CHAPITRE VIII
Ylana s'était mise au travail peu après son arrivée et avait passé la nuit dans le laboratoire, à analyser les données qu'ils avaient récoltées, à émettre des hypothèses sur le fonctionnement du virus. Au petit matin, elle était épuisée, pourtant Ruan avait presque dû l'arracher de force à son microscope. Sa fiancée s'inquiétait énormément pour lui et avait peur de ne pas trouver un antiviral à temps.
Cependant, le virus se trouvant dans le sang de la femme ne ressemblait pas aux virus qu'elle connaissait. Elle avait fait les tests principaux, mais aucun ne s'était révélé concluant. Si ce virus était complètement inconnu, la mise au point d'un vaccin ou d'un remède antiviral prendrait des mois, voire des années. Ils n'avaient sans doute pas autant de temps devant eux.
Pour le moment, ils contrôlaient la fluidité du sang de la femme grâce à une très légère dose d'anticoagulants, néanmoins, si son état empirait, ils ne pourraient pas augmenter la dose de beaucoup. Elle venait d'accoucher, et cela risquait de la tuer.
Ruan savait qu'il n'avait pas été contaminé, mais il n'avait aucun moyen de le dire à Ylana sans dévoiler l'existence de Lúka. Son amie était partie se coucher dans la chambre qui lui avait été assignée, au grand soulagement de Ruan, qui n'attendait que le moment de revoir Ludméa. Visiblement, celle-ci connaissait Lúka, et il devait tirer cette affaire au clair…
Il trouva la jeune femme avec un bébé dans les bras, en train de lui donner le biberon, un sourire aux lèvres. Elle ne l'avait pas entendu arriver, et il fut tenté de l'observer quelques instants, cependant, la présence du médecin en combinaison rendait les choses un peu délicates. Finalement, comme il se décidait à signaler sa présence, Ludméa leva la tête et l'aperçut.
— Ruan ! s'exclama-t-elle avec un grand sourire.
Il lui rendit son sourire et vint s'asseoir à ses côtés.
— J'ai presque fini de nourrir la petite, et son frère s'est déjà rendormi, annonça-t-elle.
— Très bien. Est-ce que vous pouvez m'accorder quelques instants ?
— Bien sûr ! J'imagine que votre collègue pourra surveiller les bébés pendant mon absence.
— Il est payé pour ça, rétorqua Ruan. Barnes ! appela-t-il.
Le médecin vint les rejoindre.
— Finissez de nourrir ce bébé, ordonna-t-il.
— Mais… coupa Ludméa. J'en avais pour cinq minutes à peine ! protesta-t-elle.
— Je vais m'en occuper, mademoiselle Eisl. Ne vous faites pas de souci, la rassura Barnes.
Réticente, elle lui confia la fillette, puis se tourna vers Ruan.
— Venez avec moi, Ludméa.
Elle le suivit, étonnée et un peu appréhensive. Qu'avait-il de si important à lui dire que ça ne pouvait même pas attendre la fin du biberon des bébés ?
Il l'emmena dans une pièce remplie de machines, et ferma la porte derrière lui. Elle s'assit sur une chaise, nerveuse, et il prit place à côté d'elle.
— Pourquoi tant de précipitation ? demanda-t-elle.
Ruan n'ouvrit pas la bouche, mais désigna les deux caméras dans le plafond. Ludméa avait déjà remarqué ces demi-sphères noires, dans sa chambre. Elle ne leur avait pas prêté d'attention particulière, jusqu'alors. Elle sentit la colère l'envahir. Des caméras ? Ainsi, ils les surveillaient ?
— Ce qu'il y a au plafond de ma chambre, c'est ce que je crois ? avança-t-elle.
— Oui, confirma Ruan. Ce sont des caméras.
— Vous voulez dire qu'il y a des gens qui me regardent m'habiller et prendre ma douche ?
— Euh… Oui, c'est exact. Mais le but n'est pas de vous épier. Nous sommes dans une zone de quarantaine, Ludméa. Vous devez comprendre que de nombreuses mesures de sécurité doivent être prises ! Imaginez que vous fassiez un malaise dans votre salle de bain, qu'il vous arrive quoi que ce soit ! Comment pourrions-nous le savoir, sans ces caméras ?
Ludméa n'avait pas l'air convaincue. Elle pouvait faire un malaise n'importe où, y compris dans son propre appartement. Ce n'était pas un argument qu'elle estimait recevable.
— Il y en a dans ma chambre aussi, ajouta Ruan.
Elle hocha la tête lentement.
— Ça ne me plaît pas, mais j'imagine que je n'ai pas grand-chose à dire. Vous n'aviez pas besoin de m'emmener jusqu'ici pour me dire cela, vous savez…
Ruan se pencha vers elle, et l'espace d'un instant, elle crut qu'il allait l'embrasser. Mais il approcha sa bouche de son oreille.
