CHAPITRE XII
Ludméa s'éveilla avec un mal de crâne abominable. Elle se tourna vers le mur en grommelant, comme la lumière des néons irritait ses yeux. Elle s'était rarement sentie aussi vaseuse au réveil et se demanda si elle n'était pas malade. Puis, tout lui revint lentement : la soirée avec Ruan, l'alcool qu'elle avait bu… Ils avaient fini sur le lit, et elle l'avait repoussé. Pourtant, elle avait le souvenir flou d'avoir fait l'amour avec lui.
Elle ferma les yeux et les images défilèrent dans son esprit. Elle blêmit. Comment avait-elle pu faire ça ? Ce n'était sans doute qu'un rêve…
Il allait et venait en elle, le visage dur, et ses mains la plaquaient contre le matelas. Elle voulut l'embrasser, mais il détourna la tête.
— Ruan, qu'est-ce que tu as ?
— Ne parle pas !
— Mais…
— Je t'ai dit de te taire !
Ludméa secoua la tête, des larmes dans ses yeux. Non, ce n'était pas possible, Ruan n'aurait pas pu la traiter comme cela ! Pourtant, les images se pressaient, nettes, précises…
Elle pleurait doucement, le visage tourné contre le mur. Ruan caressa son épaule et se mit à l'embrasser. Elle se crispa et s'enroula dans les draps. Il la força à lui faire face, et sa bouche s'écrasa sur la sienne. Elle gémit et tenta de le repousser.
— Arrête, s'il te plaît ! Je n'ai plus envie !
— Moi, si.
Il rejeta le drap et guida son sexe entre ses jambes. Ludméa détourna son visage, les larmes coulant sur ses joues. Elle grimaça lorsqu'il la pénétra sans aucune douceur.
— Regarde-moi ! ordonna-t-il.
Elle secoua la tête. Il la força à tourner son visage vers le sien, et elle ferma les yeux. Elle ne supportait pas de voir son horrible sourire…
Ludméa se mit à pleurer. Ses souvenirs se précisaient, ce n'était sans doute pas un rêve. Personne ne l'avait encore jamais humiliée comme cela. Elle serra les poings comme elle se rappelait sa violence, sa froideur… Il s'était servi d'elle, il l'avait traitée comme un objet, un simple objet, sans tenir compte de ses sentiments.
— Ruan, lâche-moi, tu me fais mal ! pleura-t-elle.
Ses doigts s'enfonçaient au creux de ses reins. Le visage dans l'oreiller, Ludméa gémit de douleur. Derrière elle, Ruan resserra ses mains sur sa taille, la forçant à un mouvement de va et vient. Enfin, il s'écrasa sur elle, le souffle court. Elle le repoussa.
— Va-t-en, s'il te plaît… Laisse-moi tranquille ! Pourquoi tu me fais ça ?
Il l'attira contre elle et lui caressa doucement les cheveux. Elle sanglota en baissant les yeux. Elle ne voulait pas voir son visage…
La jeune femme se mit à frapper son oreiller en pleurant. Pourquoi lui avait-il fait ça ? Pourquoi ? Et pourquoi n'avait-elle pas crié ? Pourquoi ne l'avait-elle pas frappé, lui, comme elle le faisait si bien avec ce pauvre oreiller ?
— Tu aimes ça, hein, dis-moi que tu aimes ça !
— Non ! Laisse-moi ! Je t'en prie, Ruan, laisse-moi…
— J'ai encore envie de toi.
Il enfouit sa tête au creux de son épaule et embrassa son cou, suçant la peau. Elle le repoussa.
— Tu me fais mal !
Il saisit sa main et la força à caresser son sexe. Puis, il la fit basculer sur lui et attrapa ses cheveux. Elle cria.
— Suce-moi, ordonna-t-il.
— Non, je ne veux pas ! s'écria-t-elle, en larmes.
— Fais ce que je te dis.
Ludméa se sentait faiblir. Comme dans un rêve, elle s'exécuta…
La jeune femme se précipita à la salle de bain et se mit à vomir. Les larmes coulaient sur ses joues. Tout cela ne s'était pas passé. Ce n'était pas possible ! Jamais elle n'aurait laissé une telle chose se produire ! Elle avait forcément rêvé ! Ruan n'était pas comme ça !
Elle rinça sa bouche à l'eau, longuement. Le sang pulsait sous ses tempes et son mal de crâne ne s'arrangeait pas. Ses membres étaient douloureux. Cela venait de l'alcool, sans doute. Elle s'assit sur le couvercle des toilettes et cacha son visage entre ses mains.
