CHAPITRE VI
— Bonjour Ludméa ! Vous avez bien dormi ?
La jeune femme se jeta sur Ruan Paso, qui venait d'entrer dans la pièce. Ses yeux étaient rougis et gonflés.
— Espèce de sale menteur ! Ils sont morts ! Ils sont morts, et vous ne m'avez rien dit !!!
— Mais, Ludméa, qu'est-ce que…
— Tom et Franz ! La navette s'est écrasée ! Vous pensiez que je ne le saurais pas, c'est ça ? Qu'est-ce que vous imaginiez ?!! Vous m'avez menti !
Ruan voulut la prendre par les épaules, mais elle le repoussa brutalement.
— Je vous faisais confiance !!! Vous m'aviez dit qu'ils allaient bien, et je vous ai cru ! cria-t-elle.
Sa voix se brisa en un sanglot, et elle se mit à pleurer. Ruan l'attira contre lui et cette fois, elle ne lui opposa pas de résistance. Elle enfouit son visage au creux de son épaule, et il sentit ses larmes couler dans son cou. Timidement, il caressa les fins cheveux blonds, et ce geste fit naître en lui un flot de souvenirs, malheureusement pas très agréables.
— Ludméa, je suis désolé, j'aurais dû vous le dire… Je ne savais pas comment vous l'annoncer, et…
— Vous n'aviez qu'à me dire la vérité ! La navette s'est écrasée, ils sont morts… Qu'est-ce que vous comptiez me dire, hein ?
— La vérité, bien sûr ! Mais je voulais d'abord que vous vous reposiez, que vous puissiez profiter d'une pleine nuit de sommeil…
— C'est évident ! Et ça n'a rien à voir avec le fait que vous n'aviez pas le courage de me l'apprendre, n'est-ce pas ? rétorqua Ludméa.
Ruan ne répondit rien. Elle avait raison, c'était uniquement par lâcheté qu'il ne lui avait rien dit. Et aussi… aussi parce qu'il voulait profiter encore un peu de son sourire…
— Ma sœur m'a dit ce qui s'était passé, reprit la jeune femme. Elle croyait que j'étais morte !
Elle releva la tête et le regarda droit dans les yeux, les lèvres tremblantes et les joues mouillées de larmes.
— Je m'excuse… J'aurais dû vous le dire plus tôt… Je pensais bien faire, et…
Ruan secoua la tête, désolé. C'était fini, elle ne lui ferait plus jamais confiance. Il se maudit intérieurement de n'avoir pas su mieux gérer cette situation.
— Ce n'est pas votre faute, de toute manière. Je n'aurais pas dû vous insulter comme je l'ai fait, s'excusa Ludméa en se dégageant de son étreinte. J'espère que vous ne m'en voulez pas.
— Non, bien sûr que non ! lui assura-t-il. Est-ce que vous préférez que je vous laisse un moment seule ? Je peux repasser vous prendre plus tard ? À moins que vous ne préfériez rester là…
— Non, c'est bon. Mais je n'ai pas encore déjeuné, fit-elle en désignant le plateau-repas qui gisait sur la table de chevet, encore intact.
— Très bien, je repasserai dans une heure.
— Oh, je n'ai pas besoin d'aussi longtemps. Vous pouvez rester, si vous voulez.
— Je ne veux pas vous déranger.
— Monsieur Paso… Ruan, je vous en prie… Je crois que j'ai besoin d'un peu de compagnie pour me changer les idées. Si je reste seule, je sais que je vais broyer du noir, et…
Elle lui fit un pauvre sourire et une larme coula sur sa joue.
— Je reste avec plaisir, répondit-il en lui rendant son sourire.
— J'ai mouillé votre chemise, je suis désolée…
Il passa la main sur son col et fronça les sourcils.
