CHAPITRE XI
Lyen attendait, les yeux rivés sur la porte. Ses joues étaient mouillées de larmes, mais elle ne les essuyait même plus. Sa sœur souffrait, elle le sentait dans toutes les fibres de son corps. Et si elle le sentait comme ça, cela ne pouvait signifier qu'une seule chose : que la douleur avait atteint un seuil tel que Nato n'était plus capable de fermer son esprit.
Au début, la jeune fille avait tambouriné contre la porte, elle avait hurlé, réclamé qu'on la laisse voir sa sœur, mais cela n'avait eu d'autre résultat que celui de l'épuiser. Alors elle s'était tue, et elle avait commencé sa longue attente. Quelque part au fond d'elle, elle savait que le Fils ne tarderait pas à venir la chercher.
Cela faisait maintenant un peu plus de deux heures qu'elle n'avait pas bougé, et ses jambes s'engourdissaient lentement. La mâchoire crispée, les poings serrés, elle se concentrait de toutes ses forces, cependant, elle ne parvenait pas à contacter Nato. Elle n'était pas aussi douée qu'elle pour cela, et ne l'avait jamais autant regretté qu'en cet instant. Si seulement elle pouvait lui dire qu'elle l'aimait, qu'elle lui demandait pardon, qu'elle aurait voulu être auprès d'elle !
La porte s'ouvrit enfin, et le Fils apparut. A la vue de son visage, Lyen comprit que le moindre mot de travers lui voudrait la correction du siècle. Elle se leva lentement, chancelant un peu sur ses jambes cotonneuses. Lúka l'agrippa par la manche de sa chemise et la tira hors de la pièce, impatient.
— Je t'emmène voir ta sœur, déclara-t-il. Mais je te préviens tout de suite, si tu fais une scène comme la dernière fois, je te tue.
Elle leva vers lui ses grands yeux bleu-gris. Il ne la regardait pas, mais les commissures de ses lèvres étaient blanches, et son visage semblait moulé dans un masque, totalement vide d'expression. Elle le connaissait suffisamment pour savoir ce que cela signifiait : il était dans une rage terrible et se contenait à grand peine. Elle sentit la peur l'envahir.
La tête baissée, elle le suivit à travers les longs couloirs. Il marchait vite et elle avait de la peine à maintenir l'allure. Parfois, elle devait courir pour le rattraper. Elle savait que si elle n'allait pas assez vite, il la frapperait.
Enfin, ils arrivèrent devant une grande porte. Lúka posa sa main sur la plaque argentée, et elle s'ouvrit. Lyen le suivit à l'intérieur, les jambes tremblantes. Elle entendait les gémissements de douleur de sa sœur et sentait sa détresse. Soudain, elle la vit, perdue au fond d'un grand lit blanc. Elle se précipita auprès d'elle.
— Nato ! Nato, qu'est-ce qui t'arrive ?
Sa sœur souleva ses paupières sur un regard vitreux et ses lèvres remuèrent. Son visage se crispa de douleur et elle gémit.
— Elle est en train de mourir, voilà ce qui lui arrive, répondit le Père d'un ton dur.
Lyen releva les yeux et croisa les siens. Un frisson remonta le long de son échine et elle se dépêcha de détourner son regard. Autant elle détestait le Fils, autant elle craignait le Père. Une main se posa sur son épaule. Une main douce, qui ne pouvait être celle de Lúka.
— Lyen, je suis désolée…
Elle se dégagea et fit face à Line. La femme n'avait guère changé. Ses cheveux étaient plus longs, et son visage avait pris de la maturité. Par contre, elle lui semblait bien moins imposante que par le passé. La première et dernière fois que Lyen l'avait vue, elle avait six ans. Neuf ans avaient passé, et elle avait pris plusieurs dizaines de centimètres. A présent, elle faisait la même taille que Line, et la femme ne lui paraissait plus ni si belle, ni si irréelle.
— Qu'est-ce que vous lui avez fait ? cracha-t-elle.
— L'accouchement s'est mal passé, et…
Line ne termina pas sa phrase, mais elle jeta un regard lourd de sens à son père. Ce dernier lui dit quelque chose dans une langue que Lyen ne pouvait pas comprendre, et elle se détourna.
— Le bébé, il est où ?
— Les bébés. Ils sont là, répondit le Fils en désignant ce qui ressemblait à un sac de tissu blanc, sur une table à quelques mètres d'eux.
Lyen fronça les sourcils.
— Ils sont morts, ajouta-t-il. Je ne pense pas que tu aies envie de les voir.
Elle ne daigna même pas répondre. La main de sa sœur reposait sur le drap ; elle la prit dans la sienne, et Nato ouvrit les yeux à nouveau.
— Tu as grandi, souffla-t-elle. Tu es une femme, à présent.
Lyen se mit à pleurer silencieusement. Elle ne voulait pas être une femme. Elle voulait rester une petite fille.
— Tu ressembles à maman, ajouta-t-elle. Tu es très belle…
— Je veux pas être belle. Je veux juste que tu ailles mieux ! s'écria Lyen. Nato, je te demande pardon pour toutes ces choses que je t'ai dites !
— C'était il y a si longtemps ! Tu n'étais qu'une petite fille, tu ne pouvais pas comprendre !
— Ça veut dire que tu ne m'en veux pas ?
— Voyons, je ne t'en ai jamais voulu !
Elle grimaça de douleur et Lúka s'assit près d'elle et prit sa main dans la sienne. Elle se détendit et lui sourit, sous le regard noir de Lyen.
