de question, tu n'as pas essayé de me comprendre ! Tu disais respecter ma décision, mais ce que je voulais, Lúka, ce que je voulais vraiment, c'est que tu me prennes dans tes bras, que tu me dises que tu m'aimes, que tu me supplies de revenir ! Je voulais juste que tu m'aimes ! répéta-t-elle.
— Eh bien, tu n'avais qu'à le dire ! hurla-t-il.
Sa sœur se mit à pleurer et sa colère retomba. Il l'attira contre lui et elle passa ses bras autour de son cou en sanglotant.
— J'ai essayé de te le faire comprendre, murmura-t-elle.
— Je suis désolé, ma chérie, je n'ai pas compris. J'ai cru que tu ne voulais plus de moi, et j'étais furieux. Je pense que j'ai eu envie de te faire du mal… Tu m'avais blessé, et je voulais te montrer que je pouvais te blesser aussi…
— On a vraiment été bêtes, hein ?
— La communication n'a jamais été notre fort, j'imagine, fit Lúka en lui souriant.
— Mais tout de même… Cinq ans !
— On se rattrapera, lui chuchota-t-il au creux de l'oreille.
— Tu me pardonnes ?
— Je pense que la faute est partagée.
— Tu m'as manqué, avoua-t-elle en rougissant un peu.
Elle leva les yeux vers lui et se hissa sur la pointe des pieds pour poser un baiser sur ses lèvres.
— Tu veux encore de moi ? lui demanda-t-elle.
Il lui sourit et l'enlaça tendrement, ses mains au creux de ses reins, son corps pressé contre le sien.
— Je t'aime, Line. Et je ne crois pas que cela changera un jour.
***
Lúka, assis sur le rebord du lit, avait pris entre ses mains celles de Nato. Elles étaient froides, sans vie. Le visage de la jeune femme semblait de marbre, figé pour l'éternité. Il ferma les yeux. Il ne la verrait plus jamais sourire, il n'entendrait plus jamais son rire cristallin. Derrière lui, Line posa une main sur son épaule. Il soupira et releva ses paupières.
— Lúka, je suis désolée…
Il hocha la tête, la gorge douloureuse. Avançant une main vers le visage de Nato, il frôla les deux tresses que Lyen lui avait faites et caressa sa joue. Elle était froide, mais moins que ses mains. Comme il l'avait fait si souvent, il suivit la ligne du cou jusqu'au creux des clavicules. La tache en forme de croissant de lune ressortait sur sa peau pâle et il l'effleura des doigts.
— Nato…
Lentement, il remonta le drap sur son corps, hésitant encore à la recouvrir tout à fait. Le tissu était humide, à l'endroit où Lyen avait versé ses larmes. L'homme aurait voulu déposer un dernier baiser sur les lèvres froides, mais il était très conscient de la présence de Line tout contre lui, de sa main sur son épaule, chaude et tendre. Il était temps de tirer un trait sur le passé…
Il prit une profonde inspiration, les yeux brûlants, et remonta le drap sur le visage de Nato.
***
Line avait entendu la musique. Elle entra sans bruit et s'approcha, le cœur serré. Son frère était au piano et ses doigts couraient sur le clavier. Il avait fermé les yeux et son visage ne trahissait pas la moindre émotion, mais la jeune femme savait qu'il pleurait, au fond de lui. Elle s'assit, les mains jointes sur ses genoux, et versa les larmes qu'il refusait de laisser couler.
— Ne t'arrête pas, s'il te plaît, fit-elle comme il se tournait vers elle, ses doigts s'écartant du clavier. Tu ne joues presque plus, depuis quelque temps. Ça me manque, avoua-t-elle.
— Joue avec moi, lui demanda-t-il.
Elle secoua la tête, mais vint tout de même le rejoindre et prit place à côté de lui. Ses doigts se posèrent sur les touches. Lúka lui sourit. Il glissa sa main droite dans la main gauche de sa sœur, et avança son autre main vers le clavier. Ils se mirent à jouer, serrés l'un contre l'autre, et c'était comme s'ils ne faisaient plus qu'un.
Un bruit de pas derrière eux les surprit, et ils se retournèrent d'un seul mouvement, leurs visages si semblables levés vers leur père qui venait de les rejoindre. Line recula légèrement, mais Lúka serra sa main dans la sienne.
— Ne t'inquiète pas, je te protègerai…
— Une photo pour les archives ? proposa leur père en mettant en évidence son vieux Reflex numérique. Allez, souriez !
Lúka et Line s'exécutèrent, un peu crispés. Le flash les aveugla et ils clignèrent des yeux en grimaçant. Leur père se mit à rire. Line sentit un frisson parcourir son échine et crispa ses doigts sur ceux de son frère.