— Ce n'est pas pour cela que je voulais vous parler en privé, chuchota-t-il. Si nous n'élevons pas la voix, ils ne peuvent pas nous entendre.
Ludméa fronça les sourcils. Qu'est-ce que Ruan Paso voulait lui dire que ses collègues ne devaient pas savoir ?
— Est-ce que vous connaissez un homme du nom de Lúka Omen ? demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
— Il est un peu plus petit que moi, il a des cheveux noirs, bouclés. Des yeux verts, Un peu plus d'une vingtaine d'années…
— Non, murmura la jeune femme. Ça ne me dit rien.
— Vous en êtes certaine ? insista-t-il.
Elle réfléchit quelques secondes, tentant de se rappeler si une personne de son entourage correspondait à cette description, mais ce n'était pas le cas.
— J'en suis certaine.
Ruan se recula, étonné. Ainsi, Ludméa ne connaissait pas Lúka…
— Ruan, que se passe-t-il ? chuchota la jeune femme, un peu inquiète. Qui est cet homme dont vous me parlez ? Pourquoi pensiez-vous que je le connaissais ?
— Cela n'a pas tellement d'importance, la rassura-t-il. Venez, je vais vous raccompagner, proposa-t-il en se relevant.
Ludméa ne bougea pas de sa chaise, les yeux fixés sur le sol verdâtre.
— Ludméa ?
— Vous me cachez des choses, et cela m'inquiète, répliqua-t-elle.
— Je suis directeur adjoint des DMRS, il est normal que je vous cache des choses, répondit Ruan. Mais je vous assure qu'il n'y a pas lieu de vous inquiéter.
Elle leva ses grands yeux bleus vers lui et remit une mèche blonde derrière son oreille. Il lui sourit.
— J'aimerais revoir Eli, demanda-t-elle.
— Il n'y a aucun problème, je voulais justement vous proposer d'aller lui rendre une visite.
***
Eli avait fermé les yeux, mais elle ne dormait pas. Avant même d'entendre la porte s'ouvrir, elle savait qu'ils venaient. Les deux hommes en combinaison qui se trouvaient dans la pièce se levèrent pour accueillir l'homme et la femme qui entraient. Elle ne les voyait pas, cependant, elle aurait pu décrire leurs moindres gestes. L'homme était préoccupé, elle le sentait parfaitement. Les émotions de la femme blonde n'étaient pas aussi nettes, et elle savait pourquoi. L'homme avait le Pouvoir. En se concentrant suffisamment, elle se rendit compte qu'il pensait au Fils. Quelque chose à propos du Fils le mettait mal à l'aise. Eli trouva que cela n'avait rien d'étonnant : rien que le fait de penser à cet horrible individu suffisait à la faire frissonner.
— Eli ! appela la jeune femme.
Elle ouvrit les yeux et découvrit le visage souriant de Ludméa. Elle lui rendit son sourire, et se redressa un peu, grimaçant de douleur. L'homme se tenait légèrement en retrait et son regard était braqué sur elle, mais ses pensées étaient ailleurs. Elle se demanda s'il pouvait percevoir son Don comme elle percevait le sien, puis décida qu'elle préférait ne pas le savoir. Quelle pourrait être sa réaction s'il comprenait qu'elle connaissait ses intentions ?
Ludméa s'était tournée vers son compagnon et lui parlait, cependant, le sens de ses mots lui restait inconnu. Elle pouvait toutefois sentir un peu d'inquiétude dans sa voix. L'homme secoua la tête et se rapprocha d'elles. Eli retint un mouvement instinctif de recul et tenta de garder un visage aussi inexpressif que possible. Elle ne voulait pas qu'il se rende compte qu'elle le craignait.
— Ruan, elle a l'air de souffrir ! avança Ludméa.
— On lui donne pourtant des anti-douleurs, répondit-il.
— Ce n'est peut-être pas suffisant, répliqua la jeune femme.
— Ecoutez, il ne faut pas que vous vous imaginiez qu'un accouchement est une partie de plaisir ! Il est tout à fait normal d'avoir un peu mal dans les heures et les jours qui suivent, surtout après une césarienne ! expliqua-t-il, exaspéré. Je pense que pour ce qui est des soins que nous apportons à cette femme, vous devriez nous faire confiance.
Ludméa rougit et baissa les yeux. Ruan n'avait pas l'air de très bonne humeur, et elle ferait sans doute mieux de ne pas trop insister. Elle reporta son attention sur Eli. La femme semblait aller un peu mieux, ses joues avaient repris des couleurs et ses lèvres avaient perdu leur aspect bleuté.
— Ludméa, souffla Eli. Liberos meos videre volo…
La jeune femme se tourna vers Ruan, un peu timidement.
— Elle voudrait voir ses enfants…
— Pas pour le moment.
La jeune femme sentit la colère l'envahir, mais le cacha du mieux qu'elle le put. Comment Ruan pouvait-il refuser à cette femme de voir ses enfants ? Quels droits avait-il sur eux ?