— Lúka, sors d'ici, ordonna son père.
— Non, rétorqua-t-il. Je reste.
— Line, dis à ton frère de sortir.
La femme le regarda droit dans les yeux, le visage dur.
— Allez vous faire foutre !
Lúka leva de grands yeux étonnés vers sa sœur. Elle posa une main sur son épaule et il lui sourit.
— Tu te crois maligne, ma petite ? On va voir qui est le plus malin, menaça son père avant de tourner les talons.
Lyen fixa la main du Fils dans celle de Nato avec haine. Lentement, elle releva son visage et plongea ses yeux dans les siens.
— Lâche la main de ma sœur ! ordonna-t-elle.
— Non !
— Lâche-la !
— Pas question !
— Lúka, je t'en prie, intervint Line.
Elle murmura quelque chose à son oreille, et lentement, il libéra les doigts de Nato, sans quitter Lyen des yeux. Line l'entraîna dans un coin de la pièce, et il la suivit avec beaucoup de réticence. La jeune fille se détendit.
— Un jour, je le tuerai, souffla-t-elle.
— Lyen, ne réagis pas comme ça ! Il voulait simplement m'aider, expliqua Nato.
— Il peut t'aider sans te prendre par la main, rétorqua-t-elle.
Nato ferma les yeux et étouffa un gémissement. Lyen caressa sa joue moite, tentant de contenir ses larmes.
— Si tu savais comme je m'en suis voulu de t'avoir dit toutes ces horreurs ! Mais quand je t'ai vue avec lui, c'était plus fort que moi, je t'ai détestée ! J'ai souhaité que tu meures ! J'ai voulu que ton bébé meure aussi ! avoua-t-elle. Je te demande pardon ! Tout est de ma faute !
— Mais non ! Rien n'est de ta faute, Lyen ! Je ne veux pas que tu penses que ce qui m'arrive à un quelconque rapport avec toi !
Elle ferma les yeux un instant, et sa respiration se fit saccadée. Lyen lança un regard paniqué à Lúka, mais il était trop occupé à se disputer avec sa sœur. Nato respira un peu mieux, et le soulagement l'envahit.
— Les bébés sont morts, déclara la femme. Ceux-là, je les ai presque portés à terme…
— Ceux-là ? répéta Lyen, étonnée.
— Ce sont les troisièmes.
Les larmes coulaient sur ses joues, mais elle n'avait pas la force de les essuyer. Elle cligna plusieurs fois des paupières pour les chasser. Lyen se mit à pleurer.
— Je veux pas que tu meures ! J'ai besoin de toi !
— Je sais, Lyen. Mais tu es grande, maintenant ! Tu es forte, bien plus forte que moi !
— Non, je suis pas grande ! Tu ne peux pas me laisser comme ça !
Elle s'allongea sur le lit à côté de sa sœur et colla sa joue à la sienne. Nato referma ses bras autour d'elle, et Lyen sentit à quel point ses forces faiblissaient. Les épaules secouées de sanglots, elle enfouit son visage dans les cheveux de la femme,
— Lyen, tu y arriveras ! lui assura Nato. N'oublie pas qui tu es ! Tu es une princesse. Et tu es une sacrée tête de mule, aussi !
Elle se mit à rire, mais ce rire ressemblait plus à un sanglot.
— Tu trouveras le moyen de partir, tu as toujours été la plus forte d'entre nous ! reprit-elle. Je suis désolée de ne pas avoir tenu ma promesse…
— Mais je m'en fous, de cette promesse ! pleura Lyen. Je ne partirai pas sans toi ! Je les tuerai tous, et je t'emmènerai ! Je te soignerai, puisqu'ils ne veulent pas le faire !
— C'est trop tard, et tu le sais bien ! Regarde-moi ! Regarde-moi, Lyen !
La jeune fille se redressa sur un coude et releva la tête. Sa sœur lui fit un pauvre sourire. Ses joues étaient creuses et ses yeux avaient perdu tout éclat.
— Je vais mourir, déclara-t-elle. Pas dans dix jours, pas demain, mais aujourd'hui. Il ne me reste peut-être que quelques heures, et encore.
— Pourquoi ils ne font rien pour te soigner, hein ? Pourquoi ils ne te guérissent pas ?!! s'écria-t-elle.
— Je ne leur sers à rien… Je n'arrive pas à porter leurs bébés, je ne leur suis plus utile…
— Et Lúka, ton cher Lúka ! Je l'ai vu t'embrasser ! Il a l'air de tenir à toi ! Pourquoi ne fait-il rien ?
— Il fait ce qu'il peut…
— Je le déteste ! sanglota-t-elle. Je le hais ! C'est un faible ! Il ne fait rien parce qu'il a peur de son père !
— Que ferais-tu, à sa place ? Que sais-tu de lui ? De son enfance ? Il ne peut pas désobéir à son père ! Il doit protéger sa sœur ! Il sait très bien qu'il s'en prendrait à elle, si…
Elle fut prise d'une quinte de toux, et un peu de sang coula de ses lèvres. Lyen blêmit. Elle se laissa glisser au bas du lit.
— Nato, je ne vais pas te laisser mourir !
— Lyen, je t'en prie, tu ne peux pas te battre contre tout le monde ! Parfois, il faut apprendre à lâcher prise quand le combat n'en vaut plus la peine !
— Mais comment peux-tu dire que ça n'en vaut pas la peine ? C'est de ta vie, dont il s'agit ! De ta vie !
Nato sourit et secoua doucement la tête. Lyen se calma et essuya ses larmes en reniflant.
