CHAPITRE IX
Ludméa repoussa Ruan en riant et ébouriffa ses boucles blondes.
— Je t'en prie, ça fait deux jours qu'on n'a fait que s'embrasser ! s'écria-t-elle. Tu ne crois pas qu'il faudrait qu'on soit un peu plus sérieux ?
— Non, je ne crois pas du tout, rétorqua-t-il.
Il plongea son visage au creux de son cou et mordilla son oreille.
— Arrête, tu me chatouilles ! Ruan !
Elle glissa ses mains sous sa chemise et caressa sa peau lisse et chaude. Il la serra plus fort contre lui, soupirant de bonheur.
— Tu sais quoi ? Ça va te paraître étrange, mais je crois que c'est la première fois que je suis aussi heureux, lui murmura-t-il à l'oreille.
— Non, ça ne me paraît pas étrange… Par contre, ce qui est étrange, c'est de devoir se cacher derrière un placard pour s'embrasser, plaisanta-t-elle.
— Il ne faut pas qu'on nous voie…
— Franchement, Ruan. Si tes petits copains du centre de surveillance te voient entrer dans ma cellule et nous voient disparaître tous les deux derrière le placard, tu ne penses pas qu'ils risquent de se douter de quelque chose ?
— Bien sûr qu'ils se doutent de quelque chose ! Je suis certain qu'ils sont tous là, avec leur tasse de café à la main, à attendre qu'il se passe un truc croustillant… Si ça se trouve, ils projettent la vidéo de ta cellule sur le grand écran, et pendant qu'ils nous observent en train de nous embrasser, leur café refroidit…
— Ils vont attendre longtemps, d'ailleurs, rétorqua Ludméa. J'espère qu'ils ont un micro-onde. Le café froid, ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur.
— Comment ça, ils vont attendre longtemps ?
— Qu'est-ce que tu veux qu'il se passe de croustillant derrière un placard, Ruan ?
— Ben… j'ai plein d'idées, tu sais…
— Tais-toi, idiot… Si tu m'embrassais au lieu de dire des âneries…
***
— Ruan ! Je t'ai cherché partout ! Mais regarde comme tu es coiffé… Et ta chemise est froissée… Tu as dormi tout habillé, ou quoi ?
Ylana passa sa main gantée dans les boucles blondes de son fiancé. Il lui sourit.
— J'ai peut-être trouvé quelque chose contre le virus, commença-t-elle. Cela a l'air de fonctionner in vitro, maintenant je dois faire les tests in vivo.
— Bravo, ma chérie ! Je savais que tu y arriverais ! la félicita Ruan.
— Ne te réjouis pas trop vite, on ne sait pas encore comment cette femme réagira. Son sang est très différent du nôtre. En tout cas, j'ai de bonnes nouvelles : je n'ai découvert aucune trace du virus dans ton sang. On dirait que tu as eu de la chance, en fin de compte.
— Je ne me faisais pas de souci, de toute manière, fit l'homme. Et puis, j'avais confiance en toi.
— Tu es gentil, mais quand même un peu inconscient, répondit Ylana. Je vais aller commencer les tests sur la femme. Tu m'accompagnes ?
— Je ne sais pas… La dernière fois, elle a essayé de m'étrangler…
— Et elle te fait peur ? Tu sais qu'elle est attachée, et qu'ils lui donnent des tranquillisants… Elle a été très agitée ces deux derniers jours.
— Je n'ai pas dit que j'avais peur d'elle, mais ma présence semble la mettre mal à l'aise, expliqua Ruan.
— On dirait que tu cherches une excuse pour ne pas aller la voir, répliqua Ylana.
— Mais non, je t'assure. Puisque tu y tiens, je viens avec toi.
Eli rêvait. Ses paupières fines frémissaient, et elle gémissait dans son sommeil, les mains agrippées aux barreaux du lit. Depuis qu'ils l'avaient amenée aux DMRS, elle avait refusé toute nourriture. La perfusion était la seule chose qui la maintenait en vie, et cela ne durerait pas éternellement. Depuis qu'elle s'était jetée sur Ruan, trois jours plus tôt, ils avaient été forcés de la mettre sous sédatif : elle se débattait sans cesse, malgré les sangles, et s'affaiblissait. Le colonel Lewis avait pris la direction des opérations et avait interdit à toute personne de venir la voir, à moins qu'ils n'aient un but strictement médical. Elle était surveillée constamment par deux médecins depuis l'autre côté de la vitre, et des caméras de surveillance enregistraient ses moindres mouvements.