Eli eut à peu de chose près les mêmes pensées que Ludméa, mais sa manière de les exprimer fut légèrement plus radicale. Oubliant la douleur dans son ventre, elle se jeta sur Ruan et ses mains se serrèrent autour de sa gorge.
— Espèce de sale petite ordure ! hurla-t-elle dans la langue de son peuple. Je sais que tu es avec lui, que tu es avec Lúka !
Ruan tenta de se libérer, mais même si l'accouchement avait affaibli la femme, elle n'en restait pas moins une mère à qui l'on avait enlevé ses enfants… Ludméa se précipita pour l'aider et parvint à desserrer les doigts d'Eli. Les deux médecins en combinaison firent irruption dans la pièce et maîtrisèrent la femme, puis l'un d'eux lui injecta un tranquilisant. Presque aussitôt, elle tomba sur le sol, inerte.
— Merci, vous êtes arrivés juste à temps, souffla Ruan d'une voix rauque.
Ludméa fixait le corps inanimé d'Eli, incrédule. Elle avait voulu tuer Ruan… Pas seulement lui faire peur, non. Elle avait voulu le tuer. Et la haine qui se lisait dans ses yeux lorsqu'elle avait bondi sur lui était comme sa réaction : démesurée.
— Monsieur Paso, vous allez bien ? s'enquit un des médecins.
— Ça va, marmonna-t-il. J'imagine que j'aurai mal au cou pendant quelques jours. On aurait dû se méfier d'elle. Vous lui remettrez les sangles, ordonna-t-il.
Ludméa n'intervint pas. Elle ne pouvait décemment plus défendre la femme. Pas après la scène qui venait de se dérouler sous ses yeux.
— Elle peut toujours attendre pour revoir ses enfants, décréta Ruan d'un air dur.
Il quitta la pièce sans se retourner. Ludméa fit face aux deux médecins, désemparée.
— Et moi ? Je fais quoi, maintenant ?
L'un d'eux haussa les épaules.
— Vous n'avez qu'à faire ce que vous faisiez avant de venir la voir, répondit l'autre.
— Très bien, conclut Ludméa. Mais je n'ai pas de carte électronique.
— Laissez, je vais m'occuper d'elle, proposa l'homme qui venait d'entrer dans la pièce. Je suis le colonel Lewis, fit-il en tendant une main gantée à la jeune femme.
Elle la serra, un peu étonnée, et le suivit.
— Vous avez passé beaucoup de temps avec Ruan Paso, commença-t-il comme ils marchaient côte à côte dans les longs couloirs blancs.
— Beaucoup de temps, je ne sais pas, mais disons qu'il s'est occupé de me montrer un peu l'endroit, et qu'il m'a accompagnée d'une pièce à l'autre.
— Vous devriez vous méfier de lui, Mademoiselle Eisl.
— Pardon ? s'exclama-t-elle.
— Vous m'avez très bien compris, répliqua Lewis. Paso est un jeune prétentieux écervelé. Ne le laissez pas vous entraîner dans ses magouilles.
— Qui êtes-vous pour dire de pareilles choses ?!!
— Le colonel Lewis, je vous l'ai dit il y a moins de cinq minutes. Je suis le directeur adjoint pour la partie militaire des DMRS.
— Vous savez quoi ? Je ne pourrais pas dire qui de vous ou de Ruan Paso est le plus louche des deux, mais ce qui est sûr, c'est que je n'ai confiance en aucun de vous.
— Evitez d'exprimer ce genre d'opinion radicale à voix haute, la prévint Lewis. Vous pourriez avoir des problèmes.
— Vous me menacez ? s'écria Ludméa, le visage rouge de fureur.
— Je ne me permettrais pas.
— J'en doute, rétorqua-t-elle entre ses dents.
— Ecoutez, Mademoiselle Eisl. Paso a tenu à ce que vous restiez aux DMRS pour une raison totalement inconnue de ma personne, et croyez-moi, cela ne me plaît pas plus qu'à vous. Mais maintenant que vous êtes là, tâchez de ne pas trop vous faire remarquer. Barnes m'a dit que vous vous occupiez des bébés. Si cette information est exacte, alors vous êtes arrivée. N'oubliez pas qu'on vous a à l'œil, mademoiselle, ajouta-t-il.
— J'ai cru comprendre, répliqua Ludméa.
Elle lui lança un regard meurtrier, et il ouvrit la porte de la nurserie. Elle entra sans se retourner, presque heureuse de retrouver le silencieux Barnes et les deux nourrissons. Il fallait qu'elle fasse le point sur tout ce qui venait de se passer, sur ce que lui avait dit le colonel Lewis.
***
Ruan s'était isolé dans la cellule qui lui avait été assignée. Normalement, les médecins et les militaires travaillant sur le projet étaient logés hors de la zone d'isolement, mais étant donné qu'il était considéré comme contaminé, il partageait le sort de Ludméa. D'ailleurs, sa cellule faisait face à la sienne, et cela n'avait rien d'un hasard.