— Tu as eu les livres ? demanda-t-elle.
— Oui… C'était toi ? Je pensais que c'était Line…
— Non, c'était moi… Il y avait quelques avantages à être proche de Lúka, murmura-t-elle.
Lyen resta interdite. Ainsi, c'était pour cela que sa sœur s'était humiliée ? Pour elle ?
— Pas seulement pour ça. Je l'ai aimé, Lyen. Je suis désolée. Je suis sûre que tu dois penser que je me suis souillée, mais je l'ai aimé.
— Tu ne l'as pas aimé ! rétorqua-t-elle. Tu t'es attachée à lui parce qu'il était la seule personne qui s'occupait de toi !
— Peut-être que tu as raison, soupira Nato. Mais peut-être que je l'aurais aimé aussi dans d'autres circonstances. De toute façon, le passé est le passé. Je ne regrette pas ce que j'ai fait. Tu as aimé les livres ?
Elle hocha la tête en silence. Sa sœur était si forte ! Elle l'avait accusée de faiblesse, mais Nato n'avait rien de faible ! Elle s'était sacrifiée pour elle !
— Tu te rappelles quand je t'avais dit que tu n'étais pas une princesse ?
La femme acquiesça, les larmes mouillant à nouveau ses yeux.
— Eh bien je le pense toujours. Tu n'es pas une princesse, Nato. Tu es une reine.
Et Lyen saisit entre ses doigts les cheveux de sa sœur et commença à les tresser.
***
Lyen essuya une larme qui coulait sur sa joue. Nato était morte six ans plus tôt et rien ne pourrait la ramener. Et à présent, c'était son tour. Ses forces l'abandonnaient, et elle savait que ses jours étaient comptés. Ludméa passait beaucoup de temps avec elle, avec les jumeaux, et sa présence lui apportait du réconfort. Voir la jeune femme s'occuper de ses enfants avec autant de tendresse et de douceur la rassurait : lorsqu'elle serait partie, les deux bébés ne seraient pas seuls.
Si seulement elle avait les moyens de la mettre en garde contre Ruan et contre le Fils ! Ils ne la laisseraient sans doute pas garder les enfants… Mais que pouvait-elle faire de plus ? Elle ne parlait pas la langue de Ludméa, même si elle la comprenait un peu, et la jeune femme ne parlait ni la langue des anciens, ni la langue de son peuple…
Elle s'en voulait d'entraîner Ludméa dans tout cela. L'impliquer dans cette histoire mettait sa vie en danger, et cette idée lui était pénible. Chaque fois que la jeune femme lui souriait, elle ne pouvait s'empêcher de sentir la culpabilité l'envahir. Ludméa l'avait sauvée, et elle la remerciait en liant son destin au sien ! Et si le Fils lui faisait du mal ? Et Ruan ?
L'homme était venu la voir plusieurs fois. Même si elle ne discernait plus la présence de Lúka, elle était certaine qu'il n'était pas loin. Et que Ruan était son complice. En voyant la façon dont il effleurait la main de Ludméa, la façon dont il lui souriait, elle savait qu'il l'aimait. Et la jeune femme l'aimait aussi, même si elle faisait tout pour le cacher. A chaque fois que Lyen surprenait le regard de Ruan sur Ludméa ou sa main sur son épaule, elle sentait la colère monter en elle. Elle devait se contenir pour ne pas le repousser, l'éloigner d'elle. Mais Ludméa n'aurait pas compris. Elle ne connaissait pas son Don, elle ne connaissait pas Lúka. Et surtout, elle ne savait pas que Ruan la manipulait depuis le début… Lyen, avec les quelques mots d'alphien qu'elle parlait, était incapable de la mettre en garde. Si elle avait été comme Nato, elle aurait pu l'inciter à la méfiance. Mais Ludméa aurait-elle seulement écouté ?
Lyen s'était attachée à elle. A part Nato, Line et Lúka, elle était la seule personne avec qui elle liait un contact depuis près de quinze ans. Pour ce qui était de Line, on ne pouvait même pas appeler cela un contact. Et elle se serait bien passée de son frère, également. Le Fils n'était pas le genre de personnes que l'on avait envie de connaître… Mais Ludméa était douce, attentionnée, et Lyen savait qu'elle pouvait lui faire confiance. En quelques jours, elle avait passé plus de temps avec elle qu'en quinze ans avec Nato. Sans qu'elle puisse trop dire pourquoi, elle lui rappelait sa sœur aînée. Et elle avait désespérément envie de la protéger…
Ludméa se tourna vers elle, un sourire aux lèvres. Mais en voyant ses joues mouillées, son visage s'assombrit. Inquiète, elle lui demanda si tout allait bien. Lyen hocha la tête, la gorge douloureuse et les yeux brûlants de larmes contenues. La jeune femme caressa doucement sa joue et remit une mèche rousse derrière son oreille. Lyen sourit : elle l'avait vue faire ce geste des dizaines de fois, mais toujours avec ses propres cheveux. Elle posa sa main sur la main de Ludméa et ferma les yeux. Deux larmes coulèrent le long de ses joues.
— Lyen, pourquoi tu pleures ?
Elle secoua la tête. Comment lui expliquer la raison de ses larmes ? Comment lui expliquer qu'elle pleurait la mort de sa sœur, qu'elle pleurait sa famille qu'elle n'avait pas revue depuis quinze ans ? Son frère qui lui manquait encore, après toutes ces années ? Sa petite sœur Cali, future reine d'Eaven, qu'elle n'aurait jamais l'occasion de connaître ? Ses enfants, qu'elle ne verrait pas grandir ? Comment lui dire qu'elle regrettait de lui imposer ce fardeau ? Qu'elle souffrait de ne pas pouvoir la prévenir de tout ce qui l'attendait ?
