CHAPITRE X

La femme serrait ses enfants contre elle, les larmes ruisselant le long de ses joues. Ils étaient parfaits, tout simplement parfaits… Et surtout, ils étaient vivants.

L'homme blond, Ruan, lui avait amené les jumeaux quelques heures auparavant, et elle ne se lassait pas de les regarder. Ils étaient si beaux ! Elle savait que le garçon ressemblerait au Fils, mais ses yeux n'étaient pas verts, et il n'aurait sans doute jamais l'horrible sourire de l'homme. La petite fille serait aussi belle que Line, cependant Eli n'aurait su dire de quelle couleur seraient ses yeux. Peut-être verts, comme ceux de la Fille, peut-être bleus, comme les siens…

Les bébés étaient très calmes. Un des hommes en combinaison lui avait mis un biberon dans les mains, et elle les avait nourris, un peu plus tôt. A présent, ils dormaient profondément, serrés contre son sein, deux petits êtres innocents qui ne le resteraient sûrement pas longtemps.

Même si elle connaissait leur nature, Eli ne pouvait détester ses enfants. Elle les avait portés dans son ventre, elle avait fui pour eux, elle aurait même tué pour eux. Elle savait que Lúka l'avait rattrapée — elle ne lui avait sans doute jamais échappé — et que ses heures étaient comptées. Son corps faiblissait, et même si elle se sentait un peu mieux, elle était trop intelligente pour nourrir de vains espoirs. Tout ce qu'elle souhaitait, c'était mourir avant qu'il ne la retrouve.

Lorsqu'elle n'était encore qu'une petite fille, elle s'imaginait pouvoir le tuer, un jour. Elle se voyait lui enfoncer un couteau dans le ventre, elle voyait l'expression de surprise, puis de panique, sur son visage, elle le voyait s'écrouler dans son sang sur le sol… A la mort de Nato, elle avait compris que dans le combat qu'elle menait contre lui, elle serait l'éternelle vaincue. Sa sœur avait raison, il ne servait à rien de se battre. Pourquoi perdre ses forces alors que l'issue était sans équivoque ? Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu.

Non, Lyen, tu sais que tu peux encore gagner…

Elle essuya ses larmes du dos de la main et sourit aux jumeaux.

Tu ne dois pas t'attacher à eux, tu sais que tu n'as pas le droit de t'attacher à ces enfants !

Il y avait une chose qu'elle pouvait faire, qu'elle devait faire. Une chose terrible. Un acte qu'elle ne se sentait pas prête à commettre, mais qui la ferait triompher. Elle avait beau savoir que c'était ce qu'il y avait de mieux pour tout le monde, elle ne pouvait s'y résoudre. Depuis des heures, elle contemplait les visages endormis de ses enfants et sa volonté faiblissait.

S'ils mettent un bébé dans mon ventre, je le détesterai comme je les déteste, eux. Elle était si naïve, si fragile ! Elle n'avait pas idée de la force de l'amour d'une mère pour ses enfants ! Quand les premiers étaient morts, elle avait pleuré pendant des semaines. Elle ne mangeait plus, et ils avaient dû la forcer à se nourrir.

Mais là, ce serait différent. Dans une semaine, peut-être moins, elle serait morte. C'était l'avis de l'homme blond, en tout cas. Personne ne la surveillait, il n'y aurait sans doute plus d'autre occasion…

Lentement, elle approcha sa main du cou de son fils et ferma les yeux. Il deviendrait comme le Fils, il deviendrait comme lui… Il enfermerait une petite fille dans une cage et l'y laisserait pendant quinze ans. Le Père l'appellerait son fils, jusqu'au jour où il lui mettrait un bracelet et où il le rejetterait. Et la folie le gagnerait… Elle ne pouvait pas laisser cela arriver. Elle devait le tuer pendant qu'il en était encore temps…

Le bébé s'éveilla et se mit à pleurer. Aussitôt, elle laissa retomber sa main. Non, elle était incapable de faire cela !

Elle éclata en sanglots et serra son fils contre elle, embrassant les courtes boucles noires.

— Oh, pardon, je te demande pardon… Je ne voulais pas faire ça ! Je ne l'aurais pas fait, non, jamais !

Et elle sut que c'était vrai. Jamais elle n'aurait pu tuer ses propres enfants. Comment avait-elle pu imaginer un seul instant qu'elle en serait capable ?

Elle caressa d'un doigt la joue de son fils.

— Ne deviens pas comme lui, je t'en supplie, ne deviens pas comme Lúka.