Allongé sur le lit, il fixait le plafond, une main massant son cou. La femme avait serré fort, et il garderait sans doute des ecchymoses pendant les prochains jours. Il savait qu'elle ne l'aurait pas tué — il l'en aurait empêchée sans beaucoup de difficulté — mais sa réaction était vraiment étrange. Et lorsqu'elle s'était jetée sur lui, il l'avait clairement entendue prononcer le nom de Lúka. Comment avait-elle fait le rapprochement entre eux ?
Lúka avait eu l'air troublé lorsqu'il lui avait parlé de son bracelet, un bracelet en tous points identique à celui d'Eli. L'homme avait perdu son habituel cynisme, et Ruan avait même pu lire de la tristesse dans ses yeux. L'espace d'un instant, il avait presque ressenti de la compassion pour Lúka. Cependant, celui-ci lui cachait bien des choses, et il n'aimait pas cela. D'abord Eli, puis Ludméa… Cette dernière, pourtant, ne semblait pas le connaître. Certes, elle pouvait mentir, mais Ruan avait l'impression qu'elle était sincère.
Il avait été dur avec elle. Il était tellement préoccupé qu'il lui avait parlé plutôt sèchement, et il espérait qu'elle ne lui en voulait pas trop. Cette jeune femme lui plaisait de plus en plus, et une partie de lui ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui se serait passé s'il n'avait pas été sur le point de s'unir à Ylana, et surtout, s'ils s'étaient rencontrés dans des circonstances moins inhabituelles.
Il la connaissait depuis à peine plus de vingt-quatre heures, pourtant, il devait avouer qu'elle l'attirait beaucoup. Il y avait quelque chose dans son sourire qui faisait battre son cœur un peu plus vite. Et contrairement à la plupart des femmes qu'il avait courtisées, elle ne paraissait pas être impressionnée par sa position hiérarchique, ni faire une fixation sur sa richesse. Il se demandait même si elle savait que sa famille comptait parmi les plus puissantes de la planète.
Ce qui lui plaisait le plus chez Ludméa, c'était sa simplicité. Et plusieurs fois, il s'était demandé ce qu'il ressentirait en l'attirant à lui et en posant ses lèvres sur les siennes. Cette pensée faisait naître en lui une bouffée de désir, qu'il s'empressait de balayer. Dans un peu moins de trois mois, il serait uni à Ylana.
***
Les yeux dans le vague, le visage triste, Ludméa pensait à tout ce qui s'était passé. Jamais elle n'aurait cru qu'Eli puisse représenter un quelconque danger pour eux. Elle était si frêle, si jeune ! Et pourtant, elle venait de tenter d'étrangler Ruan…
Depuis le départ, elle avait senti une sorte de tension entre le chercheur et l'étrange femme. Elle avait l'impression que Ruan en savait bien plus que tous les autres sur Eli et sur ses enfants, mais il le cachait sous ses airs d'indifférence. L'homme lui faisait un peu peur, même si elle ne l'aurait jamais avoué. Il avait d'étranges réactions et se comportait de manière bien singulière pour un directeur adjoint. D'ailleurs, cette position hiérarchique si élevée suffisait à éveiller les soupçons. Il avait quoi, trente ans ? Ludméa n'était pas stupide. Elle savait parfaitement que pour être médecin ou chercheur, il fallait au minimum seize années d'études après la Désignation. Et nul ne serait assez fou pour nommer directeur adjoint un homme qui n'avait que deux ou trois ans d'expérience derrière lui.
Pourtant, tous les médecins et les militaires obéissaient à ses ordres, même si Ludméa avait la curieuse impression qu'ils le faisaient tous avec beaucoup de mauvaise volonté et à contrecœur. Ils lui obéissaient, certes, mais ils ne le respectaient pas.
Le colonel Lewis lui avait dit de se méfier de Ruan. C'était sans doute un conseil avisé, mais la jeune femme se rendait bien compte qu'elle n'en serait pas capable. Car Lewis avait aussi dit autre chose : c'était Ruan qui avait tenu à ce qu'elle reste aux DMRS. C'était grâce à lui qu'elle ne s'était pas trouvée dans la navette avec Tom et Franz. Le jeune chercheur lui avait sauvé la vie.
***
Assis sur une chaise, Ruan regardait Lewis s'agiter autour de lui. Sa gorge lui faisait un peu mal, mais il avait déjà fini le verre d'eau qu'il s'était versé, et n'avait pas la moindre envie de se lever pour se resservir.
— Vous avez prévenu Alpha ? demanda le colonel.
— Bien entendu, soupira Ruan.
— Vous savez que vous avez besoin de mon accord ? Comment avez-vous pu envoyer l'alerte sans mon code ?