Il y avait trop de blancs, trop d'incertitudes. Ruan l'avait quittée la veille au soir. Elle avait imaginé le reste. Son esprit, sous l'effet de l'alcool, avait tout inventé. Sinon, pourquoi ne se rappellerait-elle que de moments sans lien les uns avec les autres ? C'était un rêve. Elle soupira de soulagement.
Lentement, elle se redressa, les jambes un peu douloureuses. Elle se tourna vers le miroir : ses lèvres étaient gonflées, ses yeux rougis de larmes, et ses cheveux semblaient collés en mèches emmêlées. Elle ferma les yeux et ôta le haut de sa combinaison.
— Faites que ce ne soit qu'un rêve, je vous en prie, faites que ce ne soit qu'un rêve ! pria-t-elle.
Elle releva ses paupières ; le pull tomba au sol et elle hurla.
***
Ruan entra dans la cellule de Ludméa et la trouva prostrée sur son lit. Ses yeux étaient fermés, mais ses joues étaient mouillées de larmes. Il se précipita près d'elle, inquiet.
— Ludméa ! Mais qu'est-ce qui…
— Dégage ! pleura-t-elle. Comment oses-tu remettre les pieds ici après ce qui s'est passé ?
— Mais, je…
Il avait avancé une main pour lui caresser les cheveux, mais elle le repoussa brutalement. Etonné, il reposa sa main sur ses genoux. Elle n'avait pas ouvert les yeux, et ses épaules étaient secouées de sanglots.
— Je suis désolé de t'avoir fait boire, Ludméa. Je ne pensais pas que ça te mettrait dans un état pareil…
— Ah oui ?
Elle se redressa soudain, ses grands yeux bleus fixés sur lui. D'un geste, elle ôta son pull. Il vit les marques dans son cou et les bleus sur sa taille.
— Ludméa ! s'écria-t-il. Mais qu'est-ce qui s'est passé ?!!
— Tu te fous de moi ? rétorqua-t-elle. C'est toi, qui m'as fait ça ! Toi !
— Mais non, voyons ! Pourquoi aurais-je fait une chose pareille ? se défendit-il.
— Je n'en ai pas la moindre idée ! Pas plus que la raison pour laquelle tu m'as forcée à faire l'amour avec toi ! Si on peut encore appeler ça faire l'amour, au stade où on en était, ajouta-t-elle avec un petit rire inquiétant.
— Je ne comprends pas ! Tu as dit que tu préférais attendre, et j'ai respecté ta décision ! Je suis parti me coucher !
— Oui, sauf que tu es revenu, après… Tu m'as baisée toute la nuit, Ruan, il n'y a pas d'autre mot pour ce que tu m'as fait ! cria-t-elle en pleurant.
Il cilla, et prit son visage dans ses mains en soupirant. Qu'avait-il bien pu se passer pour qu'elle se mette dans un état pareil ? Les bleus sur sa taille étaient bien visibles, et elle n'avait pas pu se faire seule les marques dans son cou.
— Ludméa, je te jure que je n'ai rien fait ! Je t'en prie, crois-moi ! la supplia-t-il.
— C'était toi ! Et en même temps, ce n'était pas toi, ajouta-t-elle d'une voix faible.
Il l'attira contre elle et elle se laissa aller. Il lui remit son pull, évitant de regarder les marques sur son corps. Qui avait pu lui faire cela ?
— Ma chérie, je vais t'emmener à l'infirmerie. Ils vont te faire un examen, tu veux bien ?
Elle secoua la tête.
— Non, je ne veux pas qu'ils me touchent !
— Ludméa, il faut qu'on t'examine ! Ce sont des médecins, tu n'as rien à craindre avec eux !
— Non, je t'en prie, ne me force pas à faire ça.
— Tu veux que je le fasse ? proposa-t-il.
Elle leva les yeux vers lui. Il la regardait tendrement, les yeux remplis d'inquiétude. Elle ne voulait pas que ce soit lui, non… Elle ne voulait pas qu'on découvre que c'était lui qui lui avait fait ça…
— Non, je ne veux pas d'examen. Tu me jures que ce n'est pas toi ?
— Je te le jure, répondit-il gravement. Je ne t'aurais jamais forcée à faire l'amour avec moi. Je t'ai dit que j'étais amoureux de toi, et c'est la vérité.