***

Ludméa entra dans la pièce, un sourire aux lèvres. Ruan était parvenu à la faire accepter au chevet d'Eli, malgré les ordres de Lewis. Quand celui-ci avait compris qu'elle avait gagné la confiance de l'étrangère, il avait fini par céder, et la jeune femme pouvait maintenant aller et venir à sa guise dans la zone de quarantaine.

Eli ne dormait pas et l'accueillit d'un grand sourire. Les bébés dormaient dans un petit lit près du sien, leurs visages pâles tournés l'un vers l'autre. Ludméa l'avait aidée à les nourrir, un peu plus tôt dans la journée, et la femme lui jeta un regard interrogateur : que faisait-elle là puisque ce n'était pas le moment de donner leur biberon aux jumeaux ?

Ludméa s'assit sur le bord du lit et prit la main d'Eli dans la sienne.

— Aujourd'hui, je t'emmène te balader, déclara-t-elle.

La femme ne comprenait pas ce qu'elle disait, mais elle aimait beaucoup le son de la voix de Ludméa. Un médecin en combinaison vint les rejoindre et détacha la perfusion de son poignet. Elle ouvrit de grands yeux étonnés. Que se passait-il ? Qu'allait-il faire d'elle ? Elle sentit la crainte l'envahir, mais Ludméa serra ses doigts entre les siens.

— Ne t'inquiète pas, tout va bien…

— Mademoiselle, faites bien attention. Si elle montre des signes de faiblesse ou de fatigue, vous la ramenez immédiatement. Je ne comprends toujours pas comment vous avez pu obtenir de Lewis qu'il la laisse quitter la pièce, mais je compte sur vous pour veiller sur elle, c'est entendu ?

— Bien sûr ! Ne vous faites pas de souci…

Il l'observa quelques instants ; Paso était un vrai petit veinard… Lui aussi aurait eu du mal à choisir entre Ylana et elle. Le docteur Schmidt ne manquait pas de charme, mais elle avait une beauté un peu froide, très classique. La jeune Ludméa était complètement différente : tout en elle respirait la bonne humeur et la joie de vivre. Et elle était vraiment très mignonne, surtout lorsqu'elle souriait.

Paso était parvenu à ce que les deux femmes ne se rencontrent pas, et dans une zone de quarantaine de six cent AULs carrés, cela tenait du miracle. Bien sûr, tout le monde savait ce qui se passait, pourtant, personne ne faisait la moindre allusion à la relation clandestine entre Paso et la jeune employée ECO. Lorsqu'Ylana rencontrerait cette dernière, son fiancé aurait intérêt à ne pas de trouver à proximité…

Ludméa aida Eli à sortir du lit et la soutint pendant qu'elle se mettait debout. La femme la dépassait d'une tête au moins. Elle était sûrement presque aussi grande que Ruan, qui devait bien atteindre les cent quatre-vingt-cinq cAULs. Mais Ludméa était prête à parier qu'Eli pesait moins qu'elle : elle semblait si frêle !

— Viens, d'abord, je t'emmène à la douche, je suis sûre que tu en rêves ! commença-t-elle.

Des médecins s'étaient occupés de sa toilette depuis son arrivée, cependant, Ludméa était certaine qu'Eli apprécierait un peu d'intimité.

Elle l'emmena dans la salle de bain qui jouxtait la pièce, et régla les boutons jusqu'à ce que l'eau soit à la bonne température. Le visage de la femme s'éclaira lorsqu'elle comprit ce que Ludméa voulait. Elle ôta sa chemise de nuit blanche avec des gestes un peu maladroits et la laissa tomber sur le sol. La jeune femme fronça les sourcils en voyant la maigreur d'Eli : ses os saillaient sous la peau, et ses côtes se dessinaient parfaitement à la lumière des néons. Ses jambes portaient encore les marques de sa fuite dans la forêt, et une grosse ecchymose sur sa hanche avait viré au jaune violacé.

Mais une fois que le premier choc fut passé, Ludméa se rendit compte que, malgré sa maigreur, Eli était superbe. Elle avait quelque chose de félin, et ce n'était pas seulement la forme de ses pupilles. La plupart des femmes de sa taille avaient l'air un peu gauches ou paraissaient disproportionnées. Eli était élancée et sa stature ne semblait nullement l'embarrasser. Au contraire, elle se tenait bien droite, et avait beaucoup d'allure — et Ludméa connaissait peu de femmes capables d'avoir beaucoup d'allure en petite culotte, dans une salle de bain éclairée trop violemment, et avec une tignasse aussi sale que la sienne… Elle commencerait par s'occuper de ses cheveux.