— J'ai demandé au major Bradman. Je vous avais cherché partout, et l'avis d'alerte devait être envoyé au plus vite. Interrogez Bradman, il confirmera, ajouta Ruan.
— Cela m'étonnerait, rétorqua Lewis. Il s'agit d'une alerte de niveau cinq. Seul un colonel ou un officier de plus haut rang peut coder le message. Le code du major n'a pas pu être accepté.
— Très bien, puisque vous insistez ! Le général Borovitch a codé l'alerte.
— Tiens donc, ironisa le colonel. Le général…
— Vous n'aurez qu'à lui poser la question la prochaine fois que vous le verrez, si vous ne me croyez pas.
— Oh, mais je vous crois, Paso, je vous crois ! J'aurais dû me douter que vous feriez quelque chose de ce genre.
— Je vous ai envoyé une copie du message, fit Ruan, ignorant le ton acerbe du colonel Lewis.
— Est-ce que vous vous rendez compte que vous allez perdre votre poste, lorsque Dortner sera de retour ?
— Non, pourquoi cela ? Vous avez demandé votre mutation à la tête du département médical ?
— Cessez de faire le malin, Paso. Vous êtes dans un sacré pétrin, c'est moi qui vous le dis ! Vous avez transgressé le règlement, et cela à plusieurs reprises. Les hommes se sont plaints de vos simagrées. Vous croyez que ça les amuse de devoir supporter vos sautes d'humeur ? Il ne faut pas vous imaginer que tout ce qui se passe en l'absence de Dortner sera oublié à son retour…
Ruan haussa les épaules. Le verre d'eau était de plus en plus tentant, mais le spectacle qu'offrait le colonel Lewis, gigotant dans sa combinaison, valait bien une gorge un peu douloureuse. Le pauvre devait mourir de chaud sous le tissu imperméable. Et se faire sermonner par quelqu'un qui ressemblait vaguement à un énorme canard en plastique jaune, et qui de plus en avait la voix, avait quelque chose d'unique.
— Le général Borovitch ne pourra pas toujours vous couvrir, menaça Lewis.
— Mon très cher Colonel, vous ne devriez pas vous faire autant de souci pour moi, vous savez ! Je suis sûr que vous souhaitez le meilleur pour ma carrière, et je vous en suis très reconnaissant, mais jusqu'à maintenant, je n'ai pas eu besoin de vous pour diriger ce service, et je souhaite que cela reste comme ça. Si vous voulez m'excuser, j'ai du travail qui m'attend, et je ne peux pas me permettre de perdre mon temps à papoter, bien que vous soyez un interlocuteur particulièrement passionnant, surtout dans cette tenue.
— Vous allez retrouver votre copine ? fit Lewis d'un ton ironique.
— Ylana se débrouille très bien sans moi, rétorqua Ruan.
— Je ne parlais pas du docteur Schmidt. D'un côté, vous me fascinez, Paso. Je connais peu d'hommes qui seraient assez fous pour ficher en l'air leur carrière pour une fille. Surtout une vulgaire niveau quatre. Si au moins elle était belle…
— Lewis ! Comment osez-vous insinuer une chose pareille !!! souffla l'homme, hors de lui.
— Ne me prenez pas pour un imbécile, Paso. Je vois bien comment vous lui tournez autour, comment vous faites le malin dès que vous êtes près d'elle. Tout le monde l'a remarqué ! Je ne vous comprends vraiment pas. Quand on a une fiancée comme le docteur Schmidt, on ne va pas voir ailleurs. Vous ne la méritez vraiment pas…
— Vous êtes jaloux ? répliqua Ruan. C'est pour ça que vous me faites tout ce cirque depuis tout à l'heure ? Je vais vous dire une chose, Lewis. Ma vie privée ne regarde que moi, et si vous osez faire courir de pareilles rumeurs, vous risquez de le regretter.
— Voyons, je n'ai pas besoin de les faire courir ! Tout le monde parle de vous et de cette petite. Cette jeune femme vous suit partout, et la vidéo de ce qui s'est passé dans la salle de radio fait déjà jaser. Pour le moment, la plupart des chercheurs sont trop occupés avec ce virus et leurs analyses, mais attendez quelques jours… Vos subordonnés adorent vos frasques sentimentales. Ils savent tous que vous avez tenu à la présence de cette jeune employée ECO dans la zone de quarantaine. Ils se feront un plaisir d'en informer votre fiancée…
— Vous savez quoi, Lewis ? Je vous croyais au-dessus de ça. Mais visiblement, je me suis trompé, et c'est fort dommage pour vous, déclara Ruan.
— Vos menaces ne me font pas peur, répliqua le colonel. Cette fois, vous êtes allé trop loin, et si vous avez un tant soit peu de bon sens, je suis certain que vous vous en êtes déjà rendu compte. C'est fini, Paso. Vous mettez en danger le service, et je suis désolé de vous apprendre que vous avez été démis temporairement de vos fonctions.