— Je vous en veux beaucoup. Maintenant je risque d'attraper froid…
Elle étouffa un petit rire et il remit une mèche blonde derrière son oreille. Elle se crispa un peu et Ruan laissa retomber sa main. Ludméa s'assit sur le bord du lit en évitant de le regarder. Il se mordit la lèvre, légèrement honteux, et tira la chaise pour lui faire face.
Le petit déjeuner n'avait rien de très appétissant, mais la jeune femme savait qu'elle ne pouvait se permettre de manquer un repas. Pourtant, elle repoussa le plateau après la première bouchée.
— C'est trop mauvais ? demanda Ruan. Je peux vous faire apporter quelque chose d'autre, si vous voulez.
— Non, c'est juste que je n'ai pas très faim…
Une boule douloureuse s'était nichée dans sa gorge, et elle n'avait vraiment pas le cœur à avaler quoi que ce soit.
— Il faut manger, Ludméa. On va devoir vous faire des prises de sang chaque jour, et cela va vous affaiblir. Ce petit déjeuner n'a rien d'excellent, mais il a été conçu spécialement pour vous permettre de régénérer votre sang le plus rapidement possible et pour éviter les carences.
— Je sais, soupira-t-elle en regardant son plateau d'un air morne.
Elle recommença à manger, se forçant à tout finir. La nourriture lui restait sur l'estomac et elle avait la désagréable impression qu'elle n'allait pas tarder à avoir des nausées.
— Vous êtes très pâle, avança Ruan. Vous vous sentez bien ?
— Non, pas tellement…
Elle se leva d'un bond et se précipita dans la salle de bains, claquant la porte derrière elle. Elle revint quelques minutes plus tard, la mine défaite.
— Ça va mieux ? s'enquit Ruan.
Elle haussa les épaules.
— Disons qu'il y a eu des jours meilleurs, lâcha-t-elle en évitant son regard.
— Vous voulez vous reposer ? Quelqu'un d'autre peut s'occuper des enfants, vous savez…
— Non non, je vous accompagne.
— Si vous vous sentez mal, n'hésitez pas à le dire, et on vous raccompagnera à votre chambre.
Elle hocha la tête et lui sourit.
— Ne vous inquiétez pas, Ruan. Je suis une grande fille, je saurai me débrouiller.
***
En pleine lumière, Ludméa put se rendre compte que les deux nourrissons n'étaient pas aussi banals que ce qu'elle avait décrété la veille. C'était leur peau, surtout, qui les marginalisait. Comme Ruan Paso l'avait dit, les cheveux de la fillette étaient blancs, et effectivement, maintenant qu'elle les voyait à la lumière des néons, Ludméa doutait qu'ils deviennent un jour de la même couleur que les siens. Certains enfants naissaient parfois avec une peau pâle et des cheveux très clairs, voire blancs. Ces enfants-là souffraient de problèmes de vue et de peau, et ne supportaient pas l'exposition au soleil. Ludméa espérait que ce ne serait pas le cas de cette petite fille. Les yeux du garçon étaient déjà très foncés, à tel point que l'on avait du mal à différencier la pupille de l'iris. Le plus étonnant restait que ces deux bébés paraissaient n'avoir en commun que la pâleur de leur peau. Ils ne se ressemblaient pas tellement, et si quelqu'un avait dit à Ludméa qu'ils venaient de deux mères différentes, elle l'aurait cru sans se poser la moindre question.
Lorsque Ruan l'avait accompagnée jusqu'à la pièce transformée en nurserie, elle avait dû supporter à nouveau une dispute assez semblable à celle qu'il avait eue la veille avec Carlson. Cette fois-ci, elle n'avait rien dit. Après l'annonce de la mort de Tom et Franz, ces petites choses futiles lui paraissaient sans importance et dépourvues du moindre intérêt. Elle avait simplement fermé son esprit à leurs voix, attendant que Ruan ait fini d'humilier son collègue, et que ce dernier ait quitté la pièce.
Il lui avait alors donné les instructions pour qu'elle puisse s'occuper des deux bébés, et l'avait laissée seule pour vaquer à ses immanquables tâches administratives.