La veille, tous les médecins s'occupant de son cas s'étaient réunis pour un bilan, et étaient arrivés à la conclusion qu'à moins d'un miracle, elle ne passerait pas la semaine. Ruan s'était rappelé les paroles de Lúka et avait senti la colère l'envahir. Il ne la laisserait pas mourir ! Certes, elle avait essayé de le tuer, mais avec le recul, il avait cessé de lui en vouloir. Après tout, cette pauvre femme était séquestrée dans un endroit qu'elle ne connaissait pas, entourée de gens qu'elle ne comprenait pas, et on lui avait enlevé la seule chose qui comptait pour elle : ses enfants. Cependant, c'était Lewis qui prenait les décisions, à présent…
Ruan aurait voulu emmener Ludméa au chevet d'Eli. Sans trop savoir pourquoi, il était certain que sa présence pourrait changer les choses. La femme avait semblé l'apprécier, et peut-être Ludméa parviendrait-elle à la faire manger. Néanmoins, Lewis avait été catégorique sur ce point : la jeune employée ECO ne faisait pas partie du personnel médical, elle n'avait par conséquent aucune raison valable de se trouver dans la zone de quarantaine. Il lui avait également interdit de continuer à s'occuper des deux nourrissons. Ludméa passait donc ses journées avec Ruan ou devant l'holovision qu'ils avaient installés dans une salle commune, dans la zone d'isolement.
Lewis était également réticent à la présence de Ruan dans la zone de quarantaine, cependant, tant que le jeune chercheur n'interférait pas avec ses ordres, il n'avait pas d'excuse valable pour le cantonner à la zone d'isolation. Il pouvait donc aller et venir à sa guise, à condition de ne pas gêner les autres médecins. Lorsque Ruan avait entendu cela, il était entré dans une colère noire. Lewis devrait payer pour tout ça…
***
Ylana injecta à Eli le remède antiviral qu'elle venait de mettre au point. La femme remua à peine. Ses constantes étaient stables, mais il serait nécessaire d'effectuer une surveillance accrue pour déterminer comment son corps réagissait au remède. La dernière prise de sang datait de quelques heures. Ylana n'estima pas nécessaire d'en refaire une, Eli étant déjà très faible. Elle se tourna vers Ruan, qui était resté à quelques pas.
— Il faut attendre un certain temps avant que l'antiviral n'agisse, expliqua-t-elle. J'ai demandé à Lewis de donner l'ordre de ne plus lui injecter de sédatifs, ils risqueraient de créer des interférences. J'espère que cette femme va s'en sortir, ajouta-t-elle. Elle a une valeur inestimable pour la science.
Ruan hocha la tête lentement. Ludméa n'aimerait pas que l'on parle d'Eli comme d'un simple objet…
— Tu sais quoi ? Je crois que je vais aller me reposer un peu, fit-il. Je suis complètement crevé.
— Tu te fiches de moi ? Depuis deux jours, tu n'as fait que traîner devant l'holovision et faire des allées et venues dans la zone d'isolation ! répliqua Ylana.
— Justement. Je m'ennuie, et quand je m'ennuie, je suis fatigué.
— Pourquoi tu ne ferais pas quelque chose, hein ? Lewis ne t'a pas interdit de prendre un microscope ou de faire des tests sur le sang de cette femme, à ce que je sache ! Ruan, il y a peu, tu étais encore à la tête du département de biologie moléculaire !
Il haussa les épaules.
— Tout le monde se débrouille très bien sans moi. Ils pensent tous que je suis un incapable, de toute manière. Toi aussi, d'ailleurs…
— Qu'est-ce que tu veux dire ? s'étonna Ylana.
— Ce n'est ni le lieu ni le moment pour parler de ça.
— Tu es encore vexé à propos de ce que je t'ai dit il y a trois jours ?
— J'ai toujours été très susceptible, rétorqua Ruan. Ecoute, Ylana. Je suis fatigué, je n'ai pas envie de parler de tout ça, reprit-il. J'ai très mal dormi la nuit dernière, et avec toutes ces prises de sang, je ne me sens pas vraiment au meilleur de ma forme. J'aimerais juste pouvoir me reposer un peu. J'avais une fonction, ici. On me l'a ôtée. Je ne vais pas m'amuser à faire un travail qui n'est plus le mien, surtout dans l'état actuel des choses. Et Lewis n'apprécierait sans doute pas de me voir faire quoi que ce soit en rapport avec le projet. Donc, non, je ne vais pas m'installer derrière un microscope et étudier la configuration de sa molécule transporteuse d'oxygène, et je ne vais pas non plus me mettre à analyser les données qui ont déjà été recueillies.
— Bon, je suppose que je n'ai pas grand-chose à dire, répondit Ylana. Va donc te reposer. Et quand tu auras fini de te morfondre, rends-toi utile.