— Fils, tu seras sans doute content de savoir que j'ai gardé le corps de L.H. A des fins scientifiques, il va sans dire.
Lúka ne répondit pas, mais lui lança un regard peu aimable.
— Quant à toi, ma chère enfant, je te réserve une surprise de taille.
Line se fit toute petite et baissa les yeux, le visage livide. Les surprises de son père n'étaient pas souvent emballées de papier brillant et entourées de gros rubans, non. C'étaient plutôt le genre de surprises qui laissaient des marques sur son corps…
— Tu as peur ? s'étonna l'homme.
Elle se força à relever les yeux et rencontra son regard. Elle y lut de l'amusement, et une certaine compassion, ce qui la surprit. La présence de Lúka tout contre elle lui donna de l'assurance.
— Non, je n'ai pas peur, rétorqua-t-elle.
— C'est bien, approuva-t-il avec un horrible sourire.
Line ouvrit les yeux avec difficulté et grommela. Un coup d'œil à son réveil lui apprit qu'elle avait dormi bien plus que de raison, et elle se força à repousser les couvertures. Lúka était déjà parti, et depuis longtemps sans doute. Le creux que son corps avait laissé sur le drap était froid. Etouffant un bâillement, elle posa les pieds sur le sol dur et prit son visage dans ses mains. La soirée de la veille avait été tellement étrange ! Son père lui avait offert une robe magnifique ; elle en avait presque pleuré. Il n'avait rien donné à Lúka, cependant, elle savait qu'il aurait refusé son cadeau de toute manière, et son père devait sûrement s'en douter également.
Cela faisait bien une dizaine d'années qu'il ne leur avait pas montré autant d'affection. Lúka lui avait dit un peu plus tard, lorsqu'ils avaient été à nouveau seuls tous les deux, que cela cachait quelque chose, mais elle ne voulait pas le croire.
Elle avait mal au crâne et la lumière brûlait ses yeux. Etait-elle malade ? Elle n'avait jamais eu de fièvre, cependant, elle se dit que cela devait y ressembler. Un bain lui ferait sans doute du bien. Elle sourit en s'imaginant se plonger dans l'eau chaude et parfumée. Finalement, cette idée l'aida à quitter son lit, et elle se mit debout.
— Mais qu'est-ce qui m'arrive ? murmura-t-elle, posant une main contre la paroi, prise de vertiges.
Il y avait quelque chose d'inhabituel. Elle n'aurait su dire de quoi il s'agissait, mais quelque chose la mettait mal à l'aise. Elle regarda autour d'elle : sa chambre n'avait pas changé, rien n'avait été déplacé. Elle secoua la tête, se traitant mentalement de paranoïaque, et c'est là qu'elle comprit ce qui n'allait pas.
Ses cheveux.
Affolée, elle passa une main dans son dos, s'attendant à sentir sa fine chevelure de neige. Mais ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Ses cheveux avaient été coupés à hauteur de ses épaules. Elle se laissa tomber à terre et se mit à pleurer.
Les yeux rougis, elle traversa le couloir et se rendit dans la pièce commune. Elle aurait dû s'en douter ! Combien de fois son père avait-il complimenté ses longs cheveux, la veille au soir ? Combien de fois les avait-il caressés en souriant ? Je te réserve une surprise de taille. Ainsi, telle était sa punition !
Lúka était assis sur le canapé, les yeux baissés. Elle s'approcha lentement de lui, craignant déjà sa réaction. Son frère aimait ses cheveux. Peut-être même plus qu'elle ne les aimait, elle. Il serait furieux. Il se disputerait avec leur père, et celui-ci le frapperait.
— Lúka ? fit-elle d'une voix tremblante.
Il ne bougea pas. Elle savait qu'il l'avait entendue, pourtant, il ne relevait pas la tête.
— Il m'est arrivé quelque chose, commença-t-elle. Mes cheveux…
Elle s'arrêta de parler, les yeux remplis de larmes, et tenta de contenir ses émotions. Lentement, il leva son visage vers le sien, et elle recula, effrayée par son expression de pure rage. Il baissa la tête à nouveau, et elle suivit son regard.
Entre ses mains gisait une longue tresse blanche. Ses cheveux.
— Je vais le tuer, souffla-t-il.
Elle l'agrippa par la manche de sa chemise, mais il se dégagea sans douceur, les poings serrés et la mâchoire crispée.
— Lúka, je t'en prie ! Arrête ! le supplia-t-elle.
— Comment a-t-il osé te faire une chose pareille ? cria-t-il. Comment a-t-il pu ?!!
— S'il te plaît, ce ne sont que des cheveux ! Je les aurais coupés, tôt ou tard ! tenta-t-elle de le raisonner.