Ludméa s'était demandée comment il allait faire, étant donné qu'il était maintenant considéré comme contaminé et n'avait pas le droit de quitter la zone d'isolement.
Le médecin qui était en charge des nourrissons était revenu peu après le départ de Ruan et ne l'avait pas quittée des yeux depuis, surveillant ses moindres mouvements, probablement à l'affût d'un geste maladroit qui lui permettrait de la renvoyer. Mais Ludméa avait l'habitude de s'occuper de bébés. Elle avait fait plusieurs stages dans les crèches avant sa désignation et savait parfaitement ce qu'elle avait à faire. Toutes les heures de baby-sitting pour ses petits cousins lui avaient donné une grande expérience des enfants en bas âge, et elle ne craignait pas le regard du médecin.
Ces deux bébés étaient singulièrement calmes. Ils avaient bu le biberon qu'elle avait préparé pour eux, et s'étaient rendormis. À vrai dire, Ludméa se sentait un peu inutile : elle aurait préféré qu'ils pleurent et refusent de s'endormir, cela lui aurait donné une raison pour ne plus penser à Tom et Franz. Au lieu de quoi elle ressassait sans cesse les mots de sa sœur : "ils ont dit qu'il y avait eu un problème technique, que la navette avait dû être endommagée par la tempête…" Sauf que la tempête s'était déjà calmée lorsque la navette avait décollé des DMRS… Svetlana avait dit que l'accident s'était produit au-dessus de la forêt. Les appareils de pilotage avaient peut-être été brouillés par ce fort champ électrique d'origine inconnue ! Mais pourquoi ses collègues avaient-ils été renvoyés chez eux ? Eux aussi avaient touché la femme ! Et surtout, qui était la troisième personne dans la navette ?!!
Plus elle pensait à ce qui s'était passé, plus elle trouvait cela incohérent. Trop de questions restaient sans réponse. Il se tramait quelque chose de vraiment très suspect aux DMRS.
***
— Il va falloir que l'on parle sérieusement, Lúka, commença Ruan en fermant la porte derrière lui.
Lúka s'assit sur le lit puis fit mine d'ôter son masque de protection. Il arrêta son geste.
— Tu as fait le nécessaire pour les caméras de surveillance ? demanda-t-il.
— Tu me prends pour un imbécile ? Bien sûr que j'ai fait le nécessaire, rétorqua Ruan.
Lúka posa le masque sur le lit et remit de l'ordre dans ses boucles noires, lui adressant un sourire carnassier.
— Tu me plais, Ruan. Je savais que tu ne me décevrais pas. Ton père, déjà, nous avait donné entière satisfaction.
— Mon père était un lâche.
— Il avait quelques faiblesses, il est vrai. Dont une particulièrement jolie, avec de beaux cheveux blonds et des yeux, ah, des yeux aussi bleus qu'un ciel d'été !
— Je ne suis pas sûr d'apprécier que tu parles de ma mère en des termes si élogieux, répliqua Ruan, les sourcils froncés et le visage dur.
— Cette Eve Paso, quelle femme ! insista Lúka. Dommage qu'elle n'ait eu que si peu de vertu…
Ruan ne répondit rien, mais sa mâchoire se crispa sous la colère.
— Bref, nous ne sommes pas là pour parler de te mère et de ses nombreux amants, même si le sujet est vaste, conclut Lúka avec un air narquois. Je vois que tu ne portes plus ta combinaison. Je ne sais pas ce que cela signifie, mais ce n'est pas plus mal. Comment va notre cher petit spécimen ?
— Les anticoagulants font leur effet. Hier, elle était paniquée, aujourd'hui, elle passe son temps à dormir et pleurer. Elle réclame ses enfants.
— Tu lui as transmis mon petit cadeau ?
— Oui, elle n'a pas semblé l'apprécier beaucoup. Je crois qu'il en reste quelques morceaux sur sa table de chevet.