Elle la fit asseoir sur le petit tabouret en plastique, et mouilla la chevelure rousse. Elle la frotta énergiquement avec du shampoing, sentant sous ses doigts quelques brindilles, vestiges de sa nuit passée dans la forêt. Lorsqu'elle rinça les cheveux d'Eli, l'eau prit une couleur brune et Ludméa grimaça. Les médecins auraient quand même pu s'occuper un peu mieux d'elle ! Elle se décida pour une seconde dose de shampoing, avant d'enduire sa chevelure de démêlant. Armée de patience, elle vint à bout de tous les nœuds. Eli ne risquait pas de prendre froid, la salle de bain était surchauffée. Elle versa du savon dans sa main et commença à laver son dos, sentant les vertèbres sous ses doigts. Même avec cinq ou six kilo AUMas de plus, Eli serait encore maigre…

Ludméa rinça ses cheveux et son dos, et dut se faire à l'idée qu'elle devrait sans doute changer de combinaison, vu qu'elle était au moins aussi mouillée que la femme… Elle sourit et rabattit une mèche blonde derrière son oreille.

Eli cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer. Aussitôt, Ludméa arrêta l'eau et lui fit face, inquiète.

— Eli, qu'est-ce qui ne va pas ?

La femme leva les yeux vers Ludméa. Elle comprenait le sens de sa question, mais comment lui expliquer que ce moment lui rappelait Nato ? Comment lui expliquer qu'elle se souvenait de Line, du premier jour qu'elles avaient passé au laboratoire ? Line avait lavé ces cheveux comme Ludméa l'avait fait. Eli avait eu confiance en elle, et elle l'avait trahie.

Elle sourit à la jeune femme. Ludméa n'était pas comme Line… Elle lui fit signe de lui donner du savon, et termina sa toilette. Le visage levé vers le plafond, elle laissa l'eau ruisseler le long de son front, les lèvres étirées en un sourire de pur bonheur. Puis, elle se tourna vers Ludméa, et se jeta dans ses bras, la serrant contre elle.

— Il faudra vraiment que je me change, marmonna celle-ci.

Mais elle était heureuse que la femme ait retrouvé son sourire, et l'étreinte inattendue lui avait fait chaud au cœur. Elle tendit une serviette à Eli, et s'empara de la combinaison blanche qu'on avait préparée pour elle. Visiblement, les médecins avaient l'œil plus exercé que le sien, car le vêtement était à sa taille. Quel dommage qu'ils n'aient pas pensé à en préparer une pour elle… Le tissu collait à sa peau, et cette sensation n'était pas des plus agréables.

Elle aida la femme à s'habiller et la fit se placer sous le sécheur. En quelques instants, ses cheveux furent secs et Ludméa y passa quelques coups de brosse. Elle se recula un peu pour juger du résultat, et sourit. Eli était magnifique, tout simplement magnifique… Sa chevelure flamboyante tombait en grosses boucles souples sur ses épaules, mais avait gardé un aspect un peu sauvage que la jeune femme trouvait du plus bel effet. Elle soupira. Elle aurait voulu avoir des cheveux aussi beaux que ceux d'Eli. Elle savait que beaucoup de femmes lui enviaient sa chevelure blonde, cependant, ses cheveux n'étaient pas seulement blonds, ils étaient surtout indomptables.

Elle se tourna vers le miroir et retint une exclamation épouvantée. Eli éclata de rire, et elle se rendit compte que c'était la première fois qu'elle manifestait aussi ouvertement sa joie. Elle lui sourit et tenta de redonner à ses cheveux un aspect moins ébouriffé. Le pire restait tout de même la combinaison… Ludméa osait à peine quitter la salle de bain. Le tissu mouillé s'était collé à sa peau et ne cachait rien de son anatomie. Elle se serait promenée nue dans les couloirs que cela n'aurait pas été bien différent.

Elle haussa les épaules : après tout, ces gens étaient des médecins, et ils avaient tous eu l'occasion de voir une femme nue au moins une fois dans leur vie. La chemise de nuit d'Eli gisait sur le sol, trempée. Ludméa la ramassa en faisant la moue, puis se fit une raison. De toute manière, elle n'aurait pas eu l'air beaucoup plus décente vêtue de celle-ci.