Ludméa se leva, et alla chercher les jumeaux. Elle lui confia la petite fille, qui ouvrit ses grands yeux gris bouffis de sommeil, et elle prit le garçon dans ses bras, caressant ses cheveux noirs avec un sourire. Lyen baissa les yeux sur sa fille.
— Tu ne te souviendras pas de moi… Tu ne sauras jamais qui était ta mère… Je suis tellement désolée d'être si faible, de n'avoir pas su faire le bon choix… Mais Ludméa sera une bonne mère pour toi, pour vous deux… Elle vous aime déjà.
Elle croisa le regard de la jeune femme et vit les larmes dans ses yeux.
— Tu feras bien attention à ton frère, n'est-ce pas ? Les filles sont toujours tellement plus matures que les garçons…
Sa voix se brisa en un sanglot. Elle se pencha, et déposa un baiser sur le front de sa fille. Celle-ci se mit à gigoter et commença à pleurer. Lyen caressa les fins cheveux blancs et berça la petite contre elle en chantonnant doucement. Elle ne se rappelait pas toutes les paroles, mais c'était une berceuse que leur mère leur avait chantée, qu'elle l'avait entendue chanter à Cali pour l'endormir. Sa fille se calma et ferma les yeux, sereine.
— Nato, la baptisa Lyen. Tu n'as pas ses cheveux roux, mais j'espère que tu auras un peu de sa sagesse…
Elle sourit à travers ses larmes et confia le bébé à Ludméa. Elle prit son fils dans ses bras, émerveillée de ses yeux d'un brun presque noir. L'aurait-elle aimé s'il avait eu les yeux de Lúka ? Sans doute que oui…
— Je sais que tu ne deviendras pas comme lui, je le sens au fond de moi… Tu auras une mère aimante, tu seras libre, et je suis sûre que tu seras beau et fort. Il faudra bien veiller sur ta sœur, la protéger. Je te fais confiance, je sais que tu l'aimeras et que tu seras toujours là pour elle.
Elle embrassa le front de son fils et passa une main dans ses boucles noires.
— Yolan, décréta Lyen. Mon frère était bon et juste, il avait l'étoffe d'un roi. J'aimerais que tu deviennes comme lui.
Elle ferma les yeux et serra son fils contre elle. Elle pouvait entendre les sanglots étouffés de Ludméa, et la prit par la taille, l'attirant près d'elle.
— Ludméa, pas pleurer.
La jeune femme tenta un sourire et essuya ses larmes.
— Lyen, tout n'est pas fini, on peut encore te sauver…
— Parfois, il faut apprendre à lâcher prise lorsque le combat n'en vaut plus la peine, récita-t-elle dans la langue de son peuple. Lyen mourir, ajouta-t-elle en alphien.
Ludméa n'avait jamais appris ce mot à la femme, et l'espace d'un instant, elle se demanda qui l'avait fait. Puis, cette pensée se perdit, chassée de son esprit par ses émotions. La femme n'allait pas forcément mourir. Ruan avait dit que l'antiviral avait ralenti l'avancée du virus, mais que ses effets n'avaient pas duré aussi longtemps que ce qu'ils avaient espéré. Cependant, il restait encore les anticoagulants ! Lyen avait repris des forces, elle supporterait peut-être mieux le traitement !
— Non, tu ne vas pas mourir ! rétorqua-t-elle. On va te sauver ! Sois forte !
Lyen sourit et secoua doucement la tête. Une seule personne pouvait la sauver, et c'était cette même personne qui l'avait condamnée : Lúka.
***
Ruan déboula dans la pièce où se trouvait Lewis.
— Il faut qu'on parle !
Les deux officiers avec qui le colonel conversait se levèrent sur un signe de ce dernier et se dirigèrent vers la porte.
— Pourquoi avez-vous réclamé ces enregistrements ?
Lewis soupira et passa une main dans ses courts cheveux bruns parsemés de gris. Ruan s'assit sur la chaise qui lui faisait face.
— Je pense que vous devez le savoir, Paso, rétorqua le militaire. Je les ai détruits.
— Mais pourquoi ? insista Ruan.
— Est-ce que vous aimez votre fiancée ? demanda-t-il.
— Cela ne vous concerne en rien ! se défendit-t-il.
— Non, en effet, cela ne me concerne pas, reconnut le colonel. Mais je pense que ce n'est pas le cas. Si vous aimiez Ylana, vous ne la feriez pas souffrir comme cela.
Pour une fois, Ruan était content de porter le masque de protection. Il n'aurait pas aimé que Lewis le voie rougir.
— Ma vie privée ne regarde que moi !
— Certes. Cependant, votre vie privée, comme vous dites, s'étale sur des dizaines d'heures de vidéo. Oh, la plupart d'entre elles ne sont pas très compromettantes. Cependant, cela m'étonnerait qu'Ylana soit au courant de la présence de Ludméa Eisl dans la zone d'isolation. Et encore moins du fait que vous passiez tout votre temps libre en sa compagnie… derrière l'armoire, ajouta-t-il avec une petite moue de mépris.
— Ce n'est pas ce que vous croyiez, bafouilla Ruan, rouge de honte.
— Non, sans doute. Mais certaines personnes pourraient mal interpréter ce qui n'est pas ce que je crois. Certaines personnes pourraient penser que vous vous amusez beaucoup derrière cette armoire, tous les deux.