— Excellent, approuva Lúka.
Il lui adressa son plus beau sourire, celui qui, selon Ruan, le faisait ressembler à un psychopathe.
— Il faut qu'on parle des enfants, lui rappela le chercheur.
— Oh, oui, bien sûr ! Où avais-je la tête ! Ils vont bien ?
— Très bien. Ludméa s'occupe d'eux, elle fait ça bien.
Le prénom s'était glissé presque malgré lui dans la conversation, et il se sentit un peu stupide. Lúka se fichait pas mal de Ludméa, il ne savait même pas qui elle était.
— Ludméa Eisl ? demanda pourtant l'homme. Une grande blonde, très souriante ?
Ruan regarda Lúka d'un air bête. Comment connaissait-il Ludméa ?
— Souriante, je ne dirais pas, rétorqua-t-il, peu désireux de lui dévoiler son trouble.
— Tu veux dire, pas encore, rectifia Lúka, très mystérieux. Vous avez déjà remarqué le vingt-quatrième chromosome ?
— Pardon ?
— Ruan… Ruan… soupira-t-il en secouant la tête. Suis un peu ! C'est incroyable à quel point tu peux être distrait ! Tu ne fais vraiment pas honneur à ta famille ! Ah, quand je pense que ton grand-père a quitté Toria et tous ses privilèges pour venir s'installer dans ce trou à rats, ça me dépasse ! se lamenta-t-il.
— Lúka, pourrais-tu s'il te plaît essayer de suivre le fil de la conversation et ne pas changer de sujet toutes les deux phrases ? s'énerva Ruan.
— Certes. Le vingt-quatrième chromosome ?
— Nous n'avons pas encore eu le temps de faire un caryotype.
— Pff… et j'imagine que vous en êtes encore aux méthodes archaïques : colchicine, ciseaux, colle…
— On fera un caryotype, coupa Ruan. Avec nos méthodes archaïques, appuya-t-il.
— Ce n'est pas la peine de te vexer ! Le groupe sanguin est différent, aussi, mais j'espère que tu as au moins remarqué ça.
Ruan ne se donna même pas la peine de répondre.
— La fillette, c'est de l'albinisme ?
— Non, c'est une lubie de mon père. Il a toujours aimé les contrastes. Fille et garçon, blanc et noir, Yin et Yang…
— Yin et quoi ? s'étonna le chercheur.
— Un truc chinois d'avant la Catastrophe. C'est sans importance, décréta-t-il. Les tatouages, tu les as vus ? Si ce n'est pas le cas, tu es pardonné, ajouta-t-il avant que Ruan ait le temps d'ouvrir la bouche. Ils sont assez difficiles à remarquer. Il faut dire que la marque n'est pas encore très foncée, à leur âge. Et sous les cheveux, qui penserait à regarder ?
— Un… tatouage ? s'exclama Ruan, très surpris.
Seuls les prisonniers et le bétail étaient tatoués.
— Disons qu'il s'agit plutôt d'un numéro de série, précisa Lúka.
— Et le tien, c'est quel numéro ?
Lúka lui jeta un regard mauvais et l'espace d'un instant, Ruan pensa qu'il allait lui sauter à la gorge. Mais le jeune homme éluda la question avec un petit geste impatient de la main.
— Ne nous écartons pas du sujet, je te prie. Tu verras que ces enfants ne sont pas comme les autres.
— Et ? Comment ça, pas comme les autres ? le pressa Ruan comme il n'ajoutait rien.
— Dis-moi, Ruan, tu penses vraiment que je vais te mâcher le travail comme ça ? Ce n'est plus drôle, après ! Pas de suspense, pas de surprise… Non, si je te dis tout, ça n'aura plus aucun intérêt.
— Non mais tu joues à quoi, là ?!! s'écria Ruan, absolument furieux. Tu n'as pas un peu l'impression de me faire perdre mon temps ?