— Vous ne pouvez pas faire ça, fit-il, confiant.
— Oh que si. Car il y a une chose que vous n'avez pas prise en compte : dans une situation d'alerte maximale — comme c'est le cas en ce moment — la partie militaire prend le dessus sur la partie médicale. Article cent vingt-sept point quatre, alinéa cinq.
— Le Général ne vous laissera pas faire !
— Mais il n'a pas eu son mot à dire, figurez-vous ! Dans votre cas, le général Borovitch n'a pas le droit d'intervenir. Il y aurait conflit d'intérêt… Les médecins ont signé, les militaires ont signé, j'ai signé, vous êtes officiellement démis de vos fonctions de directeur jusqu'à nouvel ordre.
— Vous n'avez pas le droit ! souffla Ruan, les yeux agrandis de stupeur.
— Vous savez, Paso. Il y a un détail que vous semblez avoir oublié : j'ai vingt ans d'expérience de plus que vous.
***
— Ruan, je t'en prie, calme-toi ! Ce n'est que temporaire ! avança Ylana.
— Il n'avait pas le droit de faire une chose pareille ! s'écria l'homme en donnant un coup de poing contre la paroi.
Il frotta sa main avec une grimace de douleur. Ylana avait raison, il devait se calmer. Il s'assit près d'elle.
— Il a le droit, et tu le sais. Je t'ai prévenu ! Lewis n'est pas le genre d'hommes qu'on se met à dos.
— Tu as signé l'ordre ?
— Tu sais bien que non ! Il ne me l'a même pas demandé, d'ailleurs. Il savait que je ne signerais jamais ça ! Voyons, Ruan, on sera unis dans trois mois, tu ne penses pas qu'il y aurait eu… conflit d'intérêt ?
— Ne prononce pas ces mots-là ! Je ne veux plus entendre ça. Conflit d'intérêt, conflit d'intérêt… Quand Daniel apprendra ce que Lewis a fait, il sera furieux ! Si notre cher colonel nourrit encore des espoirs d'avancement, il va être déçu !
Ylana posa une main gantée sur l'épaule de son fiancé. Elle aurait aimé pouvoir faire quelque chose pour l'aider. Comment avait-il pu être aussi stupide ? Pourquoi ne connaissait-il pas mieux le règlement ? Pourquoi avait-il nargué Lewis d'une façon aussi puérile ? Elle secoua la tête lentement.
— Ruan, tu es beaucoup trop agressif. Tu cries sur tout le monde, tu te moques de tes employés, tu affrontes Lewis alors que vous devriez collaborer et trouver des solutions ensemble… Mince, tu crois que s'il a été décidé que les DMRS auraient deux directeurs indépendants, c'était pour qu'ils passent leur temps à se disputer et à se faire des coups bas ?
— C'est lui qui a commencé, marmonna Ruan, conscient que sa réponse n'avait rien de très mature.
— Peut-être, mais toi, tu continues ! Lewis n'est pas un homme méchant. Il est droit, il est juste, il est peut-être un peu trop axé sur le règlement par moments, mais ce n'est pas lui qui te fera des magouilles dans le dos.
— Alors que moi oui, c'est ça que tu veux dire ? s'écria l'homme.
— Je t'en prie, ne me fais pas dire ce que je n'ai même pas ne serait-ce que pensé. Ruan, franchement, tu imaginais vraiment qu'ils te laisseraient continuer ? Tu enlèves ton masque de protection, tu te promènes sans ta combinaison, tu agis de manière curieuse… N'importe qui serait en droit de se poser des questions. Tu veux savoir ce que Lewis leur a dit ?
Ruan ne répondit pas, se contentant de fixer le mur d'un air renfrogné. Sa main lui faisait mal, mais il ne pouvait s'en prendre qu'à lui.
— Lewis a dit à tous les médecins qu'il pensait que tu avais été contaminé, et que ce virus pouvait avoir altéré ton jugement. Par conséquent, il se devait de protéger le service en te démettant de tes fonctions de directeur. Mais honnêtement, Ruan, s'il leur a donné cette excuse, c'était pour préserver ta dignité.
— Ma dignité ? Laisse-moi rire ! Lewis n'en a rien à foutre de ma dignité. Il me déteste !
— Non, c'est faux. Vous avez des personnalités très différentes, et vous êtes souvent en conflit, mais je suis sûre qu'il te respecte beaucoup…
Ruan émit quelque chose qui pouvait s'apparenter à un grognement dubitatif. Si Lewis le respectait, il avait une drôle de façon de le montrer.
— Lewis aurait pu leur faire signer l'ordre sans même leur donner cette excuse. Ils auraient tous signé. Ruan, tu as tout le monde contre toi. Ils n'attendaient que ce moment pour t'écraser. Tu ne t'imagines même pas à quelle vitesse Lewis a eu les signatures dont il avait besoin. Et je vais te dire une chose, mon chéri. Si je ne t'aimais pas autant, et si nous n'étions pas sur le point de nous unir, j'aurais signé aussi, ajouta Ylana.
