CHAPITRE V
Ludméa observa Ruan du coin de l'œil. Il était séduisant, elle devait l'avouer. Un nez bien droit, de grands yeux noisette, une bouche aux lèvres fines, un menton volontaire… Ses cheveux étaient à peine plus foncés que les siens et cascadaient sur son front en boucles souples. Il faisait partie des rares Alphiens à la peau claire, ce qui le rendait encore plus attirant à ses yeux. Mais qu'est-ce qu'il pouvait être odieux ! Un véritable gamin capricieux.
Ruan sentait le regard de la jeune femme sur lui et cela n'était pas pour lui déplaire. Il se tourna vers elle et lui adressa le sourire le plus charmeur dont il était capable. Elle parut étonnée, puis lui sourit à son tour.
— Je suis désolé, dit-il.
— Pardon ?!!
— J'ai été odieux. Un véritable gamin capricieux, ajouta-t-il.
Les yeux de Ludméa s'agrandirent sous la surprise. Entendre ses propres mots dans la bouche de cet homme la mettait mal à l'aise. Elle rougit légèrement, certaine qu'il avait lu ses pensées sur son visage. Il ne lui vint même pas à l'esprit que, jusque là, Ruan ne la regardait pas…
— Je n'ai pas été très sympa non plus, s'excusa-t-elle également.
Il plongea ses yeux dans les siens et il perçut nettement son trouble. Elle baissa la tête et une mèche de cheveux blonds balaya sa joue. Il la trouva irrésistible.
— Vous voulez voir les enfants ? offrit-il.
— J'aimerais beaucoup. Mais le virus ?
— Ne vous inquiétez pas. Je ne vous proposerais pas de les voir s'il y avait le moindre danger.
— Non, je veux dire… Nous ne portons pas de combinaisons, et… qu'importe. Vous savez ce que vous faites, après tout !
Ruan lui sourit. Elle baissa les yeux, légèrement troublée. Plus elle le regardait, plus elle le trouvait séduisant.
Il posa gentiment sa main sur son épaule et l'entraîna avec lui le long des couloirs. Ludméa considérait ce contact comme totalement inapproprié, mais pas désagréable, et s'en accommoda. Elle se mit à penser à la jeune femme. Eli… Allait-elle mourir ? Elle n'avait pas l'air si malade ! Pâle, exténuée, mais pas aux portes de la mort. Cela la rassura. Sans qu'elle sache vraiment pourquoi, elle se sentait liée à cette inconnue, et l'idée de la perdre l'attristait beaucoup. Par contre, l'attitude de Paso à son égard l'intriguait : il n'agissait pas comme ses collègues et semblait presque indifférent à tout ce qui touchait à Eli. Il était autoritaire envers les autres médecins, et elle se demandait quelle pouvait être sa position au sein des DMRS. Il n'était pas militaire, contrairement à ce qu'elle avait pensé en le voyant la première fois, mais faisait partie de l'unité scientifique.
— Dites-moi, puisque ce virus est inoffensif, j'imagine que je pourrai bientôt revoir mes collègues ? demanda Ludméa.
Ruan sembla hésiter l'espace d'un instant, puis se reprit :
— Il faut attendre encore un peu. Comme je vous l'ai dit, les analyses ne sont pas encore complètement terminées.
— Mais si je mets une combinaison ? insista-t-elle.
— Je regrette, pour le moment ce n'est pas possible.
— Ils vont bien, au moins ?
— Bien sûr ! J'imagine qu'ils se reposent…
— Ils sont ensemble ?
— Non, ils ont été placés chacun dans une chambre d'isolement, comme vous.
Ludméa fronça les sourcils, un peu méfiante. Ruan savait que la partie était loin d'être gagnée, mais avouer la vérité à la jeune femme était absolument hors de question. Il devrait donc faire son possible pour la garder occupée, de façon à ce qu'elle ne pense plus à ses deux collègues.