— Il est venu après mon départ. Quand je me suis levé ce matin, tu dormais tranquillement. Je n'ai pas voulu te réveiller… Oh, Line, je n'aurais pas dû te laisser ! se reprocha-t-il.
— Lúka, ce n'est pas ta faute !
— Il a dû t'endormir… Je suis allé au meeting pour le projet, et quand je suis rentré, j'ai trouvé tes cheveux, sur la table. Il les a mis là exprès. Il devait savoir que je les trouverais avant que tu ne te réveilles !
Elle le força à la regarder dans les yeux.
— Ce ne sont que des cheveux… Ne lui montre pas ta colère ! Ne le laisse pas gagner ! l'implora-t-elle. Mes cheveux repousseront.
— Et il recommencera, répliqua son frère d'un air sombre.
— Lúka, si tu vas le voir, tu sais ce qui se passera… Il te frappera. Tu ne peux pas lui faire de mal, tu le sais bien ! Tu ne le pourras jamais ! Je t'en prie, fais comme si rien ne s'était passé. Ne lui donne pas le plaisir de voir la peine qu'il nous a faite ! De voir combien il nous a blessés !
Il lut la détermination sur son visage et comprit qu'elle avait raison. Sa colère ne l'avait pas quitté, mais il savait qu'il ne ferait rien. Pas cette fois.
***
Lúka, les mains tremblantes, se laissa tomber sur le sol. Les larmes coulaient le long de ses joues, mais il ne les chassait pas. Il l'avait fait. Après toutes ces années, il l'avait fait. Il avait cru qu'il se sentirait délivré, qu'il se sentirait soulagé. Ce n'était pas le cas. La culpabilité l'accablait et le désespoir l'envahissait lentement.
Cela ne s'était pas passé comme il l'avait souvent imaginé. Il ne pouvait même pas dire qu'il l'avait prémédité. Comme dans un rêve, il s'était vu prendre le scalpel que son père avait posé sur le coin de la table…
Il déglutit péniblement. A côté de lui, son père gisait dans une flaque de sang qui s'élargissait. Le liquide poisseux avait presque gagné la semelle de ses chaussures, et Lúka se traîna un peu plus loin avec horreur. Heureusement, son père avait eu la décence de mourir en silence — si l'on faisait abstraction des quelques gargouillis mouillés qu'il avait émis avant de s'écrouler le visage contre le sol. Il n'aurait pas supporté d'entendre ses cris d'agonie.
Du sang avait coulé sur sa main. Il l'essuya frénétiquement sur son jean, laissant une large traînée brun rouge sur le tissu, et crut qu'il allait vomir. Il prit une grande inspiration et ferma les yeux. Il avait fait ce qu'il fallait. Ce qu'il aurait dû faire bien des années auparavant. Alors pourquoi avait-il si mal ? Pourquoi se sentait-il si faible, si vulnérable ?
— Qu'est-ce que va dire Line ? murmura-t-il. Oh, mais qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce qui m'a pris ?!!
Au fond de lui, il le savait. Son père avait parlé du bébé. En avait parlé comme d'une nouvelle opportunité, d'un spécimen intéressant à étudier. Aurait-il le Don ? De quelle couleur seraient ses yeux ? Ses cheveux ? Montrerait-il autant d'aptitudes que ses parents ? Serait-il normal ? Après tout, même si Lúka et Line n'étaient pas vraiment jumeaux, ils étaient génétiquement bien plus proches que de nombreux frères et sœurs. A quel âge son Don se développerait-il ?
Il parlait, parlait, parlait, et Lúka revoyait son enfance. Il revoyait les lèvres tuméfiées de Line, ses cheveux coupés, le terrible jour où il leur avait mis le bracelet, les humiliations, les insultes. Leur père ne leur avait jamais montré son amour. Pour lui, ils n'étaient que des créatures de plus. Des créatures qu'il appelait ses enfants, certes, mais des créatures. Combien de fois le leur avait-il répété ? Combien de nuits Lúka avait-il passées à consoler sa sœur, à la tenir contre lui lorsqu'elle pleurait son amour de ce père qui se montrait si dur ?
Et à présent, il y avait le bébé. Line hésitait encore. Elle voulait cet enfant, mais elle était terrifiée. Lúka devait la protéger, même si cela signifiait commettre le pire des actes. Un jour, leur père aurait fait du mal au bébé, ils le savaient tous les deux. Et il ne pouvait pas laisser faire cela.
Lúka savait qu'il se cherchait des excuses, qu'il essayait en vain de trouver une raison à ce parricide. Au fond de lui, il était conscient qu'il avait agi impulsivement. Cependant, il y avait déjà des années qu'il y songeait. C'était la seule solution.
Lentement, il se leva, évitant de poser les yeux sur le corps ensanglanté qui gisait à ses pieds, et quitta la pièce.