— Ernst, je vous en prie, essayez de comprendre, commença Ruan.
— Tiens, vous m'appelez par mon prénom, à présent ? Je ne savais même pas que vous le connaissiez, rétorqua Lewis. Qu'est-ce que je devrais comprendre ?
— Je ne sais pas où j'en suis avec Ylana, avoua-t-il. Je pense que je suis amoureux de Ludméa, mais je ne peux pas le lui dire comme ça, dans cette zone d'isolation. Je veux dire, tout est filmé, et…
— Oui, tout est filmé, c'est bien là qu'est le problème.
— C'est arrivé comme ça, et je me suis laissé dépasser…
Lewis se cala au fond de son fauteuil, les yeux fixés sur lui. Son visage se détendit un peu, et Ruan crut même y voir de la sympathie.
— Vous savez qu'à ce petit jeu-là, vous risquez de les perdre toutes les deux ?
— Je sais.
— J'ai eu tort de vous destituer. J'aurais dû savoir que vous vous laisseriez aller, sans vos responsabilités. Mais je ne pensais pas que cela irait aussi loin. Vous m'avez demandé pourquoi j'ai détruit ces enregistrements…
Ruan hocha la tête, les yeux baissés.
— Il y a deux raisons, et elles vont sûrement vous surprendre. Il y a quelques jours, vous m'avez jeté à la figure que je connaissais pas le Général Borovitch. Vous vous trompiez. Je connais Daniel. Pas très bien, mais suffisamment pour avoir du respect pour lui. Comme vous n'êtes pas sans le savoir, lui et Dortner peuvent consulter ces enregistrements à n'importe quel moment. J'ai un fils, Ruan, vous le savez peut-être. Il a quelques années de moins que vous, mais lui aussi est une véritable tête de mule. Que pensez-vous qu'un père ressent lorsqu'il voit son fils agir de manière aussi irresponsable ? Vous croyez que cela ferait plaisir à Daniel de vous voir passer du bon temps avec une jeune femme alors que vous êtes censé diriger ce service ? Que penserait-il de vous ? Que penserait-il de lui ? De sa décision de vous confier tant de responsabilités ? Vous ne croyez pas qu'il se sentirait trahi ?
— Je pense que vous avez raison, reconnut Ruan. Daniel n'aimerait pas cela.
— La deuxième raison, c'est le docteur Schmidt. Je sais ce que vous pensez. Vous pensez que j'aime Ylana et que je cherche un moyen pour vous l'enlever. Il est vrai que j'ai beaucoup d'affection pour elle. Cependant, c'est vous qu'elle aime, pas moi. Je vous ai dit que vous ne la méritiez pas, et c'est la vérité. Quelle sorte d'homme peut traiter une femme d'une manière aussi méprisante ? Si vous l'aimiez, vous voudriez la protéger, pas la faire souffrir. Et que croyez-vous qu'il se passera lorsqu'elle apprendra la vérité ?
Ruan ne répondit pas. Lewis avait raison, et ils le savaient tous les deux. Mais comment pourrait-il laisser Ludméa ? Il aimait cette femme ! Il pensait à elle du matin au soir !
— J'ai détruit ces enregistrements pour vous laisser une chance de rattraper vos conneries, Paso ! Maintenant, vous allez me faire le plaisir de montrer un peu de respect à ces deux femmes. Vous trompez Ylana avec la première venue au vu et au su de tous, alors que votre union est prévue pour dans quelques mois, vous vous servez d'une jeune femme innocente pour réaffirmer votre virilité, votre ego ou je ne sais quoi encore. Vous devriez avoir honte de votre comportement. Quel âge avez-vous donc ? Je ne suis pas votre père, je ne suis pas un de vos amis non plus, et ce ne devrait pas être mon rôle de vous dire tout cela. Cependant, quand je vois la manière dont vous vous comportez avec ces deux femmes, cela me révolte. Ylana a déjà tellement souffert de votre infidélité ! On dirait que vous voulez battre le record du plus beau salaud du service. Je vais vous dire une chose, Paso, vous devriez cesser vos efforts, cela fait bien longtemps que vous êtes en tête.
Ruan acquiesça lentement, les mains tremblantes et les dents serrées. Comment Lewis osait-il l'insulter de pareille manière ? Certes, tout ce qu'il avait dit n'était pas faux, mais il n'avait pas le droit de le sermonner comme cela ! Il se leva, repoussant la chaise avec tout le calme dont il était capable.
— Je vous remercie de vos conseils, Lewis, réussit-il à articuler. Je leur parlerai.
Le colonel hocha la tête et ralluma son ordinateur.
— Les femmes ne sont pas des trophées, Ruan. Le jour où l'une d'entre elles vous traitera comme vous les traitez, vous comprendrez cela.
***
— Ruan, tu en fais une de ces têtes ! Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu t'es encore disputé avec Lewis, c'est ça ? demanda Ylana.
— Non non, je suis un peu fatigué, c'est tout. Je crois qu'il faut qu'on se parle un peu, commença-t-il.
— Bonne idée.
Elle s'assit, et il prit place sur la chaise face à la sienne. Le masque de protection qui recouvrait le visage de sa fiancée n'allait pas arranger les choses…
— Tu sais que ces quelques derniers jours, je n'étais pas très présent, avança-t-il. Je pense que j'avais besoin de réfléchir à tout ça, à nous deux, à notre union…
— Qu'est-ce que tu veux dire par là, Ruan ? s'inquiéta-t-elle.
Elle prit sa main dans les siennes, et il lui sourit.