— Mais non, répliqua Lúka, très calmement. Je trouve que nous avons des conversations très intéressantes.
— Ah oui ? Eh bien tu dois sacrément t'ennuyer avec ton père, lança Ruan, cynique.
— Ne joue pas à ce petit jeu-là avec moi, menaça Lúka, sans perdre son sourire et son air jovial. À moins, bien sûr, que tu ne sois suicidaire.
— La femme, on en fait quoi ? s'enquit-il.
Il s'était calmé, et même la menace de Lúka ne l'impressionnait pas. L'homme ne lui faisait pas peur. Il avait besoin de lui, et l'éliminer ne risquait pas d'arranger beaucoup ses plans. Ruan savait pertinemment qu'il ne lui ferait rien, quoi qu'il dise.
— Vous pouvez la garder, pour ce que cela m'importe… Elle mourra dans quelques jours. Une petite semaine tout au plus, si vous dépassez mes espérances en matière d'efficacité.
— Et si on la sauve ?
— Nous avons déjà eu cette discussion, soupira Lúka. Amusez-vous avec elle, faites ce que vous voulez. Elle ne survivra pas, et heureusement pour elle.
— Comment cela ?
— Tu crois que c'est marrant d'être le jouet de scientifiques en mal d'expériences ? De passer sa vie dans une cellule pas plus grande que cette pièce ? De devoir subir toutes sortes d'analyses, chaque jour ? Je peux te dire une chose, Ruan : quand ta vie ressemble à ça, tu n'as pas envie qu'elle dure trop longtemps.
Ruan fut étonné par la rancœur et la détresse qu'il lut sur le visage de Lúka, et se rendit compte qu'il ne connaissait pas grand-chose de l'homme qui lui faisait face.
— Tu n'as pas peur qu'elle parle ? Qu'elle nous dise des choses que tu ne voudrais pas qu'on sache ? insinua-t-il.
— Elle ? Elle parle la langue des Anciens et la langue de son peuple, tu ne pourras pas communiquer avec elle. Oh, elle connaît aussi quelques mots de russe, mais rien qui ne puisse t'être d'une quelconque utilité.
Les langues dont Lúka faisait mention lui étaient inconnues, mais cela n'avait pas d'importance. La finalité était claire : ils ne pourraient pas communiquer avec Eli. Et elle ne pourrait pas apprendre leur langue. Pas en quelques jours.
— Hier, tu m'as parlé du virus et de sa forme sévère, avança Ruan.
— Hier ? C'était seulement hier ? s'étonna Lúka. Je suppose que oui, si tu le dis… Le virus ? Tu t'intéresses au virus, maintenant ?
— Nous sommes en temps de guerre, insinua-t-il.
— Foutaises ! Vous l'avez perdue, la guerre !
— Justement, appuya Ruan. Justement…
— Tu sais quoi ? commença Lúka. Tu me fais de plus en plus penser à ton père. Je trouve cela plutôt inquiétant, ajouta-t-il après quelques secondes.
Il s'allongea sur le lit et s'étira en étouffant un bâillement.
— Je m'ennuie, Ruan. Tu n'es pas une personne très intéressante.
Ses lèvres s'étirèrent en un sourire narquois et il lui fit un clin d'œil. Mais Ruan avait cessé de prêter attention à son petit manège dès l'instant où il l'avait vu. Pendant une seconde à peine, la manche de sa chemise s'était relevée, et avait laissé entrevoir le bracelet.
Le même que celui d'Eli.
***
Ludméa s'ennuyait. Elle avait nourri et langé les bébés — sous la supervision du médecin en combinaison, qui s'était tout de même résigné à lui adresser la parole —, elle avait mangé la moitié du plateau repas qu'on lui avait apporté, elle avait fait plusieurs fois le tour de la pièce, pour finalement se rasseoir sur la chaise près des deux petits lits et observer les bébés endormis, et elle s'ennuyait. Elle trouvait les deux nourrissons presque trop calmes, mais il est vrai qu'après un accouchement, les bébés étaient souvent épuisés.