Ils s'arrêtèrent devant une porte identique à toutes celles qu'ils venaient de dépasser, et l'homme glissa sa carte dans la serrure électronique. La porte s'ouvrit, dévoilant une pièce assez obscure. Ludméa hésita, mais Ruan entra, et elle le suivit. Un homme vêtu d'une combinaison de protection se jeta littéralement sur eux.
— Monsieur Paso ? Mais qu'est-ce que…
— Plus tard, Carlson, coupa Ruan.
— Vous n'avez pas le droit d'entrer dans cette pièce sans combinaison ! insista-t-il. C'est contraire au règlement, et…
— Carlson ? Faites-moi plaisir et allez prendre un café.
— Monsieur Paso, avec tout le respect que je vous dois, je me permets de vous rappeler que nous sommes en alerte niveau cinq, et que par conséquent…
— Par conséquent, vous devriez écouter les ordres de vos supérieurs hiérarchiques.
— Cette jeune femme a été en contact avec le virus, rétorqua Carlson.
Ruan soupira et leva les yeux au ciel d'un air exaspéré. Ludméa s'était rapprochée de l'embrasure de la porte et observait la scène, plutôt gênée, et un peu agacée.
— Ecoutez, Carlson. Ces enfants ont été en contact avec leur mère, n'est-ce pas ? Alors où est le problème ?
— Le problème, c'est que nous avons des ordres, et que vous transgressez des points de sécurité cruciaux. On m'a dit que vous aviez enlevé votre masque en présence de cette femme. Rien que cela me fait douter de votre santé mentale.
Ruan éclata de rire, se tournant vers Ludméa pour la prendre à témoin. Cette dernière lui adressa un regard énervé et peu aimable. Cette petite dispute commençait sérieusement à l'ennuyer.
— Je sais ce que je fais, répliqua Ruan, et je n'ai pas à répondre de mes décisions vis-à-vis de mes subordonnés.
— Mais vous ne vous rendez pas compte, protesta Carlson.
— Ce dont je me rends compte, c'est que vous me tapez sur les nerfs.
Le ton monta et Ludméa soupira, exaspérée. Finalement, un bébé se mit à pleurer.
— Vous avez pas bientôt fini de jouer à qui fait pipi le plus loin ? cingla la jeune femme en les bousculant pour se diriger vers les deux petits lits qui trônaient dans un coin de la pièce.
Les deux hommes furent coupés dans leur élan et se tournèrent vers elle, estomaqués. Elle prit le bébé dans ses bras et se mit à le bercer doucement, leur jetant un regard meurtrier. En moins d'une minute, les pleurs du nourrisson s'étaient calmés. Ruan et Carlson s'approchèrent d'elle, un peu gênés.
— Fille ou garçon ? demanda Ludméa en détaillant le bébé, un sourire aux lèvres.
— C'est la fille, répondit Carlson. L'autre bébé est un garçon.
— Elle est magnifique… souffla-t-elle.
La petite s'était rendormie, le visage mouillé de larmes. Ludméa observa les minuscules poings serrés, s'attendant à compter six doigts, cependant, ses mains étaient tout ce qu'il y avait de plus normales. Des cheveux très clairs couvraient sa nuque en mèches souples, et la jeune femme sourit en repensant aux photographies qui la montraient au même âge, petite fille aux grands yeux pâles et aux cheveux presque blancs. Sur Lambda, les cheveux clairs n'étaient pas courants et représentaient un atout physique considérable. La peau de la fillette paraissait assez pâle, mais Ludméa ne pouvait être sûre de rien dans cette demi-pénombre, Ce qui était certain, c'est que ce bébé ressemblait à n'importe quel autre bébé. Elle avait peine à croire que cette fillette soit l'enfant de l'étrange femme qu'ils venaient de quitter.
Elle la recoucha avec beaucoup de douceur dans le petit lit. La petite remua à peine.
— Je peux prendre le garçon ? demanda-t-elle.
— Bien sûr, répondit Ruan.