— Tu sais, avec le virus, le fait que je sois peut-être contaminé…
— Tu n'es pas contaminé, coupa-t-elle. J'en suis quasiment certaine. Mais continue.
— Il n'y a pas grand-chose à dire de plus, mentit-il. Je voulais juste t'expliquer pourquoi j'avais été un peu distant.
— Et c'est de ça que tu voulais me parler ?
— Eh bien, oui.
— Oh, mais il ne faut pas t'inquiéter pour cela ! Je n'avais absolument pas le temps de te voir, de toute manière. J'étais trop occupée avec ce virus. Je suis toujours trop occupée, mais j'ai envie d'une pause.
— La femme s'affaiblit, fit Ruan.
— Je sais, soupira Ylana. Visiblement, l'antiviral que nous avons créé n'était pas parfaitement adapté. Mais je suis en train d'effectuer quelques modifications, et je pense que je pourrai commencer un nouveau test dans une dizaine d'heures.
— Tu vas réussir, Ylana. J'en suis sûr.
— J'aimerais bien en être aussi sûre que toi, rétorqua-t-elle. Tu sais qu'on s'était décidés pour des roses rouges, pour notre union. J'ai vu une variété de toutes nouvelles roses bleues, dernièrement. Je me disais que des roses bleues seraient peut-être plus originales. Qu'est-ce que tu en penses ?
Ruan sourit, mais les paroles de Lewis résonnaient encore dans sa tête. Cependant, il ne pouvait pas dire la vérité à Ylana. Pas maintenant. Dans quelques jours, il serait plus sûr de ses choix. Oui, cela attendrait encore quelques jours…
— Je pense que des roses bleues seraient parfaites.
***
Ludméa se précipita vers Ruan dès qu'il eut passé la porte. Elle le serra contre elle, et il referma ses bras autour d'elle, un peu hésitant. Elle leva son visage vers le sien, et il vit qu'elle avait pleuré.
— Ludméa ? Qu'est-ce qui se passe ?
— Rien de nouveau. Lyen s'affaiblit de plus en plus, et je suis une personne très émotive, c'est tout.
Il caressa ses cheveux et lui sourit.
— Tout n'est peut-être pas perdu, tu sais. On peut encore la sauver.
— Elle sait qu'elle va mourir, c'est ça le plus triste ! Elle est tellement résignée !
— Tu t'es vraiment attachée à elle, n'est-ce pas ?
Elle hocha la tête. Il la serra dans ses bras et la berça doucement contre lui.
— Tu n'aurais pas dû. Je sais que ça ne t'aide pas beaucoup que je te dise ça, mais c'est la vérité. Nous ne savons rien de cette femme !
— Elle a donné des noms aux bébés, aujourd'hui, déclara Ludméa, sans tenir compte de sa remarque. Et elle m'a demandé d'être leur mère.
Ruan s'écarta un peu d'elle et la regarda droit dans les yeux. Elle était sérieuse… et bouleversée.
— Tu sais que si elle meurt, ses enfants seront la propriété du gouvernement. Et cela m'étonnerait qu'il te les confie.
— Je sais tout cela. Mais elle, elle ne le sait pas. Si elle meurt, je veux qu'elle meure en paix. Cela ne sert à rien de lui faire comprendre que ses enfants seront enfermés dans un laboratoire toute leur vie, rétorqua-t-elle.
— Non, bien sûr !
Il lui sourit et l'embrassa doucement sur les lèvres. Ludméa écarquilla les yeux. C'était la première fois qu'il lui manifestait son affection sous le regard des caméras.
— Et si on dînait ensemble, ce soir ? proposa-t-il. Le repas n'aura rien de gastronomique, et ce dîner ne sera pas le plus romantique dont on pourrait rêver, mais…
— Ça me va, répondit Ludméa. Ces derniers jours, nous n'avons pas pu partager beaucoup de repas. Tu m'as manqué, aujourd'hui, avoua-t-elle en rougissant légèrement.
— Toi aussi…
Il l'embrassa avec passion et elle l'entraîna derrière l'armoire.
— Je croyais qu'on avait dit, plus de propositions indécentes derrière l'armoire ? s'étonna Ruan.
— Eh bien, il faut croire que j'ai changé d'avis, répliqua Ludméa.
Il remonta ses mains le long de son dos et dégrafa son soutien-gorge. Il effleura ses seins, la serrant contre lui. Ses baisers se firent plus pressants. Elle commença à déboutonner sa chemise ; ses doigts tremblaient légèrement. Il plongea ses yeux dans les siens et elle lui sourit un peu timidement. Il attrapa son poignet :
— Non, arrête… Tu es bouleversée, ce n'est pas le moment de faire ça.
— Oh, Ruan, je… Je suis désolée !
Il l'attira contre lui et elle se mit à pleurer.
— Chuuuut, ça va aller, Ludméa… Tu n'as pas à t'excuser, lui murmura-t-il à l'oreille. Il faut que tu te reposes un peu. Je vais te donner quelque chose pour te calmer, tu veux ?
Elle essuya ses larmes et lui sourit.
— Non, je pense que ça va déjà mieux. Je suis heureuse que tu sois venu me voir. Je vais m'allonger un peu, histoire d'être en forme pour notre dîner.
— Très bien. Moi, je vais essayer de nous trouver de la nourriture digne de ce nom. Je passerai vers vingt heures, d'accord ?
Elle acquiesça et caressa sa joue.