Les deux femmes sortirent de la salle de bain, et tombèrent nez à nez avec Ruan. L'espace d'un instant, Ludméa se dit que le hasard suivait un cours bien étrange aux DMRS, puis la gêne envahit son esprit, et elle devint cramoisie. Le jeune chercheur laissa courir son regard sur sa combinaison trempée, les yeux écarquillés. Comme il s'attardait un peu trop et se mettait à sourire, elle croisa les bras sur sa poitrine.

— Ruan, ferme la bouche, tu baves, cingla-t-elle.

Ce fut au tour de l'homme de rougir. Il détourna les yeux, mais son sourire ne quitta pas ses lèvres. Il tenta de reporter son attention sur Eli, même si les trois-quarts de ses facultés intellectuelles avaient été mises hors service par la vue de la poitrine de Ludméa.

Elle était superbe. Rien à voir avec la femme à demi morte qu'ils avaient ramenée de Gonara quelques jours plus tôt. Ses cheveux avaient retrouvé leur éclat rouge et encadraient un visage aux traits doux. Ruan se dit soudain qu'elle était sans doute bien plus jeune que ce qu'ils avaient cru. Elle devait avoir l'âge de Ludméa ou guère plus. Elle était un peu plus petite que lui, cinq ou six centi AULs sûrement.

— Est-ce que tu pourrais t'occuper d'Eli quelques minutes ? Il faut que je me change, comme tu n'as pas manqué de remarquer, fit Ludméa d'un ton ironique.

— Bien sûr ! J'espère juste qu'elle ne va pas essayer de m'égorger pendant ton absence, plaisanta-t-il.

— Elle ne te fera rien, assura-t-elle. Après tout, tu es celui qui lui a rendu ses enfants…

Elle se retourna, et Ruan la suivit des yeux alors qu'elle passait la porte. Seul l'avant de sa combinaison était mouillé, mais l'arrière n'avait rien de laid non plus… Il se mit à sourire bêtement. Un médecin entra dans la pièce, et l'homme se jeta littéralement sur lui.

— Gould ! Que je suis content de vous voir ! Je viens de me rappeler que j'ai quelque chose de vraiment très important à faire, et… J'ai promis à Ylana, on doit parler de notre union, et ça m'est complètement sorti de la tête... Si vous voulez bien vous occuper d'Eli en attendant que Ludméa revienne, ça serait vraiment génial…

Avant même d'entendre la réponse de Gould, Ruan quitta la pièce d'un pas très enthousiaste. Le médecin secoua la tête en souriant. Il avait croisé la jeune Ludméa dans le couloir, et n'était pas dupe. La petite était rouge pivoine, et complètement trempée. Et surtout, terriblement désirable. S'il avait besoin de Ruan, il saurait où le trouver…

***

— Ludméa ! Attends-moi ! s'écria Ruan.

La jeune femme se retourna et le vit qui courait vers elle. Elle fronça les sourcils.

— Tu as laissé Eli toute seule ?

— Non, bien sûr ! Un des médecins la surveille, ne t'inquiète pas ! la rassura-t-il.

Elle acquiesça lentement, et un sourire se dessina sur ses lèvres. Ruan avait sans doute une idée derrière la tête… Et cela avait sans nul doute un rapport avec la façon dont le haut de sa combinaison collait à sa peau sans rien laisser à l'imagination…

A peine étaient-ils arrivés dans la cellule de la jeune femme qu'il l'entraîna derrière l'armoire, ses lèvres sur les siennes, ses mains sur ses reins. Ludméa s'y était attendue et l'avait même espéré. Elle adorait l'embrasser et devait avouer qu'il l'attirait beaucoup — plus que n'importe quel homme l'avait jamais attirée. Cependant, elle ne pensait pas être amoureuse de lui. Trop de questions restaient sans réponse, trop de mystères planaient autour de cet homme. Elle essayait de ne pas y penser, mais la mort de Tom et Franz n'avait certainement rien d'accidentel, et connaissant la position de Ruan au sein des DMRS, il ne faisait aucun doute qu'il en était parfaitement conscient.

Il remonta une main sous le haut de sa combinaison, et pour la première fois, elle ne l'arrêta pas. Il lui sourit et elle sentit son cœur s'accélérer.

— Ludméa… Tu es tellement belle ! murmura-t-il. Vivement qu'on ait quitté cette zone de quarantaine et que je puisse t'inviter à dîner…

Elle se mit à rire.

— C'est le dîner qui t'intéresse, ou ce qui risque de se passer après ?