Ruan distinguait mal son visage sous le masque, mais il savait qu'elle était furieuse. En temps normal, il se serait efforcé de la calmer, cependant, il se contenta de lui sourire, avant de tourner les talons. Ludméa était sûrement dans la salle commune…
***
Lyen n'avait pas revu sa sœur depuis des années. Les seuls contacts qu'elle avait avec le monde qui entourait sa cellule étaient cet homme odieux qu'elle avait surnommé le Père et le taré qui lui servait de fils. La Fille n'était jamais venue lui rendre visite, et ce n'était pas plus mal. Elle n'aurait pas supporté sa voix mielleuse et sa douceur hypocrite. Elle avait depuis longtemps perdu le fils des jours, des mois, mais le Fils lui avait un jour annoncé que cela faisait quatre ans qu'elle et sa sœur avaient été amenées au laboratoire. Quatre ans exactement. Il lui avait préparé un gâteau sur lequel se dressaient quelques bougies, mais Lyen n'avait pas compris. Tout ce qu'elle savait, c'est que les cadeaux de Lúka ne pouvaient pas être honnêtes, et elle n'y avait pas touché. Il n'avait pas eu l'air ravi, et cela l'avait comblée de bonheur.
La fillette sentait que sa sœur était en vie, pourtant, le lien qui les unissait s'était affaibli considérablement depuis que le Père leur avait mis ces horribles bracelets noirs. Son Don n'était pas aussi fort que celui de Nato. Il ne le serait sans doute jamais. Cependant, Lyen sentait que quelque chose allait arriver. Le Fils était venu la voir un peu plus tôt, et elle l'avait trouvé différent. De mauvaise humeur de toute manière, mais c'était plus que ça. Il n'avait pas son éternel sourire et ses yeux étaient durs. Elle craignait le pire.
Assise sur son lit, elle fixait la porte. Après quatre ans, les heures qu'elle avait passées à fixer la porte se chiffraient sans doute en semaines, voire en mois. Elle n'avait pas beaucoup de distractions, dans sa cellule. Line lui faisait passer des livres, mais elle les lisait bien trop vite à son goût et finissait par tous les connaître par cœur. Un jour, elle avait découvert qu'elle pouvait laisser des marques dans le mur avec sa cuillère, si elle appuyait suffisamment. Elle avait eu le temps d'écrire son nom avant que le Fils ne lui confisque l'objet. A présent, ses cuillères étaient en plastique, mais les marques dans le mur n'avaient pas disparu. Parfois, Lyen passait la main sur la paroi et souriait en sentant les légères entailles sous ses doigts. Son nom était tout ce qui restait de sa vie passée, de sa mère.
Souvent, elle pensait à elle. Mais au fil des années, les traits de son visage étaient devenus flous. La seule chose qui n'avait pas été effacée par le temps était ses magnifiques cheveux châtains, aux larges boucles souples. Les deux tresses interminables qui encadraient son visage touchaient le sol. Lyen avait espéré que les siennes seraient un jour aussi longues que celles de sa mère.
La fillette porta machinalement la main à ses cheveux courts, qui se dressaient en épis inégaux. Les talents de coiffeur du Fils ne s'étaient pas améliorés au cours des années… Un jour, elle avait commencé à tresser ses mèches rousses, sans y penser. Cela faisait quelques semaines que Lúka n'avait pas coupé ses cheveux, et même si ceux-ci étaient encore bien trop courts pour que les tresses ressemblent vraiment à quelque chose, Lyen était parvenue à un résultat presque acceptable. La colère du Fils avait été terrible. Il l'avait empoignée par le bras, lui arrachant un cri de douleur, et l'avait giflée. Puis, il avait sorti un petit appareil de sa poche, et avait rasé ses cheveux. Elle avait pleuré lorsqu'elle avait passé la main sur son crâne nu, même si elle s'était promis de ne plus jamais laisser couler ses larmes devant lui.
— Tu dois oublier Lyen ! avait-il crié. Tu n'as plus de passé ! Tu es L.I. Lyen est morte !
Lorsqu'elle avait levé les yeux vers lui, elle avait vu que les siens brillaient, et qu'un début de larme avait tracé son chemin sur sa joue gauche.
— Il faut que tu comprennes que tu ne pourras jamais retrouver les tiens. Ta vie est ici, à présent. Et ne me regarde pas comme ça ou je t'en fous une, c'est compris ? avait-il ajouté comme elle le dévisageait avec étonnement.
C'était la première et la dernière fois qu'il avait rasé ses cheveux. C'était la première et la dernière fois qu'elle avait vu de la tristesse et de la compassion sur son visage.