— Je ne sais pas ce que j'aurais fait, si tu n'avais pas été là…
***
Ruan était étendu sur son lit et fixait le plafond, le visage soucieux. Lewis avait dit de nombreuses choses vraies. Il devait choisir, c'était certain, mais le choix n'avait rien de simple. D'un côté, il y avait Ylana, la femme avec qui il vivait depuis plus de deux ans. Il savait qu'il n'était pas amoureux d'elle, cependant, il l'appréciait beaucoup, et la vie avec elle était agréable. Ils avaient des intérêts communs et se connaissaient bien. De l'autre côté, il y avait Ludméa. Il ne savait presque rien d'elle, si ce n'est qu'il ne pouvait la regarder sans que son cœur s'accélére, qu'elle lui manquait dès qu'il passait plusieurs heures sans la voir, et qu'il n'avait fait que penser à elle au cours des cinq derniers jours.
Il soupira, et tenta de chasser ces pensées de son esprit. Ce soir, il dînait avec Ludméa. Il ne reverrait Ylana que le lendemain. D'ici là, il serait temps d'aviser.
***
Il était en retard. Cela faisait trois fois en moins d'une minute que Ludméa consultait l'horloge murale, et que celle-ci lui annonçait la même chose : vingt heures quinze. Avait-il oublié leur rendez-vous ? Cela ne lui ressemblait pas. D'un autre côté, comment pouvait-elle dire ce qui lui ressemblait ou pas ? Elle le connaissait si peu…
Elle avait brossé ses cheveux jusqu'à ce qu'ils retrouvent leur brillance habituelle. Elle aurait aimé les coiffer différemment, pour marquer l'événement, mais elle n'avait rien pour les attacher. Et de toute manière, même la plus belle des coiffures n'aurait pas suffi à compenser l'informe combinaison blanche qu'elle portait.
Elle se leva et fit quelques pas, avant de retourner s'asseoir : si Ruan la trouvait debout, il pourrait penser qu'elle s'était impatientée et qu'elle était sur le point d'aller frapper à sa porte. Non, mieux valait rester assise. Cependant, il pourrait penser qu'elle attendait désespérément sa venue, ce qui n'était bien évidemment pas le cas.
Vingt heures seize. Elle soupira. Il avait sûrement oublié. Et s'il lui était arrivé quelque chose ? A peine avait-elle formulé cette pensée qu'elle se traita d'idiote : que pouvait-il lui arriver ? L'endroit était étroitement surveillé !
Non, il avait oublié. Elle mordilla sa lèvre inférieure, l'estomac noué. Vingt heures dix-huit. On frappa à sa porte et elle sursauta.
— Oui ? fit-elle s'une voix qu'elle espérait calme et posée.
— C'est Ruan.
— Entre ! s'écria-t-elle.
Elle se leva pour l'accueillir, tentant de faire disparaître le sourire béat qui semblait collé sur son visage. Les bras chargés, il entra, et elle se précipita pour le débarrasser.
— Désolé du retard, s'excusa-t-il.
— Oh, tu es en retard ? Je n'avais même pas remarqué…
— Tu étais sans doute trop occupée à brosser tes cheveux, répliqua-t-il avec un grand sourire. Ils sont magnifiques !
De sa main libre, il caressa sa joue et passa ses doigts dans ses fins cheveux blonds.
— Les tiens sont passablement ébouriffés, rétorqua-t-elle. On voit que ce n'est pas ça qui t'a mis en retard.
Il éclata de rire. Il posa les plateaux qu'il portait sur la table, et Ludméa fit de même. Il l'attira contre lui, sa bouche sur la sienne, ses mains autour de sa taille.
— J'ai apporté plein de choses à manger, annonça-t-il.
— Je vois ça, répondit-elle en détaillant les plateaux. Tu crois qu'on pourra tout manger ?
— Sûrement pas, mais comme je ne savais pas ce que tu aimais, j'ai pris de tout.
— Tu es vraiment adorable. Tu n'aurais pas dû te donner toute cette peine !
— Attends, tu n'as pas tout vu…
Il sortit des verres et une bouteille d'un sac, et Ludméa s'étonna.
— Euh… Une bouteille d'eau et des verres ?
— Mais non ! Tu penses bien que je n'allais pas brandir une bouteille avec un air tout fier si c'était de l'eau, lui fit-il remarquer. Et puis, si l'eau a cette couleur chez toi, il serait peut-être temps de te faire du souci, ajouta-t-il avec un sourire.
— Dis donc, t'as envie d'être privé de bisou ? menaça-t-elle, les sourcils froncés et les mains sur les hanches.
Il se pencha vers elle et déposa un baiser sur ses lèvres.
— Tu ferais ça ?
— Ça se pourrait, murmura-t-elle, avant de lever son visage vers le sien et de l'embrasser à son tour,
— J'ai su dès le départ que tu étais une femme cruelle, répondit-il entre deux baisers.
Ruan alla jeter les reliefs de leur repas par la trappe, et il s'assit sur le lit. Ludméa se tourna vers lui, le visage un peu rouge.
— Ben tu veux plus t'asseoir près de moi ?
— Et si tu venais, toi ? Le matelas est beaucoup plus agréable que ces chaises.
Elle se leva et fit tomber sa chaise. Elle se mit à rire stupidement.
— Toi, je crois que tu as un peu trop bu, commenta Ruan.
— Mais non, j'ai bu, quoi, quatre verres ? C'est bon, ton truc. Je me sens un peu drôle…
— Oui, tu l'es aussi beaucoup, se moqua-t-il. Allez, viens t'asseoir près de moi !
— Je voudrais bien, mais j'ai la tête qui tourne !
— C'est incroyable, tu es presque caricaturale !