— Ne dis pas de bêtises, rétorqua-t-il, avant de s'emparer de ses lèvres et de l'embrasser avec fougue. Il se recula, les yeux pétillants de malice. Tu sais bien que nous avons déjà dîné ensemble, ajouta-t-il.

— Goujat ! répliqua-t-elle avec un sourire.

Elle l'attira contre elle et leva son visage vers le sien, dans l'attente d'un baiser qui ne tarda pas. La main de Ruan sur son sein était chaude, et le contact avec sa peau froide et mouillée un peu étrange, mais pas désagréable. Ludméa glissa ses doigts sous sa chemise et il pressa ses lèvres un peu plus fort sur les siennes. Du pouce, il effleura la pointe de son sein, et il la sentit réagir, son corps se tendant un peu plus contre le sien. Cependant, elle le repoussa gentiment.

— Ruan, on va trop loin…

— Mais j'ai tellement envie de toi !

— S'il te plaît ! Je ne veux pas faire ça contre un mur, derrière une armoire ! protesta-t-elle.

Il rougit et s'écarta un peu d'elle.

— Non, bien sûr ! Je n'en avais pas l'intention. Je me suis laissé un peu emporter, excuse-moi. Mais c'est un supplice que de t'embrasser et de devoir m'arrêter là.

— Je n'ai pas dit que je n'en avais pas envie, fit-elle. C'est juste que le moment est mal choisi, et que l'endroit n'est pas franchement engageant. Et avec des caméras partout, non merci. Déjà que tous les médecins me regardent bizarrement…

— Tu n'en sais rien, avec leurs masques de protection…

— Oh, mais je peux très bien le sentir. Et j'imagine que le fait de m'être promenée dans les couloirs avec cette combinaison trempée ne va pas faire baisser ma côte de popularité, plaisanta-t-elle.

Ruan sourit et déposa un tendre baiser sur son front.

— Je resterai sage, promis. Plus de propositions indécentes derrière les armoires.

— Je t'aime vraiment beaucoup, tu sais ! lui avoua-t-elle en baissant les yeux.

— Et moi, je crois bien que je suis amoureux de toi, répondit-il.

— Tu ne peux pas être amoureux, voyons ! Tu ne connais presque rien de moi ! s'écria-t-elle.

— Il faut croire que ce que je connais déjà me plaît suffisamment, répliqua-t-il.

— Tu es tellement chou…

Elle caressa sa joue et l'embrassa doucement. Il lui sourit, la serrant dans ses bras.

— Tu devrais enlever cette combinaison, avança-t-il après quelques secondes. Tu es trempée, tu risques de prendre froid. La chambre d'Eli est surchauffée pour ne pas qu'elle s'affaiblisse, mais le reste de la zone d'isolation est plutôt frais.

Elle hocha la tête. Il avait raison.

— Est-ce que tu sais à qui je dois m'adresser pour obtenir des soutiens-gorge ? demanda-t-elle.

— Ils ne t'en ont pas donné ? s'étonna-t-il.

— Tu crois que je me baladerais comme ça s'ils l'avaient fait ? se moqua-t-elle. Non, ils n'ont pas dû penser que les femmes pouvaient avoir besoin de ce genre de choses…

— C'était peut-être volontaire, plaisanta Ruan.

Elle éclata de rire.

— Que tu es bête… Remarque, ils ont sans doute tout sur vidéo, maintenant. Sérieusement, tu crois que mon anatomie intéresse quelqu'un ? reprit-elle.

— Oui, bien sûr ! Il y a au moins une personne ici que ça intéresse vraiment, répondit-il avec un grand sourire Bon, vu que tu es déjà trempée, je pense que tu devrais aller prendre une douche pour te réchauffer, et pendant ce temps, je vais voir ce que je peux trouver pour toi.

Ludméa s'enferma dans la salle de bain, et Ruan se laissa aller contre le mur en soupirant. Qu'allait-il bien pouvoir faire ? Il avait vaguement mentionné la présence de la jeune femme à Ylana, sans préciser qu'elle était grande, blonde, mince et vraiment très mignonne. Sa fiancée n'était pas stupide. Dès qu'elle verrait Ludméa, elle comprendrait qu'il y avait anguille sous roche, baleine sous gravillon, même. Ses absences répétées, sa soudaine froideur envers elle, son irritabilité…

Déjà, il devait faire disparaître les preuves pendant qu'il en était encore temps. Il connaissait ses employés : ils ne diraient rien à Ylana, du moins pas tant qu'ils n'en tireraient pas un quelconque avantage ou que la femme ne les confronte. Mais il se méfiait du colonel Lewis. Celui-ci avait toujours eu des vues sur elle, et ne cachait pas sa déception de la voir avec un homme qu'il méprisait. Il n'hésiterait sans doute pas à ruiner leur union…