Carlson poussa un soupir qui s'entendit même à travers le masque et s'éloigna d'un pas lourd. Il commençait à en avoir assez de ce jeune prétentieux et de ses caprices. Quand Dortner serait de retour, les choses changeraient…
Le garçon était bien réveillé et ouvrait de grands yeux noirs, très calme. Contrairement à sa sœur, il avait des cheveux foncés — Ludméa n'aurait su dire s'ils étaient châtains ou noirs — qui bouclaient déjà en mèches soyeuses. Lui aussi semblait parfaitement normal et ne présentait aucune des caractéristiques physiques de sa mère.
— C'est étonnant, commença Ludméa. Ces deux enfants ont l'air tout à fait normaux. Jamais on ne pourrait croire que leur mère est si différente de nous !
— Ils ne sont pas si normaux que ça, contesta Ruan. Leur groupe sanguin est très différent des groupes connus.
— Et ?
— Et quoi ?
— Le groupe sanguin, c'est la seule différence ?
— Non, il y en a sûrement d'autres, mais c'est la plus évidente. On n'a pas encore terminé les tests, expliqua-t-il. En tout cas, leur peau est très pâle, comme celle de leur mère.
— Il y a des Alphiens à la peau claire, argua la jeune femme. Vous, par exemple.
Ruan ne répondit rien, mais ses joues se colorèrent d'une légère teinte de rouge.
— La fille a les cheveux blancs, avança-t-il pour changer le tour que prenait la conversation.
Peu de gens le savaient, mais la famille de Ruan était d'origine Torienne. Son grand-père avait fui Toria et était parvenu à se faire accepter sur Lambda, une planète alors en pleine terraformation. Même s'il avait renié sa patrie, il n'en était pas moins resté un espion potentiel et avait suscité la méfiance des Lambdiens. Au fil des générations, les caractéristiques physiques typiquement toriennes avaient disparu, et la seule chose qui différenciait encore Ruan des Alphiens était sa peau plus claire que la normale. Il n'aimait pas qu'on le lui fasse remarquer et essayait toujours d'éviter tout sujet de conversation qui allait dans ce sens.
— Blancs ? répéta Ludméa, qui n'avait pas perçu son trouble. J'avais les cheveux presque blancs, quand je suis née. Ils vont peut-être devenir comme les miens quand elle grandira.
— J'en doute, fit Ruan en secouant la tête.
Ludméa reposa doucement le bébé dans son petit lit, un sourire radieux illuminant son visage.
— Vous avez l'air d'aimer les bébés, avança l'homme.
— Oui, je les adore, confirma-t-elle. Je me suis beaucoup occupée de mes petits cousins quand j'étais plus jeune.
— Est-ce que cela vous intéresserait de vous occuper de ceux-ci ? Je veux dire, les nourrir, les langer, les bercer, tout ça, quoi… Les trucs qu'on fait avec les bébés…
— Dites, vous êtes un expert ! se moqua Ludméa. Mais j'accepte avec plaisir. Ce sera indéniablement plus intéressant que rester toute la journée à tourner en rond dans ma cellule ou vous entendre vous disputer avec vos collègues.
— Vous avez le sens de la répartie, apprécia Ruan. Carlson aura du mal à s'en remettre.
— Oh, mais ce n'était pas adressé qu'à lui, cela valait pour vous aussi !
La mine dépitée de Ruan aurait fait beaucoup rire la jeune femme, mais heureusement pour lui, la pénombre de la pièce lui permit de garder sa dignité. Il passa la main dans ses boucles blondes, comme chaque fois qu'il se sentait gêné.
— Non, sérieusement, vous avez quoi comme poste, ici ? Parce que dès que vous ouvrez la bouche pour parler à un de vos collègues, vous finissez par lui dire de quitter la pièce…
— Je suis le directeur adjoint pour la partie civile des DMRS.
S'il s'attendait à une quelconque réaction de la part de la jeune femme, il fut déçu. Elle ne cilla pas et ne parut même pas étonnée.
— C'est donc pour cela que vous vous énervez sur tout le monde, soupira-t-elle.
— On peut voir les choses comme ça, lui accorda-t-il, les sourcils froncés.