Les yeux perdus dans le vague, elle pensait à Ruan Paso. Au fond, il n'était pas si désagréable, cet homme. Oh, bien sûr, il semblait mettre un point d'honneur à se disputer avec ses collègues dès qu'elle se trouvait à portée de voix, mais les hommes faisaient souvent ce genre de choses. Montrer qui est le plus fort, écraser les adversaires potentiels, mettre en avant tous leurs atouts, prouver qu'ils sont les meilleurs, les plus beaux, les plus intéressants… Au bout d'un moment, cela devenait pénible. Pour Ludméa, le moment en question était passé depuis longtemps.
Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de le trouver séduisant, tout comme elle ne pouvait empêcher son cœur de battre un peu plus vite lorsqu'il la touchait, l'effleurait. Malheureusement, si elle avait un jour eu une quelconque chance de l'intéresser, cette chance avait été balayée lorsqu'elle l'avait invité à rester pour le petit déjeuner, et qu'elle avait été rendre son repas dans la pièce voisine. De toute manière, elle le connaissait à peine, et ne comprenait pas pourquoi elle avait pu nourrir de telles pensées envers lui. Car, bien entendu, Ruan Paso ne l'intéressait pas. Il était sûrement niveau un. Et à son âge, il était sans doute déjà uni. Un bel homme comme lui avec une position hiérarchique aussi importante ne restait jamais célibataire.
Elle ferma les yeux et se rappela la façon dont il avait remis une mèche de cheveux derrière son oreille, le matin même. Son visage, son sourire…
Elle se mordit la lèvre et se maudit d'avoir de pareilles pensées, et qui plus est, si tôt après la mort de Tom et Franz. Mais elle savait que c'était la seule façon d'occuper son esprit suffisamment pour ne plus revoir les visages souriants de ses deux collègues dans son esprit.
Franz avait deux enfants : Lydia, huit ans, et Jonas, qui venait tout juste d'avoir quatre ans. Il lui avait montré les photos de l'anniversaire, à peine une semaine plus tôt…
Ludméa n'avait que douze ans lorsqu'on avait diagnostiqué chez son père une tumeur au cerveau inopérable. Les médecins avaient dit qu'ils ne pouvaient plus rien, et lui avaient proposé un traitement qui rallongerait sa vie de quelques mois. Il avait refusé, et s'était éteint trois mois après la Désignation de Ludméa. Peu avant de mourir, il lui avait dit qu'il ne partait pas malheureux : il avait assisté à sa Désignation, et l'avait vue, toute frêle dans son habit de Désignée, la tête haute et le visage empreint de détermination. Pour un homme, lui avait-il confié, la Désignation de ses enfants était un jour presque aussi important que celui de leur union. Il avait assisté à l'union de Svetlana et à la Désignation de Ludméa, il pouvait mourir sans regret.
Mais Franz ne verrait jamais la Désignation de Lydia et Jonas. La jeune femme ne parvenait même pas à imaginer toute la détresse et le désespoir qui avaient dû emplir le cœur de Sue-Ann lorsque les militaires étaient venus lui annoncer la mort de son mari. Ludméa avait su que son père allait mourir, elle s'y était préparée. On ne se prépare pas à un accident tragique.
Elle était moins proche de Tom, mais savait qu'il avait une fille. Un jour, il lui avait dit qu'elle avait presque son âge, et qu'elle lui faisait penser à elle, parfois. Elle aussi pleurait la mort de son père, à présent…
Ludméa essuya discrètement les larmes qui avaient coulé sur ses joues. Le destin avait voulu qu'elle ne soit pas dans la navette avec eux. Elle ne savait pas qui avait pris la décision de la faire rester aux DMRS, mais elle lui devait la vie.