La fillette poussa un soupir. La porte restait résolument close, et elle s'allongea sur son lit, les yeux levés vers le plafond. Une tache rouge s'y étalait. Si elle se concentrait suffisamment, elle parvenait à la faire changer de forme, à la faire bouger. Elle imaginait toutes sortes d'histoires. La Tache Rouge part en balade avec sa sœur dans la forêt, la Tache Rouge et les méchants hommes aux cinq doigts, la Tache Rouge et le Fils, et la toute dernière en date, la Tache Rouge dans la boîte blanche, Sa préférée était en cours d'invention : la Tache Rouge et sa sœur tuent le Fils et s'échappent de la boîte blanche. Mais aujourd'hui, elle n'avait guère d'inspiration. La tache rouge restait résolument immobile.
La porte s'ouvrit, et Lyen se redressa d'un bond. C'était le Fils, à nouveau. Elle baissa les yeux ; il n'aimait pas qu'elle le regarde.
— L.I., amène-toi, soupira-t-il.
Elle releva la tête, l'étonnement se lisant sur son visage. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais il avait franchi les quelques pas qui le séparaient d'elle et l'empoigna sans ménagement par l'épaule.
— J'ai pas toute la journée, grommela-t-il.
Elle se dégagea avec colère et lui jeta un regard destructeur, qu'il ignora superbement. Elle le suivit dans le dédale des couloirs. Il l'emmenait sans doute voir le Père… Lyen sentit la peur la gagner, et son cœur s'accéléra. La dernière fois, il lui avait fait si mal ! Elle passa inconsciemment une main derrière son dos, frottant l'endroit où il avait enfoncé son aiguille.
Lorsqu'ils tournèrent à droite au lieu de continuer tout droit, elle s'étonna. S'ils n'allaient pas voir le Père, où allaient-ils ? Connaissant le Fils, ce n'était sans doute pas un endroit sympathique.
Il ouvrit une porte, et entra. Lyen se tint un peu en retrait, craintive. Qu'y avait-il dans cette pièce ? Les jambes tremblantes, elle avança lentement…
La pièce était plus grande que sa cellule, et beaucoup plus fournie. Une table se dressait dans un coin, accompagnée d'une chaise. Sur le sol, un tapis beige s'étendait, et Lyen se demanda quelle sensation elle éprouverait en y posant ses pieds nus. Cela faisait bien longtemps qu'elle avait perdu l'habitude d'autre chose que du linoléum froid qui recouvrait le sol de sa cellule.
— Tu attends quoi ? la pressa Lúka.
Elle serra les dents. Un jour, elle serait grande. Un jour, elle serait forte… Elle savait déjà où elle frapperait en premier et s'était rejoué la scène un bon millier de fois en pensées : son poing s'écrasant sur les lèvres fines, effaçant l'horrible sourire qui la poursuivait dans ses cauchemars…
Elle baissa la tête et entra dans la pièce. Il la poussa brutalement, et elle manqua perdre l'équilibre.
— C'est pas demain la veille que tu me frapperas, petite peste, gronda-t-il.
Elle était sur le point de se retourner pour lui cracher au visage, peu importent les conséquences, lorsque son regard croisa un regard qu'elle n'espérait plus revoir, un regard semblable au sien. Celui de Nato. Aussitôt, toute la haine qu'elle éprouvait pour le Fils fut balayée, et elle écarquilla les yeux, interloquée.
— Nato ? appela-t-elle.
— Lyen ! répondit sa sœur.
La fillette s'avança, hésitant légèrement. Elle ne reconnaissait pas cette grande jeune femme au visage triste. Ses cheveux roux étaient coupés au carré, un peu au-dessus de ses épaules. Sur son front, il ne restait rien de la marque qui avait autrefois clamé son statut de seconde héritière. Seuls ses yeux n'avaient pas changé : ils avaient gardé la même teinte de mer agitée.
Nato lui ouvrit ses bras, et elle finit par s'y précipiter, fourrant son visage au creux de son cou.
— Tu ressembles à maman, lui murmura-t-elle.
La jeune femme se crispa et Lyen mit quelques secondes à comprendre. Puis, la réalité la frappa comme un coup de poing : elle avait parlé la langue du Fils…
— Tu as grandi, Lyen, fit Nato.
Elle caressa les cheveux ébouriffés, les frêles épaules. Lyen releva la tête. Ses yeux brillaient de larmes.
— Tu m'as tellement manqué ! souffla-t-elle.
Cette fois-ci, elle avait pris soin d'utiliser la langue de son peuple. Nato sourit et essuya du pouce les larmes qui coulaient sur le visage de sa sœur.