***

Lorsque Ruan entra dans la pièce, les deux hommes ne se retournèrent même pas. Une cinquantaine d'écrans s'étalait devant eux, montrant l'ensemble de la zone d'isolation des DMRS. De temps à autre, un des hommes effleurait une commande, et l'image changeait sur l'un des écrans. La chambre d'Eli s'étendait sur quatre d'entre eux, et Ruan vit Ludméa rejoindre la femme et lui parler. Un des hommes se mit à rire.

— Tiens, elle s'est changée, je suis sûr que tu es déçu, John.

Le dénommé John émit un grognement ambigu, et se tourna vers Ruan.

— Monsieur Paso, qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

— J'aimerais les vidéos de la cellule B35.

L'autre homme lui fit face et passa une main sur sa barbe naissante, les sourcils froncés. Puis, il gratta son front et adressa une question muette à son collègue.

— C'est que, théoriquement, on n'a pas le droit de vous les donner, vous savez, fit-il.

Ruan soupira. Il mourait de chaud dans sa combinaison, et l'idée de devoir entamer un débat sur qui avait le droit de faire quoi dans cette tenue ne lui était pas très agréable.

— Oui, mais ça, Sheldon, je m'en contrefous. Donnez-moi ces vidéos, ordonna-t-il.

— Ecoutez, Monsieur Paso, je comprends très bien que vous vouliez récupérer ces enregistrements, mais on n'a pas le droit de vous les donner ! répéta le dénommé Sheldon.

— Je suis votre supérieur ! s'écria Ruan.

— Non, en ce moment, ce n'est plus le cas, rétorqua John.

— D'accord, soupira-t-il. Vous voulez jouer à ça ? Très bien. Vous savez que ce n'est qu'une mesure temporaire. Dès la fin de cette quarantaine ridicule, une fois que les choses auront repris leur cours normal, que se passera-t-il, hein ? Est-ce que vous avez vraiment envie de le savoir ? menaça-t-il.

— Vous êtes en train de nous faire du chantage ! s'indigna Sheldon.

— Parfaitement ! confirma Ruan. Et je vais vous dire une chose, cela ne me dérange absolument pas. Alors donnez-moi ces vidéos.

Il se concentra sur Sheldon. L'homme devait lui donner ces enregistrements, sinon il perdrait son poste. Il devait les lui donner sur le champ. De toute manière, il ne s'agissait pas de vidéos cruciales… Ce n'était tout de même pas comme s'il lui demandait les enregistrements de la chambre de l'étrangère… Il allait les lui donner… TOUT DE SUITE !!!

Sheldon sursauta, et essuya la sueur qui commençait à couler sur son front. Son collègue lui jeta un regard inquiet.

— Steven, est-ce que ça va ? s'enquit-il.

— Je me suis senti un peu bizarre l'espace d'un instant. Ça doit être le fait de regarder ces écrans toute la journée… Je pense que j'ai besoin d'une pause. Je vais donner ces enregistrements à Monsieur Paso, et j'irai me chercher un bon café. Tu veux que je t'en ramène un ? proposa-t-il.

— Tu es tombé sur la tête, ou quoi ? Tu sais que ces vidéos sont confidentielles !

— Ce n'est pas comme si je ne savais pas ce qu'il y a dessus, fit Ruan. D'ailleurs, je crois bien que tout le monde ici sait ce qu'il y a dessus. Des enregistrements confidentiels, vous dites ? Si votre but est la confidentialité, il faudrait peut-être revoir votre manière de procéder, insinua-t-il.

John allait ouvrir la bouche pour nier les accusations de Ruan, mais son collègue posa sa main sur son épaule et lui lança un regard insistant.

— Je vais vous donner ces vidéos, soupira Sheldon. Vous voulez quelles dates ?

— Les cinq derniers jours. Et celle d'aujourd'hui aussi.

— Je ne peux pas vous donner celle-là, rétorqua-t-il. Pas avant qu'on l'ait archivée. Les autres sont déjà stockées, mais pour celle d'aujourd'hui, il faudra attendre demain matin.

L'homme s'approcha d'une immense armoire et ouvrit un tiroir. Ruan l'entendit fouiller de manière presque frénétique et jurer entre ses dents.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Je ne sais pas… J'imagine que Sebold les a déplacées, avança Sheldon.