Elle ferma les yeux, les lèvres entrouvertes, attendant son baiser. Mais au lieu de l'embrasser, il enfouit son visage dans son cou, la serrant contre lui, caressant ses cheveux.
— Si je trouve celui qui t'a fait ça, je le tue, déclara-t-il.
Elle se remit à pleurer, de soulagement, cette fois-ci. Ruan n'avait rien fait. Peut-être avait-elle tout simplement rêvé ! Peut-être que les bleus sur sa taille n'avaient aucun rapport avec ce qui s'était passé ? Elle ne les avait pas remarqués plus tôt, mais avait-elle seulement regardé ? Elle n'en était plus si sûre. Après tout, Ruan l'avait si souvent serrée contre lui… Parfois, il se laissait aller et son étreinte devenait douloureuse. Et les marques dans son cou… C'était sans doute lui. Ils avaient bien failli faire l'amour après leur dîner. Elle ne se souvenait pas de tout ce qui s'était passé… Non, c'était un rêve. C'était forcément un rêve. Il lui avait dit que ce n'était pas lui, et elle le croyait. Ruan ne lui aurait jamais fait de mal…
***
Lúka ôta son masque de protection et secoua ses boucles noires, le visage soucieux. Ruan le fixa d'un air dur.
— Tu t'es bien amusé, avec elle ? gronda-t-il.
— De quoi tu me parles ? soupira Lúka.
— De Ludméa.
— Et ? Pourquoi tu me parles de Ludméa ?
— C'était toi, n'est-ce pas ?
Lúka poussa un long soupir et se laissa tomber sur le lit. Sa lèvre était tuméfiée, cependant, Ruan était trop furieux pour remarquer ce détail.
— Ruan, je ne sais pas de quoi tu me parles, mais j'ai franchement d'autres soucis en tête, en ce moment.
— Je te parle du fait que tu sois allé dans la chambre de Ludméa, cette nuit.
— Mais qu'est-ce que j'irais faire dans sa chambre, tu peux me le dire ?
— Tu l'as violée, voilà ce que tu as fait ! l'accusa Ruan, les poings serrés.
— Attends, Ruan, pourquoi est-ce que j'aurais fait ça ? lui fit remarquer Lúka.
— Je n'en sais rien, mais tu es le seul à pouvoir aller et venir à ta guise, ici.
— Peut-être, cependant, je ne vois pas l'intérêt que j'aurais pu avoir à me taper ta copine.
Ruan remarqua soudain la blessure à la lèvre de Lúka.
— Et ça ? fit-il en désignant son visage. Tu peux me dire ce que c'est ?
L'homme haussa les épaules et détourna les yeux.
— C'est elle qui t'a fait ça, hein ? Elle t'a frappé ?
— Je me suis battu avec mon père, avoua Lúka.
— Ah ouais ? C'est marrant, j'ai du mal à te croire. C'est toi, j'en suis certain ! Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Et te faire passer pour moi, en plus !
Lúka se leva d'un bond et plaqua Ruan contre le mur. Son visage était livide et ses yeux brillaient de fureur.
— Ecoute-moi bien, Ruan. Ta copine, je ne l'ai pas touchée. J'ai déjà bien assez à faire avec la mienne, et crois-moi, quand tu as une petite amie comme Line, tu n'as pas envie d'aller voir ailleurs !
Il le lâcha, et Ruan frotta son épaule avec une grimace de douleur. Lúka avait serré fort…
— Très bien, je m'excuse de t'avoir accusé comme ça, déclara-t-il. C'est juste que… quelqu'un s'est introduit dans sa chambre cette nuit, et lui a fait du mal. Elle a des marques… Elle était persuadée que c'était moi, mais maintenant, elle a des doutes.
— Et toi, tu étais où ?
— Dans ma chambre. Tu ne crois quand même pas que…
— Je ne crois pas, coupa-t-il. Non, je ne crois pas. J'en suis absolument certain.
— Comment oses-tu me dire une chose pareille ? Jamais je n'aurais fait du mal à Ludméa ! se défendit-il.
Lúka s'approcha de lui, et Ruan crut qu'il allait le frapper. Mais l'homme posa sa main sur son front, et ferma les yeux. Au bout de quelques secondes, il les rouvrit, et l'horreur se peignit sur son visage.
— Tu l'as vraiment humiliée ! Je ne pensais pas qu'on pouvait se montrer aussi abject… Tu es vraiment un être immonde, Ruan ! Je ne sais pas comment elle fait pour t'aimer !