L'homme se tourna vers elle, bouche bée.
— Tu as changé, Ruan. Et les décisions que tu prends m'inquiètent. Tu as bien fait de m'appeler pour me parler de tout ça, je sais que ça doit être dur pour toi. Mais ce n'est que temporaire. Et si je peux te donner un conseil, tiens-toi à carreaux si tu veux que cela le reste. Je t'aime, Ruan, et tu sais que si je te dis tout ça, c'est pour ton bien. Il faut vraiment que tu prennes du recul.
***
Ludméa avait encore le bras endolori, et frottait l'endroit où Feigl avait planté son aiguille. Elle n'osait même pas relever sa manche. On aurait dit que le médecin prenait plaisir à rater la veine à chaque fois, et lorsqu'il avait enfin fini par enfoncer l'aiguille, elle était au bord des larmes. Feigl l'avait raccompagnée jusqu'à sa cellule, néanmoins elle se serait volontiers passée de son escorte. Une tache de sang s'était formée sur sa combinaison au pli de coude, malgré le pansement.
Elle consulta l'horloge murale : il était un peu plus de dix-neuf heures. Le plateau-repas qui avait été apporté dans sa cellule était encore intact. À midi, elle avait à peine mangé, et elle savait qu'elle finirait par avoir de nouveau des vertiges si elle ne se nourrissait pas un peu mieux. Cependant, comment pourrait-elle avoir faim après tout ce qui s'était passé ? L'annonce de la mort de Tom et Franz, Ruan qui avait été absolument odieux avec elle, Eli qui avait essayé de le tuer, sa rencontre avec le colonel Lewis, la prise de sang désastreuse… Tous ces événements ne contribuaient pas à calmer son anxiété. A ce moment précis, elle aurait donné beaucoup pour être de retour dans son petit appartement, à regarder des séries stupides à l'holovision.
Elle entendit frapper à sa porte, et s'étonna. Qui pouvait bien lui rendre visite ? Ruan Paso, sans doute, mais pourquoi frappait-il ? Les fois précédentes, il s'était contenté d'entrer sans prévenir…
— Oui, entrez ! s'écria-t-elle, remettant de l'ordre dans ses cheveux blonds.
Elle ne s'était pas trompée, il s'agissait bien de Ruan.
— Je ne vous dérange pas ? demanda-t-il.
Il entra sans attendre sa réponse, et vint s'asseoir en face d'elle. Il n'avait pas l'air en forme, et Ludméa se demanda ce qui lui était arrivé.
— Vous n'avez pas mangé ?
Ce n'était pas vraiment une question — le plateau-repas intact n'était pas équivoque — et Ruan n'attendait sans doute pas de réponse, mais elle secoua la tête.
— Moi non plus, fit Ruan. Nous pourrions manger ensemble, qu'en dites-vous ?
— J'ai déjà eu mieux comme invitation à dîner, plaisanta la jeune femme.
Elle réussit à lui arracher un sourire, mais il se rembrunit aussitôt.
— Qu'est-ce qui ne va pas, Ruan ? demanda-t-elle.
— Oh, des problèmes administratifs, répondit-il d'un air vague.
— Je vois. Et vous voulez que j'insiste pour que nous en parlions ?
— Pardon ?
— Vous venez me voir avec une tête d'enterrement. Il est évident que vous vous attendiez à ce que je pose la question, et je pense également que vous avez envie de parler de vos problèmes, sinon, vous seriez resté dans votre coin, et vous m'auriez laissée dans le mien, répliqua Ludméa.
— Je venais vous faire des excuses concernant mon comportement de cet après-midi, commença Ruan.
— Oh…
Ludméa se sentit soudain très bête, et elle rougit légèrement.
— … et vous annoncer que je ne suis plus directeur adjoint des DMRS, reprit-il.
— Quoi ?!! s'écria-t-elle. Mais… comment est-ce possible ? Vous avez une sorte de mandat, ou quelque chose du genre, et le vôtre s'est terminé, ou est-ce que c'est plus tragique que ça ?
— C'est plus tragique que ça, confirma Ruan. Le colonel Lewis a entamé une procédure pour me démettre temporairement de mes fonctions.
— Je me disais bien que cet homme n'était pas net, fit Ludméa, les sourcils froncés.
— Il a sans doute raison, je suis incapable de diriger ce service, soupira-t-il.
— Je ne dirais pas ça, le réconforta la jeune femme.
— Mais vous le pensez, rétorqua-t-il.
— Ecoutez, moi, je n'y connais rien, je ne peux pas juger. Cependant, je trouve que tout ceci prend des proportions assez gigantesques. Votre préoccupation à tous devrait être Eli et ses enfants, pas des disputes pour l'autorité.