Pour qui se prenait-elle ? Savait-elle que sans son intervention, elle aurait subi le même sort que ses deux collègues ? Comment pouvait-elle se permettre de lui parler ainsi ? Elle commençait à prendre vraiment trop de libertés…
— Qui est le directeur ?
— Alicha Dortner.
— Elle ne trouve pas Eli assez intéressante pour venir faire un tour ici ?
— Elle est sur Alpha pour une série de conférences. Elle ne reviendra pas avant deux semaines.
— Donc, en son absence, c'est vous qui donnez les ordres ? demanda-t-elle.
— Exactement.
— Vous ne voudriez pas donner l'ordre qu'on me laisse voir mes collègues ? demanda Ludméa.
Ruan soupira. Il faudrait bien qu'il lui dise la vérité un jour, cependant, il ne se sentait pas prêt à lui annoncer la terrible nouvelle…
— Non, je ne peux pas. Il y a un protocole à suivre, et je ne peux pas me permettre de faire pareille entorse au règlement.
Ludméa s'apprêtait à répondre que des entorses au règlement, il en faisait sans cesse, mais décida de garder le silence. Elle sentait que quelque chose d'anormal se passait, et l'impression étrange qui ne l'avait plus quittée depuis qu'elle était arrivée aux DMRS ne faisait que croître. Un sentiment d'insécurité l'envahissait et elle aurait donné beaucoup pour être chez elle, loin de Ruan Paso, loin des DMRS, loin d'Eli, loin de tous ces mystères et de tous ces mensonges.
— Si cela ne vous ennuie pas, j'aimerais bien que vous me raccompagniez jusqu'à ma chambre, je commence à sentir la fatigue, dit-elle d'un ton glacial.
Ruan hocha la tête, un peu surpris. La jeune femme n'avait pas l'air fatiguée. Pourquoi lui mentait-elle ?
Le trajet du retour fut silencieux. Ludméa était perdue dans ses pensées, et fixait le sol, les cheveux dans les yeux. Ruan lui tendit son masque lorsqu'ils arrivèrent devant le sas de décontamination, et elle murmura un vague merci avant de couvrir son visage. L'homme haussa les épaules, essayant de se convaincre que l'attitude froide de Ludméa lui était totalement indifférente, mais curieusement, il se sentait mal à l'aise.
— Est-ce qu'il faut que je remette une combinaison ? demanda la jeune femme à travers le masque de protection, une fois qu'ils eurent passé le premier sas.
— Non, je ne pense pas que ce sera nécessaire. Par contre, on va se débarrasser de celles-ci. Elles ne servent plus à rien, et il est préférable de les incinérer.
Ludméa ôta son masque et commença un combat perdu d'avance avec la fermeture de sa combinaison. Ruan jeta la sienne dans une trappe, et se tourna vers elle pour l'aider. Il l'attira contre lui, ses mains défaisant habilement la fermeture dans son dos. Il fit glisser la combinaison, et ses doigts effleurèrent ses reins. Elle se crispa, et il recula, le visage en feu, avant de lui tourner le dos et de s'intéresser aux combinaisons propres suspendues dans un coin de la petite pièce. Ludméa, le rouge aux joues, se débarrassa de sa combinaison. Les mains de Ruan Paso sur ses épaules, dans son dos, l'avaient troublée, sans qu'elle comprenne trop pourquoi. Il ne l'avait pas touchée délibérément, il l'aidait simplement à ôter cette satanée combinaison. Alors pourquoi réagissait-elle ainsi ? Oh, elle ne pouvait pas dire qu'il lui déplaisait : il était plutôt bel homme. Malheureusement, il était également plutôt agressif, plutôt capricieux, et plutôt odieux. Et ces traits de personnalité n'étaient pas ceux que Ludméa considérait comme les plus attirants chez un individu, quel qu'il soit.