— Tant de temps a passé… Je croyais que je ne te reverrais plus jamais, commença-t-elle. Est-ce qu'ils te traitent bien ? Ils ne te font pas de mal, au moins ?
Lyen voulait lui raconter les coups, les humiliations, les douloureux tests chaque semaine, mais elle croisa son regard et comprit que sa sœur avait subi bien pire. Nato n'avait pas besoin de cette souffrance supplémentaire. Alors elle secoua la tête.
— Non, ils ne me font rien, mais je m'ennuie beaucoup de toi.
Nato soupira de soulagement et Lyen sut qu'elle avait fait le bon choix. Raconter la vérité à sa sœur ne changerait pas les choses.
Elles s'assirent sur le sol et la fillette prit les mains de sa sœur dans les siennes. Du coin de l'œil, elle pouvait voir que le Fils s'était installé à la table et qu'il s'amusait avec une feuille de papier. Elle n'aimait pas le savoir si près d'elle, cependant, si c'était le prix à payer pour voir Nato, elle était prête à le payer cent fois, mille fois, même.
— Il t'a laissé tes cheveux, remarqua-t-elle en regardant avec envie la chevelure rousse de la jeune femme.
Nato haussa les épaules.
— Ça ne l'amusait plus de me les couper, j'imagine. Tu ne devrais pas lui tenir tête, Lyen. Je sais que tu le fais, reprit-elle comme sa sœur ouvrait la bouche pour protester. Je te connais. Cesse de lui résister, et il te laissera en paix.
— Je ne cesserai jamais de lui résister, marmonna la fillette. Un jour, je le tuerai.
— J'ai entendu ça, répliqua une voix masculine.
Les deux sœurs se tournèrent vers Lúka, mais il ne leva pas les yeux de la feuille de papier qu'il pliait avec application. Nato regarda sa sœur avec insistance, ses grands yeux bleu gris remplis de tristesse,
— Je t'en prie, Lyen. Parfois, il faut savoir accepter sa défaite et cesser de se battre. Cela n'en vaut pas la peine. En agissant comme tu le fais, tu entres dans son jeu. Cela lui plaît, et il continuera à te provoquer tant que tu lui donneras ce qu'il veut : ta colère.
Lyen ouvrit de grands yeux incrédules. Sa sœur parlait comme une lâche. Elle faisait honte à son rang.
— Tu as changé, lui reprocha-t-elle.
— J'ai grandi, répondit Nato. Je ne suis plus une petite fille. J'ai appris qu'il fallait parfois baisser la tête.
— Tu es une princesse, tu n'as pas le droit de baisser la tête ! s'écria Lyen.
— Je ne suis plus une princesse. Cette vie n'est plus la mienne. Je suis L.H., et je ne reverrai jamais Eaven.
Lyen secoua la tête, les mâchoires crispées. Sa sœur n'avait pas le droit de réagir comme ça !
— Tu avais promis que tu nous ferais sortir d'ici ! Tu avais promis !
— Je suis désolée, Lyen. Je ne vais pas pouvoir tenir ma promesse…
Elle voulut la prendre dans ses bras, mais la fillette se dégagea, le visage dur.
— Regarde-toi ! Tu te laisses aller ! Tes cheveux sont longs, mais tu ne les tresses même pas ! Tu rampes devant eux, tu leur donnes raison, et… Et en plus, tu es grosse ! ajouta-t-elle. Tu n'es plus ma sœur ! Je te déteste !
— Lyen, je t'en prie ! Tu n'as pas le droit de me juger comme ça !
Nato se mit à pleurer. Lyen la toisa sans bouger, même si elle mourait d'envie de se jeter dans ses bras et de lui demander pardon.
— J'ai voulu tresser mes cheveux, on m'a battue. J'ai recommencé, on m'a battue plus fort. Ils m'ont dit qu'ils s'en prendraient à toi si je leur résistais ! J'ai dû faire des choses que tu ne peux même pas imaginer ! Et oui, je suis grosse. Je suis enceinte, Lyen, Je vais avoir un bébé.
— Quoi ? fit la fillette d'une toute petite voix. Mais tu ne peux pas avoir un bébé ! Tu n'es pas mariée !
Sa sœur sourit à travers ses larmes. Elle essuya ses joues du dos de sa main.
— Je vais avoir un bébé, Lyen. Je ne te mens pas.
Elle prit la main de sa sœur dans la sienne et la posa contre son ventre rebondi. Lyen se recula brusquement, les sourcils froncés. Nato se mit à rire.
— Oui, il donne des coups de pied.
— Il te fait mal ? s'inquiéta Lyen.
— Non, pas vraiment. C'est plutôt étrange, comme sensation. Ça me rappelle quand maman était enceinte de toi. Je mettais ma main sur son ventre, et je te sentais bouger.