— Vous voulez dire que les vidéos ne sont plus là ?

— John, tu sais si William a fait du rangement, cette nuit ?

L'homme secoua la tête. Il s'était déjà remis au travail, les yeux fixés sur les écrans, la main droite effleurant les commandes. Steven faisait ce qu'il voulait, mais il ne voulait pas y être associé de quelque manière que ce soit.

— Je vais chercher dans l'autre tiroir, décréta-t-il.

Il s'exécuta, sous le regard un peu inquiet de Ruan. Au bout d'un peu plus d'une minute, il se tourna vers lui en secouant la tête.

— Elles ne sont plus là. Je vais appeler mon collègue, c'est lui qui s'occupe des surveillances de nuit, expliqua-t-il. Il les a sans doute déplacées, et…

— Je me fous de ce qu'il a sans doute fait, appelez-le et demandez-lui ce qu'il a vraiment fait ! s'impatienta Ruan.

Steven Sheldon hocha la tête et passa sa main sur son front. A présent, il suait à grosses gouttes. Le sang battait sous ses tempes et il avait l'impression que son crâne allait exploser. Il devait trouver ces enregistrements ! Il composa le numéro de Sebold sur l'interphone, et une voix ensommeillée lui répondit.

— Ecoute, désolé de te réveiller, mais des enregistrements ont disparu ! commença Sheldon. Je me demandais si tu avais fait du rangement, ou…

— Lesquels ? coupa Sebold.

— Cellule B35, les cinq derniers jours.

— Lewis est passé hier soir, il les voulait.

Le sang de Ruan ne fit qu'un tour. Il bouscula Sheldon un peu brutalement.

— Est-ce que vous savez ce qu'il en a fait ? le pressa-t-il.

— Qui êtes-vous ? demanda Sebold.

— Ruan Paso !

— Steven, tu peux me confirmer ça ?

— Je confirme, c'est bien lui.

— Lewis m'a demandé de les détruire, annonça Sebold.

— Et vous l'avez fait ?

— Oui, je ne vois pas pourquoi j'aurais agi autrement. Il ne s'agissait pas d'enregistrements importants, et de plus, je suis soumis à ses ordres. Tout a été détruit, il n'en reste rien.

— Très bien. Je vous remercie, fit Ruan.

— William, désolé pour le dérangement, s'excusa Sheldon, avant de couper la communication.

Ruan resta comme figé pendant quelques secondes. Lewis avait détruit les enregistrements ?!! Mais pourquoi ? Quel était l'intérêt pour lui de faire disparaître une preuve aussi compromettante ? S'il aimait Ylana, pourquoi ne lui avait-il pas montré les vidéos ?

— Je… J'imagine qu'il est inutile que je repasse prendre l'enregistrement d'aujourd'hui, avança Ruan. Je vais vous laisser travailler.

Il tourna les talons et sortit, perdu dans ses pensées. Lewis était un homme étrange. Il agissait de façon pour le moins curieuse, et il n'aimait pas ça. Il devrait vraiment se méfier de lui…

Une fois que Ruan eût quitté la pièce, Sheldon soupira de soulagement. Sans pouvoir dire pourquoi, il avait senti la panique l'envahir.

— Tu es vraiment pâle, remarqua son collègue. Tu devrais aller prendre l'air quelques minutes, ça te ferait du bien.

— Tu as raison. Je te ramène un café ?

— Non, je pense que je suis déjà assez énervé comme ça, je te remercie, fit-il d'un ton sec.

— Ecoute, que voulais-tu que je fasse ? se défendit Sheldon. Et de toute manière, les enregistrements en question ont été détruits, alors où est le problème ?

— Le problème, c'est que ces enregistrements ne doivent pas quitter cette pièce !

— Oh, je t'en prie, John, tu sais bien pourquoi il voulait récupérer ces vidéos !

— Mais je me moque bien de ses problèmes sentimentaux ! s'écria-t-il. Imagine que nous ayons donné ces enregistrements à Paso et que Lewis l'ait appris ? On aurait eu l'air de quoi, hein ?

— Je pense que nous aurions intérêt à nous ranger de son côté, décréta Sheldon en faisant un petit signe de tête en direction du couloir où Ruan avait disparu. Tu sais que…

— Je sais que quoi ? répéta son collègue comme il ne terminait pas sa phrase.

— Je… Je me sens vraiment…

Il vacilla, et se serait écroulé sur le sol si John ne l'avait pas rattrapé de justesse.