— Mais ce n'est pas moi ! cria-t-il. Je n'ai rien fait !
— Tu n'as jamais supporté qu'on te résiste, continua Lúka sans tenir compte de son intervention. Dis-moi, est-ce qu'une femme t'avait déjà résisté, avant elle ?
— C'est complètement hors de propos ! Je sais que je n'ai rien fait ! Pourquoi prétends-tu le contraire ?
— Tu veux vraiment le savoir ? Hein ? Tu veux que je te montre ce qui s'est passé ? Tu y tiens vraiment ? insista-t-il d'une voix dure.
Ruan ne répondit rien, mais Lúka plaqua à nouveau sa paume sur son front…
L'homme se laissa glisser contre le mur, le visage dans ses mains. Non, ce n'était pas lui… Jamais il n'aurait pu lui faire ça ! Les images lui prouvaient le contraire, pourtant… D'un autre côté, cela pouvait être une ruse de Lúka.
— Je n'ai pas fait ça ! nia-t-il. Je t'en supplie, dis-moi que ce n'était pas moi !
— Tu sais quoi ? Tu me donnes envie de vomir. Et quand je pense que tu t'es servi de ton Don pour ça ! Ma parole, tu es encore plus taré que ce que je pensais ! Tu es pire que ton père !
— Non, c'est faux ! explosa Ruan en se précipitant sur Lúka. Il l'attrapa par les épaules et le secoua. Retire ce que tu as dit ! hurla-t-il. Retire ça tout de suite !
— Lâche-moi ! ordonna-t-il.
Sans qu'il sache trop ce qui lui arrivait, Ruan se retrouva à terre, le visage ensanglanté.
— Ne t'avise plus jamais de me toucher, menaça Lúka.
Il s'approcha de lui et lui envoya un coup de pied dans le ventre. Ruan se tordit de douleur.
— Ça, c'est pour ce que tu as fait à Ludméa !
Il lui jeta un regard méprisant et secoua la tête.
— Tu es vraiment un pauvre type.
Ruan s'était couché sur le lit et sanglotait doucement. Il ne l'avait pas fait ! Comment aurait-il pu faire toutes ces choses horribles à Ludméa ? A la femme qu'il aimait ? Etait-il en train de devenir fou ? Lúka lui avait fait revivre la scène en accéléré, mais il ne se rappelait rien. Les images qui se pressaient à présent dans son esprit n'étaient pas des souvenirs. Si c'était ce que la jeune femme avait vécu, il comprenait sans peine pourquoi elle était bouleversée. Il avait de la chance qu'elle accepte encore de lui parler.
— Mais qu'est-ce qui m'arrive ? gémit-il. Si j'ai fait tout cela, pourquoi est-ce que je ne me souviens de rien ?
Il effleura ses lèvres des doigts et grimaça. Lúka ne l'avait pas raté. Mais s'il avait vraiment fait tout ce que l'homme prétendait, cette punition était encore bien trop douce.
***
A peine était-il entré dans la pièce que Ludméa se précipita vers lui. Ses yeux se remplirent d'inquiétude à la vue de son visage tuméfié.
— Ruan, que t'est-il arrivé ? le pressa-t-elle.
— Je me suis battu. Enfin, il serait plus juste de dire que quelqu'un m'a mis un coup de poing, rectifia-t-il.
— Mais pourquoi ?
Il haussa les épaules.
— J'ai pensé qu'il s'agissait peut-être de la personne qui… enfin… tu sais.
Elle hocha la tête. Elle lui était reconnaissante de ne pas avoir prononcé le mot viol.
— Et ce n'était pas lui. Voilà.
Elle le prit dans ses bras et lui caressa doucement les cheveux. Les yeux de Ruan se remplirent de larmes et il s'écarta d'elle.
— Ludméa… Et si c'était moi qui t'avais fait tout cela ?
— C'est toi ? murmura-t-elle en se dégageant.
— Non ! Enfin… Je n'ai aucun souvenir de ça ! Je suis allé me coucher, et au matin, j'étais dans ma chambre, tout avait l'air normal ! Mais imagine que ce soit moi ! Jamais je ne pourrais me le pardonner !
— Ruan, je t'en prie, je ne veux plus parler de ça… Laisse-moi croire que j'ai rêvé, s'il te plaît…
— Mais les marques sur ta peau ! Les souvenirs que tu as !
— S'il te plaît ! répéta-t-elle, les yeux baissés.