***
Eli pleurait, le visage caché dans ses mains. Elle avait pleuré une partie de la nuit et avait fini par s'endormir, épuisée. Puis, elle s'était réveillée et avait pleuré à nouveau. Bientôt, elle n'aurait plus de larmes.
L'homme et la femme qui lui avaient parlé la veille n'étaient pas revenus, et c'était mieux ainsi. La femme avait l'air plutôt gentille, mais l'homme travaillait pour le Fils, elle en était certaine. Elle souhaitait de tout son cœur ne plus jamais le revoir, cependant, il n'allait sans doute pas lui donner le choix.
Après leur départ, les hommes en combinaison ne l'avaient pas rattachée et elle leur en était reconnaissante. On lui avait apporté un repas, qu'elle n'avait pas touché. Cela ne ressemblait pas à ce qu'elle mangeait dans sa cellule, de plus, elle n'avait pas la moindre confiance en ces gens. De temps à autre, elle jetait un coup d'œil effrayé en direction de la porte, s'attendant à voir entrer le Fils et son horrible sourire.
Il l'avait toujours détestée. Depuis ce fameux jour où le Père l'avait humilié devant elle, il l'avait détestée. À l'époque, elle n'était encore qu'une petite fille, tremblant dans un coin de sa cage, pelotonnée contre sa grande sœur, ses doigts serrés dans les siens. On venait de les livrer, et le Père n'avait pas eu le temps de les mettre dans leurs cellules respectives. Ou peut-être tenait-Il à ce qu'elles voient ce qu'Il allait faire à son fils. Peut-être voulait-Il lui apprendre l'humilité.
Nato l'avait prise dans ses bras, ses longs cheveux roux se mêlant aux siens. Je te protégerai, Lyen, lui avait-elle murmuré au creux de l'oreille, je te le promets.
La fillette qu'elle était alors l'avait crue. Nato était plus âgée, plus grande, plus forte. Elle les sortirait de là.
La pièce était encombrée d'objets qu'elle ne connaissait pas, qui lui étaient tellement étrangers qu'elle en venait même à se demander si tout cela n'était pas qu'un horrible cauchemar. Les mains de Nato dans les siennes et l'écorchure douloureuse sur son genou lui prouvaient que ce n'était malheureusement pas le cas ; cette réalité était pire que le pire des cauchemars.
Deux hommes se trouvaient dans la pièce avec elle. Ils criaient. Le plus jeune avait peur du plus vieux, et cette peur tenait de la panique, même elle pouvait le sentir. Nato comprenait sans doute ce qui se passait ; elle était plus âgée, son Don était plus développé. Elle se tourna à demi vers elle, les yeux remplis de questions. Nato se contenta de la serrer plus fort contre elle, le visage livide.
Lyen avait baissé la tête, mais sous le rideau roux de ses cheveux, elle observait les deux hommes, mi-effrayée, mi-fascinée. Ils n'étaient pas comme elle. Ils n'étaient pas comme son peuple. Leurs yeux avaient quelque chose d'étrange qu'elle ne pouvait définir ; ils étaient trop loin. Mais leurs mains n'avaient que cinq doigts. Elle les fixa avec curiosité et baissa les yeux sur les siennes, encore tachées de sang séché. Un des hommes cria plus fort et elle sursauta, son cœur manquant un battement. Sa sœur caressa son esprit d'une pensée rassurante.
Le plus jeune des hommes s'était mis à pleurer et s'était laissé tomber à genoux devant l'autre. Il le suppliait. Lyen, ses grands yeux bleu-gris écarquillés, la bouche à demi ouverte, ne pouvait détacher son regard de la scène qui se déroulait à quelques mètres d'elles. Elle sentit Nato se crisper. Une jeune fille se tenait dans un coin de la pièce. Ses longs cheveux blancs tombaient sur son visage. Lyen n'avait jamais vu une femme aussi belle et avait désespérément envie de la toucher pour s'assurer qu'elle était réelle.