— Steven ? Steven !

Il le secoua, mais l'homme ne réagit pas. John l'allongea sur le sol et se précipita sur l'interphone.

***

Ludméa tentait d'inculquer quelques notions d'alphien à Eli. Elle avait commencé par les mots simples : enfants, garçon, fille, biberon, et la femme avait semblé les assimiler très vite. Cependant, elle se trouvait à présent dans une impasse. Comment pouvait-elle lui faire comprendre des notions abstraites comme l'amitié, la confiance ?

Elle décida de faire une pause. De toute façon, c'était l'heure de nourrir les jumeaux. Elle prépara les biberons et Eli et elle s'assirent sur le rebord du lit, chacune un bébé dans les bras. Leurs épaules se touchaient presque ; leurs regards se croisèrent et elles se sourirent. Eli dit quelque chose que Ludméa ne comprit pas. Celle-ci secoua la tête, mais la femme insista. Elle se pointa du doigt :

— Lyen, dit-elle.

Ludméa s'étonna. Que voulait-elle lui faire comprendre ? Que signifiait ce mot qu'elle répétait ?

— Eli ?

— Lyen ! Ludméa, fit-elle en posant une main sur le bras de la jeune femme. Lyen, répéta-t-elle en se désignant.

Ludméa fronça les sourcils. Eli ne s'appelait-elle pas Eli ?

— Lyen, acquiesça-t-elle en montrant la femme. Eli ?

Elle leva son bras gauche et Ludméa put voir le bracelet noir qui entourait son poignet.

— L.I. ! déclara la femme.

Ludméa n'était pas certaine de comprendre, cependant, Eli voulait visiblement lui expliquer que son véritable nom était Lyen. Pourquoi ne l'avait-elle pas fait plus tôt ? Elle sourit et reporta son attention sur le bébé qu'elle nourrissait. Cependant, la femme ne semblait pas avoir fini. Elle fit quelques pas, sa fille dans ses bras, et se posta face au miroir sans tain. Elle désigna son reflet.

— Nato.

Ludméa s'approcha d'elle. La femme se désigna, et indiqua la hauteur de sa taille.

— Lyen.

Elle éleva sa main d'une vingtaine de centi AULs.

— Nato.

Le visage de Ludméa s'éclaira.

— Nato, c'est ta sœur !

— Sœur, approuva la femme. Nato, sœur Lyen. Svetlana, sœur Ludméa.

Le sang quitta le visage de cette dernière. Comment connaissait-elle le nom de sa sœur ? Et surtout, comment savait-elle qu'elle était sa sœur ? Lyen posa la main sur son épaule et la regarda droit dans les yeux.

— Ludméa, sœur Lyen. Enfants, Ludméa.

Elle confia lui confia la fillette, et les yeux de Ludméa s'écarquillèrent.

— Ce sont tes enfants, Lyen ! A toi ! Les enfants de Lyen !

Elle secoua la tête.

— Enfants, Ludméa.

Une larme coula sur sa joue et elle lui fit un pâle sourire. Ludméa sentit un frisson remonter le long de son dos, et elle baissa les yeux sur les jumeaux qui s'endormaient dans ses bras. Elle se tourna vers le miroir sans tain, et fixa son image, les yeux remplis de larmes. Lyen venait de lui donner ses enfants.

***

— Une rupture d'anévrisme, décréta le médecin. Cela peut arriver n'importe quand, à n'importe qui. Je suis navré.

Il remonta le drap sur le corps sans vie de Steven Sheldon. John se tenait dans un coin de la pièce, le visage défait. Il s'avança lentement. Cela faisait plus de deux ans qu'il connaissait Steven. Ils travaillaient souvent ensemble et s'appréciaient beaucoup. L'homme était très bavard, un peu trop parfois, et ils avaient passés de bons moments.

— Il était très pâle… Je lui ai dit d'aller faire un tour, d'aller prendre l'air…

Le médecin hocha la tête.

— Cela s'est passé très vite. Il n'a pas souffert, lui assura-t-il. Vous n'auriez rien pu faire ! Personne n'aurait rien pu faire !

— Je sais, souffla John. Il avait à peine trente ans…

— Je vais prévenir sa famille.

John ne répondit rien. Il observa le visage de Steven une dernière fois. Ses traits étaient sereins. Le médecin disait sans doute vrai : il n'avait pas souffert. Mais il était si jeune ! Si plein de vie !

— Adieu, Steven.

Il rabattit le drap sur son visage, le cœur serré.