— Vraiment ?
— Oui ! Et toi aussi, tu l'as fait, lorsque maman attendait Cali !
— Je ne m'en souviens pas…
— Tu n'avais que quatre ans, c'est normal.
— Ton bébé, tu vas le garder avec toi, dans ta cellule ? demanda Lyen.
Le visage de Nato s'assombrit et elle posa ses mains sur son ventre.
— Non, je ne pourrai pas le garder. Ils vont le prendre quand il sera né.
— Mais pourquoi ? Puisque c'est ton bébé !
— C'est leur bébé. C'est pour cela qu'ils m'ont amenée ici.
— Tu veux dire que… Et moi, ils vont aussi me mettre un bébé dans le ventre ?
Sa sœur baissa les yeux.
— Je ne veux pas de bébé, cria Lyen. Je ne veux pas qu'ils me mettent un bébé dans le ventre si je ne peux pas le garder après !
— Ce n'est pas comme si on avait l'intention de te donner le choix, cingla Lúka, les yeux fixés sur le morceau de papier qu'il pliait entre ses doigts.
— Je ne me laisserai pas faire !
— On va encore te laisser quelques années pour y réfléchir, décréta-t-il.
Elle regarda Nato avec désespoir, mais sa sœur détourna les yeux.
— Tu es contente d'avoir ce bébé ! fit Lyen, horrifiée.
— Lyen, s'il te plaît, essaie de comprendre…
— Non ! Je ne veux pas ! Je ne suis pas comme toi ! Je ne suis pas une faible ! cracha-t-elle.
— Que voudrais-tu que je fasse ?!! Que je déteste ce bébé ? Qu'est-ce que cela changerait ? Ce n'est pas de sa faute à lui si on nous a enlevées ! Il n'a rien fait, lui !
Lyen la fixa sans répondre, le visage déterminé, une moue boudeuse aux lèvres.
— Cali était encore un bébé quand nous avons été enlevées, mais je suis contente de savoir que c'est elle qui sera reine après Livia. Tu ne méritais pas d'être reine, déclara la fillette.
— Tu ne sais pas ce que tu dis.
— Oh, si, je le sais parfaitement ! Une reine ne rampe pas devant ses ennemis, elle ne porte pas de bébé sans être mariée.
— Parce que tu crois que j'avais le choix ? murmura Nato. Oui, j'ai fait le choix de ne pas détester ce bébé, et je prie de tout mon cœur pour que tu fasses ce choix toi aussi, lorsque le moment sera venu.
— Ecoute bien ta grande sœur, L.I., conseilla Lúka. Ses paroles ne sont pas dénuées de bon sens.
Lyen fit la sourde oreille. S'ils mettaient un bébé dans son ventre, elle le détesterait comme elle les détestait.
— J'espère que ton bébé mourra, décréta-t-elle.
— Tu ne penses pas une chose pareille ! s'écria Nato en secouant la tête. Je ne te reconnais plus !
— Et c'est toi qui me dis ça ? Toi qui abandonnes tes promesses si facilement ! Qu'est-ce que Papa aurait pensé de toi ?
Nato ouvrit la bouche pour répondre, mais choisit le silence. Les larmes coulaient sur ses joues. Elle baissa les yeux sur son ventre rebondi.
— Ton bébé, il aura les cheveux roux ? demanda Lyen, sa voix tremblant de culpabilité et de détresse.
S'il avait les cheveux roux, elle le détesterait moins. Et puis, il ressemblerait peut-être à Yolan… Son frère lui manquait. Elle ne pensait presque jamais à Cali — sa sœur n'était encore qu'un bébé lorsqu'elles avaient été enlevées — mais elle avait toujours été très proche de son grand frère, auquel elle vouait une admiration sans limites. Le bébé aurait peut-être quelque chose de Yolan…
— Oh, j'en doute, répliqua Lúka.
Il la regarda avec cet horrible sourire sur ses lèvres, ce sourire qu'il semblait lui réserver. Elle sentit un frisson remonter le long de son échine.
— Il aura sûrement les cheveux noirs et les yeux verts, reprit-il.
Nato avait caché son visage dans ses mains, et Lyen se tourna vers elle, ses yeux remplis d'horreur.
— Toi… et lui ? souffla-t-elle.
— Non ! se défendit la jeune femme. Non, c'est faux ! Lyen, je te jure…
— Tu mens ! coupa sa sœur.
— Bon, ça suffit, tu me casses les pieds, L.I., décréta Lúka. Je ne m'amuse plus du tout, là.