Elle avait tout de même gardé assez de lucidité pour lui jeter un regard noir, et elle s'avança vers lui d'un pas hésitant. Il se mit à rire. Elle n'avait pas beaucoup bu, mais elle n'était pas habituée à l'alcool — ce qui n'était pas étonnant, vu son interdiction à la vente libre. Lui-même commençait à en sentir les effets, et il se dit que cet alcool-là était particulièrement fort.
Enfin, elle s'écrasa sur le lit de manière pour le moins disgracieuse. Il passa un bras autour de ses épaules, et elle lui sourit.
— Je crois que je n'aurais pas dû te laisser boire autant, se reprocha Ruan. Je vais te chercher de l'eau.
Il voulut se lever, mais elle le retint. Elle l'attira contre elle et l'embrassa. Sa bouche avait un goût d'alcool, et même si ça n'avait rien de désagréable, il trouva cela plutôt étrange. Il la coucha sur le lit et laissa glisser ses lèvres dans son cou. Elle sentait bon… Ses mains remontèrent sous le haut de sa combinaison, caressant sa peau douce et chaude. Elle se cambra un peu pour qu'il puisse dégrafer son soutien-gorge. Il ne portait plus sa chemise, mais un simple pull léger, qu'elle lui ôta. Elle passa ses mains sur son torse musclé, un sourire aux lèvres. Elle savait déjà qu'il était plutôt bien fait, cependant, il dépassait ses attentes.
Il caressa ses seins sous son pull, et finit par lui enlever ce dernier. Le contact de sa peau nue contre la sienne le fit frémir et son cœur s'emballa. Il l'aimait, oui, il l'aimait vraiment. Jamais il n'avait autant désiré une femme, mais ce qu'il ressentait pour elle n'était pas uniquement du désir, c'était bien plus que cela.
Il passa sa langue sur la pointe de son sein et elle gémit de plaisir, ses doigts dans ses boucles blondes. Il s'empara à nouveau de ses lèvres et ses mains descendirent au creux de ses reins. Ruan avait conscience qu'il allait trop vite, mais son désir était bien trop grand. Il tira sur le pantalon de la jeune femme. Elle se redressa à demi.
— Ruan, je ne suis pas sûre… Ils sont certainement en train de nous regarder…
— Tu veux que j'éteigne la lumière ? proposa-t-il.
— Je ne sais pas… Je crois que… Je crois qu'on devrait arrêter…
— Tu es sérieuse ?
— Je suis désolée…
Elle récupéra son pull et l'enfila. Ruan baissa les yeux, déçu. Elle l'attira contre elle, inquiète.
— Tu voudras encore de moi ?
— Quoi ? Mais pourquoi tu me poses une question pareille ? Tu penses que je vais te laisser tomber parce que tu ne veux pas faire l'amour avec moi ? C'est ça que tu crois ?
— Ne t'énerve pas, je t'en prie ! murmura-t-elle comme il haussait le ton.
Ruan secoua la tête. Ludméa aurait été une autre, il aurait sûrement agi comme cela. Mais pourquoi ne comprenait-elle pas qu'il l'aimait ?
— Ludméa, je ne vais pas te laisser tomber ! On fera l'amour quand tu seras prête. C'est vrai que cet endroit n'est pas idéal, reconnut-il. C'est de ma faute, je n'aurais pas dû profiter de la situation.
— Tu n'en as pas profité. J'ai envie de faire l'amour avec toi, je pense que tu as pu le remarquer. Mais c'est tout ce qu'il y a autour de nous qui me gêne. Cette pièce vide et froide, ces caméras dans le plafond, ce matelas dur… Ruan, quand nous serons sortis d'ici… Je t'en prie, patiente jusque-là…
— C'est promis, fit-il en souriant. Je vais te laisser dormir…
Elle se glissa sous les draps, et il déposa un tendre baiser sur ses lèvres.
— Bonne nuit, Ludméa.
***
Sa bouche dans son cou acheva de la réveiller. Elle sentit ses mains remonter le long de son dos et sourit. Elle se tourna vers lui et l'embrassa.
— Ruan !
Il la serra contre lui. Elle caressa sa joue, laissant glisser ses doigts sur ses lèvres.
— Tu es différent… Tes yeux…
— Chut… Ce n'est qu'un rêve, tout cela n'est qu'un rêve…
Il se débarrassa de son pull et écrasa sa bouche sur la sienne. Elle écarquilla les yeux, un peu surprise. Ses mains sur ses seins avaient perdu leur douceur, et ses gestes étaient plutôt brusques. Il remonta son pull et ses lèvres attrapèrent la pointe de son sein. Elle soupira, les yeux fermés. Il lui sourit et l'embrassa, sa langue caressant la sienne d'une façon extrêmement sensuelle. Ludméa l'attira sur elle, son corps abandonné à ses baisers. Il acheva de lui ôter son pull et la regarda, les yeux remplis de désir.
— Ruan, les caméras…
— Il n'y a pas de caméras. Tu es en train de rêver, ma chérie…
Il disait sans doute vrai. Et elle n'avait pas envie qu'il s'arrête, plus maintenant… Ses mains commencèrent à déboutonner son pantalon, et il lui sourit.
Commentaires
1. Le mercredi 31 janvier 2007 à 21:48, par marie
2. Le jeudi 15 février 2007 à 13:47, par Ness
3. Le jeudi 19 avril 2007 à 13:53, par linka
4. Le samedi 25 août 2007 à 01:21, par Mélie
5. Le vendredi 31 août 2007 à 09:49, par Ness
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