— Ludméa, laisse-moi te faire l'examen.
— Non ! s'écria-t-elle. Mais tu ne comprends pas que je veux oublier tout ça ?!! Tu ne comprends pas que je ne veux pas qu'on me prouve que tout cela s'est réellement passé ? Et si l'on découvre que c'est toi, hein ? Qu'est-ce que je ferai ? Si on découvre que tu es une sorte de somnambule ou je ne sais quoi ? Je ne veux pas que ça soit toi ! ajouta-t-elle en sanglotant.
Il la prit dans ses bras, bouleversé.
— Je ne le veux pas plus que toi, répondit-il. Mais j'ai peur, Ludméa. Je ne sais pas ce qui m'arrive ! Si c'est moi, et que je n'ai aucun souvenir de ce qui s'est passé… Imagine que cela se reproduise !
Elle leva les yeux vers lui et vit les larmes dans les siens. Elle le serra contre lui.
— Ruan, tu es aussi terrifié que moi par toute cette histoire. L'homme qui m'a fait ça, que cela se soit vraiment passé ou non, cet homme-là n'aurait pas été terrifié. Ce n'était pas toi, lui assura-t-elle.
L'espace d'un instant, elle se demanda si elle n'était pas en train d'essayer de se convaincre, puis chassa cette pensée. Non, il ne lui aurait jamais fait une chose pareille. En plus, l'homme de son cauchemar avait les yeux clairs. Ruan avait les yeux noisette, et jamais elle n'avait vu sur son visage un sourire aussi horrible que celui qu'avait eu cet homme. Plus elle y songeait, plus elle se rendait compte que ce ne pouvait pas être Ruan. Ce qu'elle avait bu avait sans doute semé la confusion dans son esprit.
— Viens, tu as encore du sang sur le menton, je vais m'occuper de ça, décréta-t-elle, avant de l'entraîner dans la salle de bain.
Il hocha la tête, la gorge douloureuse. Sous ses yeux défilaient les images que Lúka avait mises dans son esprit. Ludméa ne voulait rien savoir, mais il découvrirait la vérité. Il fallait qu'il en ait le cœur net.
***
Ruan entra dans la salle de surveillance, les mains légèrement tremblantes. L'homme qu'il avait vu deux jours plus tôt était là. Il se rappelait qu'il n'avait pas été très coopératif, et se demanda s'il parviendrait à ses fins.
— Bonjour, commença-t-il.
L'homme se tourna vers lui et son visage s'assombrit. Son collègue les salua et retourna à ses écrans.
— J'ai une requête à vous soumettre…
— Si vous voulez savoir si Lewis est venu chercher d'autres enregistrements, ce n'est pas le cas.
— Non, en fait, je voudrais visionner une des vidéos…
— Cellule B35, c'est ça ? Dans le tiroir là-bas, fit-il avec un petit signe de tête en direction du tiroir en question.
— Je vous remercie.
Il ouvrit le tiroir et trouva ce qu'il cherchait. Il se tourna vers l'homme.
— Prenez ce poste-là, répondit-il sans se retourner.
Ruan regarda autour de lui et vit un poste inoccupé. Il s'assit sur le fauteuil et inséra le disque. Aussitôt, l'image apparut en grand en face de lui. Il avança la vidéo, voyant les heures défiler sur le coin gauche de l'écran, et s'étonna. Ludméa dormait profondément. Seule. Mais ce qui était bien plus troublant, c'était qu'il n'y avait pas la moindre trace de leur dîner. C'était comme si tout cela ne s'était jamais produit. Et lentement, Ruan sentit la panique l'envahir…
Il retourna fouiller dans le tiroir, et sortit l'enregistrement qui concernait sa cellule. La vidéo le montrait quittant la pièce vers dix-huit heures, mais il y revenait peu après vingt heures, et se mettait au lit presque immédiatement.
Il sentit la sueur couler le long de sa tempe. Que s'était-il passé ? Les enregistrements avaient été manipulés, mais par qui ? Qui avait intérêt à dissimuler la vérité ? Lewis ? L'homme qui s'occupait des caméras lui avait dit que le colonel n'avait pas touché aux enregistrements…
— Dites, qui s'est occupé de la surveillance, cette nuit ? demanda-t-il.
— Paskell, répondit l'homme.
— Vous pouvez l'appeler ?
— Il dort, rétorqua-t-il.
— C'est important.
L'homme haussa les épaules et poussa l'interphone vers Ruan.