À présent, les deux hommes aussi l'avaient vue. Le plus jeune se releva et courut vers elle en criant des paroles qu'elle ne comprenait pas, mais dont le sens était presque palpable. Il ne voulait pas qu'elle reste. Il avait peur pour elle. Il lui demandait de fuir, l'implorait, même. L'autre homme riait. La jeune fille le repoussa et s'avança vers le plus âgé.
Son père… Leur père à tous les deux.
Cette pensée venait de Nato et Lyen serra les doigts de sa sœur dans les siens. Qu'allait-il se passer ?
L'homme, le Père, parlait à sa fille. Il ne criait plus. La jeune fille hocha la tête lentement, avec résignation. Son frère intervint, se plaçant entre elle et leur père. Elle hurla, tapa du pied, fit de grands gestes, et il s'écarta, le visage rempli d'horreur, secouant la tête.
Le père prit sa fille par l'épaule et l'emmena vers l'un des appareils. Elle tendit son bras gauche, crispée. Lyen ne pouvait pas voir son visage, mais elle savait qu'elle avait fermé les yeux, et qu'elle pleurait. Son frère aussi pleurait. Il s'était laissé tomber sur le sol, la tête appuyée contre le mur, et son corps était secoué de sanglots.
Le bras de la jeune fille était pris dans une énorme machine. Son père lui dit quelque chose, et elle acquiesça en silence. Sa main libre tremblait légèrement. Soudain, elle se tendit et hurla, avant de s'écrouler sur le sol, inconsciente. Un cercle noir entourait maintenant son poignet gauche.
Son frère se précipita vers elle et prit son corps inerte dans ses bras. Il se tourna vers son père et murmura quelque chose. L'homme le gifla, mais il resta stoïque. Lyen ne comprenait pas pourquoi il ne se rebellait pas, pourquoi il se laissait faire aussi lâchement. Il était plus grand, plus fort, plus jeune que l'autre. Et pourtant, il l'avait laissé le frapper. Il l'avait laissé faire du mal à la jeune fille.
Lentement, il se tourna vers elle, ses yeux verts brillant de colère. Lyen se dégagea des bras de sa sœur et bondit au fond de sa cage, le visage caché au creux de ses mains, tremblante. Mais c'était trop tard. Il l'avait vue. Il l'avait vue, et avait lu le mépris dans ses yeux.
Eli sentit un frisson parcourir son échine. Le Fils n'était pas loin. Il rôdait dans les environs, avec son horrible sourire. Et avec son bracelet. Le même que le sien. Le bracelet que son père lui avait mis ce jour-là. Le bracelet qu'il avait tant supplié pour ne pas avoir. Le Père l'avait forcé à reposer le corps de sa sœur, et l'avait emmené vers la machine. Il avait crié, pleuré, s'était débattu, mais il avait fini par céder. Et lorsqu'il était tombé à terre à son tour, elle avait vu le cercle noir à son poignet. Le symbole de la servitude. Le symbole des Enfants de l'Ô.
Commentaires
1. Le dimanche 23 avril 2006 à 20:57, par Nantu
2. Le lundi 24 avril 2006 à 00:16, par Ness
3. Le dimanche 21 janvier 2007 à 15:40, par marie
4. Le dimanche 21 janvier 2007 à 16:52, par Ness
5. Le mardi 23 janvier 2007 à 16:56, par marie
6. Le mardi 23 janvier 2007 à 23:37, par Ness
7. Le samedi 27 janvier 2007 à 21:51, par marie
8. Le samedi 17 février 2007 à 17:02, par Naraé
9. Le samedi 17 février 2007 à 20:39, par Ness
10. Le vendredi 23 février 2007 à 12:50, par linka
11. Le mardi 27 février 2007 à 19:16, par Ness
12. Le vendredi 24 août 2007 à 01:19, par Mélie
13. Le vendredi 24 août 2007 à 08:37, par Ness
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