Ruan ne dit rien. Il n'y avait rien à dire. Ludméa avait parfaitement raison. Cette jeune femme était loin d'être stupide, plus il parlait avec elle et plus il s'en rendait compte. Et plus il la regardait, plus il avait envie de l'embrasser…
— Ruan, le colonel Lewis m'a dit que c'est vous qui aviez demandé à ce que je reste aux DMRS, avança-t-elle.
— C'est vrai. J'espère que vous ne m'en voulez pas trop. J'ai pensé que vous pourriez être utile, ici.
— Vous m'avez sauvé la vie ! Je ne sais pas comment vous exprimer ma reconnaissance…
— Je me contenterai d'une bise sur la joue, plaisanta-t-il.
Ludméa sourit. Elle avança son visage près du sien, et embrassa sa joue légèrement rugueuse, le cœur battant la chamade. Ruan se tourna, et ses lèvres rencontrèrent les siennes. La jeune femme se recula, ses grands yeux bleus remplis d'étonnement.
— Ludméa, vous êtes si belle, murmura l'homme. Vous me plaisez tellement…
Il l'attira contre lui ; elle le repoussa gentiment.
— Ruan, vous me plaisez aussi, mais… On se connaît à peine ! protesta-t-elle.
Il rougit et détourna les yeux.
— Vous avez raison… Je ne sais pas ce qui m'a pris, je suis désolé… Ludméa, je…
Il se leva, les joues en feu, et se dirigea vers la porte d'un pas lourd. La jeune femme enfouit son visage dans ses mains, et soupira. Puis, elle releva la tête.
— Ruan, attendez…
Il se retourna et son air plein d'espoir la fit sourire. Elle le rejoignit et saisit ses mains entre les siennes.
— Est-ce qu'il y a un endroit dans cette pièce où les caméras ne peuvent pas nous voir ?
Ruan l'entraîna derrière l'armoire. Elle leva son visage vers le sien, les yeux fermés, et il s'empara de ses lèvres avec passion, les mains posées au creux de ses reins, appréciant la finesse de sa taille. Elle glissa ses doigts dans ses cheveux, puis sur sa nuque et il frissonna. Ce baiser était tellement différent de ceux qu'il avait connus jusqu'alors ! Embrasser Ludméa faisait naître en lui des sensations qu'il n'avait jamais ressenties avec les autres. Les papillonnements dans son estomac, les battements fous de son cœur, les frissons dès qu'elle caressait sa peau… Se pouvait-il qu'il soit amoureux, après toutes ces années ? Mais il la connaissait à peine !
Ludméa était envahie par un flot de sentiments contradictoires. Ruan lui plaisait, et elle n'aurait pas pu dire qu'elle n'avait pas souhaité ce baiser, cependant, elle ne savait presque rien de lui. Jamais elle n'avait été aussi attirée par un homme, et cela l'inquiétait tout de même un peu. Il était séduisant, bien sûr, cependant, c'était plus que cela. C'était ce qui faisait qu'elle le trouvait odieux, mais qu'elle avait tout de même désespérément envie de le toucher, d'être près de lui. Peut-être étaient-ce les circonstances ?
Elle était très consciente des lèvres de Ruan sur les siennes, de ses mains sur sa taille, du désir qu'il éprouvait pour elle, de son propre désir qui grandissait, de la chaleur au creux de son ventre… Tout cela allait bien trop vite ! Elle le repoussa et s'écarta de lui, un sourire crispé sur ses lèvres.
— On va trop vite…
Il hocha la tête lentement. Elle l'attira à elle et l'embrassa à nouveau, mais cette fois, leur baiser fut plus doux, bien moins impatient. Ruan trouva que cela n'avait rien de désagréable. Non, embrasser Ludméa n'avait vraiment rien de désagréable, et il savait qu'il recommencerait. Ylana n'aurait pas besoin de le savoir…
Commentaires
1. Le mardi 23 mai 2006 à 16:51, par Lily
2. Le mardi 30 mai 2006 à 09:22, par Jeandors
3. Le mardi 30 mai 2006 à 11:10, par Ness
4. Le samedi 3 juin 2006 à 04:30, par alice
5. Le samedi 3 juin 2006 à 09:15, par Ness
6. Le lundi 25 septembre 2006 à 20:48, par Nokori
7. Le lundi 25 septembre 2006 à 22:41, par Nokori
8. Le jeudi 28 septembre 2006 à 11:59, par Ness
9. Le dimanche 28 janvier 2007 à 14:26, par marie
10. Le jeudi 15 février 2007 à 12:26, par Ness
11. Le samedi 17 mars 2007 à 15:15, par linka
12. Le samedi 17 mars 2007 à 15:27, par Ness
13. Le vendredi 24 août 2007 à 23:46, par Mélie
14. Le vendredi 31 août 2007 à 09:44, par Ness
15. Le vendredi 2 septembre 2011 à 20:09, par raph1509
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