— Appelez-le vous-même. C'est le 14271.
Ruan décrocha le combiné et composa le numéro, l'estomac noué. Cela n'allait pas être facile de parler avec ce masque sur son visage, cependant, activer la fonction haut-parleur ne lui semblait pas la plus brillante des idées. La voix ensommeillée de George Paskell lui répondit.
— Désolé de vous réveiller, Monsieur Paskell. Je suis Ruan Paso. Il faut que je vous pose quelques questions concernant votre garde de cette nuit.
— Je vous écoute.
— Est-ce que le colonel Lewis est venu ici, cette nuit ?
— Non, je ne l'ai pas vu.
— Très bien… Et… Est-ce que vous avez remarqué quelque chose d'étrange sur les écrans ? ajouta-t-il, espérant que Paskell ne percevait pas sa nervosité grandissante.
— Cela dépend de ce que vous entendez par étrange, répliqua l'homme.
Ruan le maudit. Il ne lui rendait pas la tâche facile… Il était très conscient du regard des deux hommes posé sur lui et leur tourna le dos, même si cela ne changea pas grand-chose au malaise qu'il ressentait.
— Je veux dire, quelque chose d'inhabituel, de différent de la routine, qui aurait pu attirer votre attention, qui vous aurait étonné… Mince, quelque chose d'étrange, quoi ! s'énerva-t-il.
— Vous parlez de votre petit dîner improvisé avec la jeune femme blonde ? avança Paskell.
— Exactement.
— Eh bien, que voulez-vous savoir ? Vous y étiez, j'imagine que je ne pourrai rien vous apprendre de plus !
— Pourquoi ce n'est pas sur les enregistrements ?
— Comment cela ? Ça n'est pas possible, répliqua Paskell.
— Je sais ce que je dis. Ça n'y est pas.
— Vous ne vous êtes pas trompé de jour ?
— Non, mais vous me prenez pour un idiot ? Je sais encore lire une date !
— Je ne comprends pas… Les enregistrements de cette nuit ont été archivés ce matin, et personne n'y a touché !
— Est-ce que vous avez remarqué autre chose ?
— Non, il ne me semble pas.
— Que s'est-il passé après le dîner ?
— Vous le savez, Monsieur Paso.
— Je veux l'entendre de votre bouche, insista Ruan.
— Eh bien, cette fille a repoussé vos avances, et vous êtes retourné vous coucher, expliqua-t-il. Mais franchement, vous êtes sûr que vous allez bien ?
— Il ne s'est rien passé d'autre ? le pressa Ruan.
— Non, rien du tout !
— Je n'ai pas quitté ma chambre, alors !
— Vous m'inquiétez, Monsieur Paso…
— Cet enregistrement a disparu, rétorqua-t-il. Moi, c'est ça qui m'inquiète. Il s'est forcément passé quelque chose. Qui est venu ici la nuit dernière ? Lewis ? Ne le protégez pas, je le saurai de toute façon !
— Non, ce n'était pas Lewis, fit doucement Paskell.
— Qui, alors ?
— C'était vous.
Paskell lui avait dit qu'il était venu un peu après minuit et qu'il lui avait présenté une autorisation. Comment se faisait-il qu'il ne se rappele pas de cela ? Il avait quitté les lieux une vingtaine de minutes plus tard, selon les dires de l'homme. Sans doute pour retrouver Ludméa… Mais pourquoi ? Pourquoi avait-il fait une chose pareille ? Et pourquoi ne se souvenait-il de rien ? Soit Lúka lui avait menti, soit il était en train de devenir fou.
***
Il sentait que Ludméa avait envie qu'il la prenne dans ses bras, cependant, il avait presque peur de la toucher. Les mains jointes sur ses genoux, la tête baissée, elle s'était assise à côté de lui, silencieuse. Au bout d'un moment, elle serra sa main dans les siennes et leva les yeux vers lui.
— Ruan, je t'en prie, parle-moi !
— J'ai été voir les enregistrements, commença-t-il.
— Et ?
Sa voix tremblait légèrement et ses grands yeux bleus étaient remplis d'appréhension. Ruan détourna le regard.
— Il n'y a rien sur les vidéos.
— Comment ça, rien ?
— Non, il n'y a rien. Tu as dormi tout le long, et tu étais seule.
— Oh, Ruan, si tu savais comme je suis soulagée ! s'écria-t-elle en le serrant contre elle.