Il repoussa sa chaise et s'avança vers eux. Il tendit une main à Nato, qui y glissa la sienne, et l'aida à se relever. Il lui sourit, mais elle détourna son visage.
— C'est l'heure, les filles. Faites vos adieux.
Lyen bouillonnait de rage, et même le regard implorant de sa sœur ne parvint pas à la faire fléchir. Elle se contenta de la fixer, les lèvres pincées.
— Lyen, ne me juge pas, je t'en prie. Tu es tout ce qu'il me reste ! supplia Nato.
— Tu as ton bébé, rétorqua-t-elle d'une voix dure.
— C'est tout ce que tu veux dire à ta sœur, L.I. ? Tu ne la reverras peut-être pas, prévint Lúka.
La fillette ne répondit rien et se détourna. Les sanglots de Nato lui brisaient le cœur, cependant, sa colère était plus forte encore que sa culpabilité. Sa sœur l'avait trahie. Elle avait trahi son rang, sa famille, et portait le bébé du Fils !!! Comment Lyen pourrait-elle lui pardonner un jour ?
— Très bien. Attends-moi ici, je vais raccompagner ta sœur à sa cellule. Et ne t'avise pas de te balader dans les couloirs, je ne me sens pas d'humeur clémente, aujourd'hui.
Nato lança un regard implorant à Lyen, mais cette dernière tourna la tête. Lúka la pressa, et elle le suivit, les épaules secouées de sanglots. Il jeta un regard meurtrier à la fillette avant de passer la porte.
Lorsqu'elle vit sa sœur disparaître dans le long couloir blanc, Lyen craqua. Elle se mit à pleurer en silence. Elle n'avait pas voulu dire toutes ces choses horribles ! Elle lui avait dit qu'elle la détestait, mais c'était faux ! Elle aimait Nato plus que tout au monde !
Elle courut jusqu'à la porte. Elle se jetterait dans ses bras, elle lui dirait qu'elle l'aimait, elle lui demanderait pardon, il était encore temps !
Son cri s'étrangla dans sa gorge, et elle se figea. Sa sœur était dans les bras du Fils, et elle l'embrassait. Les yeux écarquillés d'horreur, elle se tint dans l'embrassure de la porte,
— Tu sais qu'elle ne pensait pas tout ce qu'elle a dit, murmura le Fils.
— Elle le pensait, Lúka !
— Elle n'a que dix ans, elle ne comprend pas. Sèche tes larmes, ma princesse. Tu es si belle quand tu souris… Tiens, j'ai quelque chose pour toi…
Il lui tendit une rose en papier.
— C'est très beau, fit Nato en effleurant la rose du bout des doigts. Je t'en prie, laisse-moi rester un peu plus longtemps avec ma sœur, tu sais que je ferai n'importe quoi…
— Oh, je le sais bien ! rétorqua-t-il. Mais cela ne servirait à rien. Laisse-lui du temps.
Il la serra contre lui et l'embrassa tendrement. Lyen se détourna et se précipita à l'intérieur de la pièce. Elle allait vomir… Comment sa sœur pouvait-elle aimer le Fils ? Comment pouvait-elle supporter qu'il la touche ? Si elle avait été à sa place, la seule raison pour laquelle elle aurait accepté de se trouver si proche de lui aurait été pour lui planter un couteau dans le ventre. Mais Nato aimait embrasser le Fils, elle le sentait !
Les poings serrés, elle se dirigea vers la porte. Sa sœur était toujours dans les bras de Lúka, et il caressait tendrement sa joue en lui murmurant des mots que Lyen ne pouvait pas entendre. Mais Nato souriait, et cela la rendit folle de rage. Comment avait-elle pu la trahir ainsi ?
Elle se jeta sur eux et frappa de toutes ses forces.
***
Eli se réveilla en sueur, les joues noyées de larmes. Nato… Elle n'avait compris que bien des années plus tard, après la mort de sa sœur. Comme elle aurait voulu effacer ses terribles paroles ! Elle était jeune, têtue, et stupide, oh, si stupide ! Nato avait tout sacrifié, jusqu'à sa dignité, pour ces quelques instants avec elle, et elle n'avait fait que la juger et la mépriser… Mais le Fils avait profité d'elle, et cela, Eli n'avait jamais pu l'oublier.
La porte s'ouvrit, et elle fit un effort pour se redresser. Si c'étaient encore ces médecins et leurs aiguilles, elle ne se laisserait pas faire…
La jeune femme blonde, Ludméa, entra dans la pièce, un peu hésitante. Eli se détendit. Cette femme était la seule personne à qui elle faisait confiance. Elle était différente des autres, et elle ne lui voulait aucun mal. Elle s'approcha d'elle et s'assit sur la chaise à côté du lit.