Line hurla quand elle le vit entrer. Ses joues étaient mouillées de larmes, et Lúka comprit qu'elle savait. Elle savait, mais elle n'avait pas voulu croire. Elle avait ressenti la mort de son père, et n'avait pas pu ne pas imaginer le pire. Elle s'y attendait. Depuis des années, ils avaient su tous les deux qu'un jour, cela finirait ainsi. Il s'approcha d'elle, bouleversé.
— Line, j'ai besoin de toi ! Prends-moi dans tes bras, fais-moi oublier ! la supplia-t-il.
Il tomba à genoux devant elle et saisit ses mains dans les siennes, les pressant contre son visage noyé de larmes. Elle se dégagea, dans un état proche de l'hystérie, et s'enfuit hors de la pièce, loin de sa vue, loin de la vue du meurtrier de son père.
— Line ! cria-t-il. Reviens !
Prostré sur le sol, les épaules tremblantes, il l'appela encore et encore, mais il l'avait perdue.
Line pleurait toutes les larmes de son corps, le corps ensanglanté de son père entre les bras. Elle embrassait son visage couvert de sang, caressait ses cheveux poisseux. Les fleurs bleues de sa robe avaient tourné au pourpre et le tissu collait à sa peau, mais elle n'en avait cure.
— Père ! Pourquoi ne nous avez-vous jamais aimés ? Pourquoi ?!! Pourquoi nous avez-vous fait tout ce mal ? Comment avez-vous pu imaginer que nous continuerions comme cela, pendant toutes ces années ? Après tout ce qui s'est passé… Comment Lúka aurait-il pu agir autrement ? C'est vous qui l'avez élevé ! Vous qui avez fait de lui ce qu'il est aujourd'hui !
La jeune femme se coucha dans le sang de son père, son corps contre le sien, sa tête au creux de sa poitrine au cœur inerte.
— Tout ce que je voulais, c'est que vous m'aimiez ! Au moins un petit peu ! Pourquoi ne m'avez-vous jamais aimée ? Pourquoi ? pleura-t-elle.
***
Lúka la trouva endormie dans les bras de son père. Le sang avait séché. Il la prit dans ses bras, tout doucement, et l'emmena loin de lui. Line se réveilla, mais ne prononça pas un mot. Il lui prépara un bain, et la déshabilla lentement. Il aimait cette robe à fleurs, cependant, il savait que sa sœur ne pourrait tolérer de la porter à nouveau. Il la jeta dans la trappe avec sa chemise tachée de sang. Line ne disait rien, les yeux perdus dans le vague, ses mèches poisseuses collées à son visage souillé. Il plongea son corps dans l'eau purificatrice et commença à la laver. D'abord les longs cheveux blancs, ceux qu'il aimait par-dessus tout. Puis, son visage figé aux grands yeux tristes. L'éponge effaçait le sang de leur père, mais n'effaçait pas sa mort. Avec le temps, Line s'en remettrait. Avec le temps, elle comprendrait qu'il n'avait pas eu le choix, qu'il avait fait ça pour elle, pour sa liberté. Pour l'instant, elle le détestait sûrement. Elle refusait de lui ouvrir son esprit, et cela le blessait plus encore que son silence.
Il peigna les longs cheveux, s'abandonnant complètement à cette tâche pour ne pas penser au reste. Le corps de son père gisait encore au milieu du laboratoire ; il devrait s'en charger, même si cette idée le révulsait. Ils avaient toujours vécu avec lui, même s'ils passaient parfois plusieurs jours sans le voir. Son absence pèserait, au début. Mais il emmènerait sa sœur à l'extérieur, et pour la première fois, elle pourrait voir le ciel. Leur enfant naîtrait libre et le resterait. Lui n'aurait plus à craindre de retrouver des bleus sur le corps de Line.
Oui, il avait pris la bonne décision. Sa sœur le comprendrait. Elle lui pardonnerait. Il s'accrochait à cette pensée, ses doigts démêlant patiemment les longues mèches blanches. Elle lui pardonnerait.
Line, la tête baissée, regarda l'eau prendre une teinte rougeâtre.
Elle se baignait dans le sang de son père.
Commentaires
1. Le mardi 18 juillet 2006 à 12:11, par Lily
2. Le mardi 18 juillet 2006 à 13:43, par Ness
3. Le mardi 18 juillet 2006 à 22:39, par Lily
4. Le mardi 18 juillet 2006 à 22:44, par Ness
5. Le samedi 3 février 2007 à 11:18, par marie
6. Le jeudi 15 février 2007 à 13:55, par Ness
7. Le jeudi 19 avril 2007 à 14:37, par linka
8. Le samedi 25 août 2007 à 16:02, par Mélie
9. Le vendredi 31 août 2007 à 10:00, par Ness
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