Lui n'était pas soulagé, mais effrayé. Paniqué aurait été plus proche de vérité. Il caressa les cheveux de Ludméa, les yeux perdus dans le vague. L'avait-il fait ? Il restait une chance que ce ne soit pas le cas, et il s'y accrochait de tout son cœur.
— Je ne veux plus qu'on parle de ça, tu veux bien ? lui demanda Ludméa. Je veux que tout recommence comme avant. Que tu me prennes dans tes bras et que tu me souries quand tu me vois, au lieu de rester dans ton coin à faire une tête d'enterrement.
— Je ne pourrais jamais te faire du mal, Ludméa ! déclara-t-il.
— Je le sais. Mais tu n'as rien fait, le rassura-t-elle. A présent, oublions tout cela. Je ne veux plus qu'on ait cette conversation de nouveau, c'est d'accord ? Je te l'ai déjà demandé, mais tu n'as pas respecté cela. Je te le demande encore. S'il te plaît, je ne veux plus qu'on en parle.
Il hocha la tête lentement, le cœur serré. Elle lui sourit et l'embrassa doucement sur les lèvres. Ruan fut presque reconnaissant à Lúka de l'avoir frappé, car cela lui donna une excuse pour ne pas prolonger ce baiser. Il savait que pendant quelque temps, il serait incapable de la désirer à nouveau. Il avait bien trop peur de ce qui pourrait arriver…
***
John quitta son poste et s'installa devant l'écran que Ruan avait quitté deux heures plus tôt. Son collègue s'étonna.
— Mais qu'est-ce que tu fais ?
— Il faut que je voie tout cela de plus près, déclara-t-il. Ruan Paso… Cet homme est bizarre. Il est venu ici il y a deux jours… Juste avant la mort de Steven.
Son collègue acquiesça, le visage triste. Steven Sheldon avait été un homme apprécié, et sa mort était arrivée tellement soudainement !
— Ce type… Je t'assure qu'il y a quelque chose de louche, avec lui. La dernière fois, il a été odieux. Pas de s'il vous plaît, de merci, de Monsieur, non. Il donnait ses ordres et s'attendait à être obéi dans la seconde qui suivait.
— Il avait peut-être eu une mauvaise journée ? avança l'homme.
— Mauvaise journée, tu parles. Ce type est un sale con, c'est tout. Mais il vient fouiner ici, et cela ne me plaît pas du tout. Oh, je sais pourquoi il fait tout cela. Il a peur que sa fiancée découvre ce qu'il fait avec cette petite blonde.
John enfonça le disque dans le lecteur, et visionna l'enregistrement. Tout avait l'air normal. Les heures défilaient, l'image était nette et ne se répétait pas. A première vue, il n'y avait pas lieu de se poser plus de question. Mais l'homme n'aimait pas Ruan, et le tenait pour responsable de la mort de son collègue, alors il décida de ne pas s'arrêter là…
Au bout d'un moment, après plusieurs allers-retours entre son poste et le tiroir, il poussa une exclamation victorieuse. Son collègue se tourna vers lui.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu ne m'as pas habitué à tant de bonne humeur…
— Regarde ça !
Il fit défiler l'enregistrement sur l'écran, et y superposa une autre image.
— C'est l'enregistrement de cette nuit et celui de la semaine passée, expliqua-t-il.
— Je ne dirai qu'une chose : soit cette femme est un robot, soit cet enregistrement a été trafiqué, décréta son collègue.
— Je pense que Lewis pourrait avoir envie d'y jeter un coup d'œil…
***
— Lúka, les embryons T162 ont disparu, commença le Père, ses yeux flamboyant de colère. C'est toi qui les as pris ?
— Pourquoi j'aurais fait ça ? rétorqua son fils en haussant les épaules.
— Par jalousie ? Par rébellion ? Parce que tu aimes me rendre la vie impossible ?
— Je ne les ai pas touchés ! s'offusqua-t-il. Vous les avez sûrement déplacés !
— C'est toi qui les as pris, j'en suis certain !
— Ben si vous en êtes si sûr, pourquoi me posez-vous la question ? lui fit remarquer Lúka.
— Que crois-tu pouvoir en faire ? se moqua le Père.
— Je n'ai pas pris ces embryons, cracha-t-il avant de tourner les talons.
— Ne joue pas à ça avec moi ! cria son père, comme Lúka disparaissait dans le couloir. On sait tous les deux ce qui se passera pour le perdant, et on sait tous les deux que le perdant, ce sera toi !