— Eli !
Elle saisit sa main dans la sienne et sourit.
— Ludméa !
Ludméa s'empara du plateau-repas qui avait été déposé sur la table de chevet.
— Il faut manger, Eli, fit-elle.
La femme secoua la tête. Elle ne toucherait pas cette nourriture.
— S'il te plaît ! Tu vas mourir si tu ne manges pas ! insista Ludméa, même si elle savait qu'Eli ne pouvait pas la comprendre.
Elle prit une cuillérée de purée blanche, et l'approcha du visage d'Eli. La femme ferma les yeux et se crispa.
— Très bien. Tu as peur, c'est ça ? Regarde, je vais en manger aussi.
Eli rouvrit les yeux et regarda Ludméa porter la cuillère à sa bouche.
— C'est pas terrible, mais c'est sûrement très nourrissant, commenta-t-elle, en plongeant à nouveau la cuillère dans la purée blanche.
Cette fois-ci, Eli ouvrit la bouche et avala. Elle était affamée. Le goût était étrange, mais pas désagréable. Ludméa lui sourit, et remplit à nouveau la cuillère. Bientôt, Eli eut terminé son repas. Ce n'était peut-être qu'une impression, mais elle trouva que la femme avait repris quelques couleurs.
Ruan, caché derrière le miroir sans tain, se permit un sourire. Les deux médecins n'en croyaient pas leurs yeux.
— Je vous avais dit qu'elle pourrait nous être utile, déclara l'homme. Vous voyez qu'il n'y avait pas lieu d'alerter le colonel Lewis…
— C'est vrai, vous aviez raison, lui accorda un des médecins. Je ne sais pas pourquoi, mais on dirait que notre rouquine fait confiance à cette jeune femme.
— J'imagine que vous ne voyez pas d'inconvénient à ce qu'elle reste avec elle, insinua Ruan.
— Non, bien sûr, je suppose qu'elle peut rester…
***
Ruan caressa la joue de Ludméa et elle ferma les yeux, un sourire aux lèvres. Il l'embrassa tendrement.
— Tu as été merveilleuse…
— Pas du tout, je n'ai fait que lui montrer qu'elle n'avait rien à craindre de nous, expliqua la jeune femme.
— Mais tu vois, eux, tous autant qu'ils sont, ils n'y ont pas pensé, et moi non plus, lui fit-il remarquer.
— Ruan, je t'en prie, laisse-lui voir les bébés… Ce n'est pas humain de séparer une mère et ses enfants.
— Tu sais que je n'ai plus aucun pouvoir de décision, ici. Mais je vais voir ce que je peux faire, ajouta-t-il, récompensé par un sourire rayonnant.
Ludméa passa ses bras autour de sa taille et l'attira contre elle. Il posa ses lèvres sur les siennes, le cœur fou comme à chaque fois qu'il la touchait… Cela faisait trois jours qu'il dormait à peine, qu'il ne mangeait rien, qu'il ne faisait que penser à elle… Dès qu'il était séparé de Ludméa, une seule chose comptait : la revoir au plus vite.
Il n'avait ressenti cela qu'une seule fois dans sa vie : pour une jeune femme qui suivait les cours de sciences avec lui, Kathrin. À l'époque, il n'était encore qu'un adolescent, et elle ne manquait pas d'admirateurs. Pourtant, elle l'avait choisi, lui. Pendant deux ans, ils avaient vécu une idylle ambiguë et avaient dû supporter les quolibets des autres étudiants. Kathrin ne l'aimait pas, Kathrin n'était avec lui que pour son argent, Kathrin le laisserait tomber dès qu'elle aurait terminé ses études… Il ne les écoutait pas.
Kathrin était partie sur Alpha à la fin de ses études, malgré ses promesses. Et Ruan s'était jeté à corps perdu dans la recherche, pour l'oublier.
Cela ne durerait peut-être pas, mais il avait l'impression d'être amoureux, pour la première fois depuis près de quinze ans. Dans trois mois, il s'unirait à Ylana, et il ne savait pas comment se dépêtrer de cette situation.
***
Lewis entra dans la pièce et son visage se crispa de fureur. La femme était détachée, et elle tenait les deux bébés dans ses bras. Paso… S'il voulait la guerre, il l'aurait.
Commentaires
1. Le dimanche 28 janvier 2007 à 14:26, par marie
2. Le jeudi 15 février 2007 à 13:11, par Ness
3. Le samedi 17 mars 2007 à 16:04, par linka
4. Le dimanche 18 mars 2007 à 10:47, par Ness
5. Le samedi 25 août 2007 à 00:18, par Mélie
6. Le vendredi 31 août 2007 à 09:45, par Ness
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