— Allez vous faire foutre, lui lança Lúka depuis le couloir.
***
Line était en train de regarder la télévision, un paquet de chips à la main. Lúka se laissa tomber à côté d'elle et plongea sa main dans le paquet qu'elle lui tendit.
— Tu regardes quoi ? demanda-t-il, la bouche pleine.
— Star Wars, épisode cinq.
— C'est lequel, déjà, l'épisode cinq ?
— C'est celui-là, répondit-elle avec un signe de tête en direction de l'écran.
Elle se tourna vers lui et lui adressa un sourire moqueur.
— T'as des morceaux de chips dans les dents, répliqua son frère.
— On ne parle pas la bouche pleine, Lúka, rétorqua-t-elle. C'est vrai que j'ai des bouts de chips dans les dents ?
— Non, je disais ça pour t'embêter.
Il l'attira contre lui et l'embrassa tendrement sur la joue.
— Dis, c'est marrant… J'y ai jamais pensé avant, mais… Luke et Leia, Lúka et Line, c'est quand même proche, non ? avança sa sœur. Et ils sont jumeaux, eux aussi.
— Ouais. C'est plus la peine de se demander où notre cher père a trouvé l'inspiration pour nos prénoms. Je me demande quand est-ce qu'il va prendre son détendeur de plongée et sa cagoule, et me faire : "Lúka, je suis ton père…".
Line éclata de rire et ébouriffa ses cheveux.
— Heureusement qu'ils ne t'ont pas attendu pour faire la doublure de Dark Vador, commenta-t-elle.
Il haussa les épaules.
— N'empêche que Luke tue son père, à la fin. Où est-ce que Père a planqué mon sabre laser ?
— Mais non, il ne tue pas son père ! contra Line. Lúka ? Tout va bien ? ajouta-t-elle un peu inquiète. Vous vous êtes encore disputés ?
Il soupira et elle éteignit la télévision, se tournant vers lui.
— Vous vous disputez tous les jours, maintenant…
— Il pense que j'ai pris les embryons, commença-t-il.
— Oui, je sais qu'il les a cherchés partout, ce matin. Il a piqué une sacrée crise quand il a découvert qu'ils n'étaient plus là !
— Line ! s'écria Lúka en prenant le visage de sa sœur dans ses mains, les yeux remplis d'inquiétude.
— Non, il ne m'a pas frappée, rassure-toi, fit-elle en lui caressant la joue. Elle effleura le bleu qu'il avait à la mâchoire. On ne voyait déjà presque plus rien. Tu as pris ces embryons, Lúka ? demanda-t-elle.
Il baissa les yeux et elle frissonna. Elle posa son paquet de chips et lui ouvrit ses bras. Il s'y réfugia, le visage dans son cou, et elle caressa doucement ses cheveux.
— Pourquoi as-tu fait ça ?
— Je ne sais pas, avoua-t-il. J'avais l'impression que je devais le faire… Que c'était important.
— Père te tuera, s'il l'apprend !
— Non, tu penses ! Il a trop besoin de moi !
— Lúka, tu ne peux rien faire avec ces embryons ! Pourquoi les avoir pris ? Tu sais qu'aucune femme avant Lyen n'a pu les mener à terme ! lui reprocha-t-elle.
— Je sais, mais… J'ai pensé que…
Il releva la tête et la regarda droit dans les yeux. Elle le repoussa, bouleversée.
— C'est hors de question !
— Line, je t'en prie ! insista-t-il. Tu ne risques rien !
La jeune femme battit plusieurs fois des paupières pour chasser les larmes qui menaçaient de couler.
— Je ne peux pas !
— Mais pourquoi ?!!
Line se tourna vers lui, le visage défait. Elle lui fit un pâle sourire, les lèvres légèrement tremblantes.
— Parce que je suis enceinte, Lúka.
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1. Le mardi 4 juillet 2006 à 21:01, par Nantu
2. Le mercredi 5 juillet 2006 à 10:53, par Ness
3. Le mercredi 5 juillet 2006 à 11:36, par Nantu
4. Le mercredi 31 janvier 2007 à 21:49, par marie
5. Le jeudi 15 février 2007 à 13:51, par Ness
6. Le jeudi 19 avril 2007 à 14:16, par linka
7. Le samedi 25 août 2007 à 14:22, par Mélie
8. Le vendredi 31 août 2007 à 09:52, par Ness
9. Le vendredi 31 août 2007 à 13:22, par Mélie
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