Ruan, l'air de rien, fixait la pile de masques de protection d'un regard particulièrement vide. Il était concentré sur les pensées de la jeune femme, tentant de suivre le fil de celles-ci. Ainsi, elle le trouvait plutôt séduisant ? Un sourire se dessina sur ses lèvres. Sourire qui disparut bien vite… Son visage s'assombrit. Agressif ? Capricieux ? Odieux ?!! Il sentit la déception l'envahir, et essaya aussitôt de chasser ce sentiment de son esprit. Pourquoi serait-il déçu ? Cette femme ne lui plaisait même pas vraiment. Et dans moins de trois mois, il serait uni à Ylana Schmidt. Ludméa Eisl n'était rien qu'une petite niveau quatre sans aucun intérêt.
Et pourtant il avait passé la journée à penser à elle, à trouver des excuses pour être près d'elle…
— Monsieur Paso ?
Ruan se tourna finalement vers elle, le visage fermé et le regard dur.
— Allons-y, décida-t-il.
Ils passèrent dans le dernier sas, et se retrouvèrent dans la zone d'isolement. Ludméa ouvrait la marche, et Ruan la suivait, morose. La jeune femme semblait se repérer sans peine dans le dédale des couloirs, et en moins de deux minutes, ils furent devant la chambre qui lui était réservée.
— Merci de m'avoir raccompagnée, fit-elle.
— Il n'y a pas de quoi. Vous n'auriez pas pu passer le sas sans carte électronique, de toute manière.
Un silence gêné s'installa. Ruan commanda l'ouverture de la porte, et celle-ci coulissa sans bruit. Ludméa entra, et il la suivit.
— Les repas vous seront apportés ici à huit heures, midi et dix-huit heures. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n'avez qu'à vous servir de l'interphone, expliqua-t-il en désignant l'appareil posé sur la table de chevet. Dans ce placard, vous trouverez des combinaisons propres. Vous n'avez qu'à jeter vos vêtements sales par cette trappe. Dans la salle de bains, il y a tout ce dont vous aurez besoin. Si vous manquez de quelque chose, faites-le savoir, et nous vous le procurerons.
— Est-ce que je pourrais téléphoner ? Je veux dire, ma sœur risque de s'inquiéter pour moi, après cette tempête… J'aimerais la prévenir.
— Bien entendu. Servez-vous de l'interphone, et faites le zéro avant de composer votre numéro. Reposez-vous bien.
Il tourna les talons et s'apprêtait à sortir de la pièce lorsque Ludméa le rappela.
— Pour les bébés, comment est-ce que je dois faire ? Si vous voulez que je m'occupe d'eux, il faudra que je puisse passer le sas et qu'on m'explique exactement ce que je suis censée faire, lui fit-elle remarquer.
— Je passerai vous chercher demain matin.
— Très bien, approuva-t-elle. Eh bien, bonne nuit, Monsieur Paso.
— Ruan. Vous pouvez m'appeler Ruan.
— Bonne nuit, Ruan.
— Bonne nuit, Ludméa, répondit-il.
Il quitta la pièce, le cœur battant la chamade, et se sentit vraiment très bête. Il s'adossa au mur et ferma les yeux un instant. Pourquoi Ludméa le troublait-elle ainsi ? Pourquoi ne la détestait-il pas, comme il aurait détesté n'importe quelle personne se permettant des réflexions aussi désobligeantes à son encontre ? Pourquoi prenait-il autant à cœur le fait qu'elle le batte froid ? Jamais encore il ne s'était senti aussi… aussi impuissant face à une femme. Lui d'habitude si confiant, si sûr de lui, s'inquiétait de ce qu'elle pourrait penser de lui, rougissait dès qu'elle lui lançait un regard un peu appuyé…
Il prit une profonde inspiration et rouvrit les yeux. Ce n'était guère le moment de faire le point sur sa vie sentimentale — ou plutôt son absence de vie sentimentale. Comme il l'avait dit à Ludméa, en l'absence d'Alicha Dortner, il était responsable des DMRS. Un directeur ne passait pas son temps à rêvasser. Un directeur ne passait pas outre le protocole pour impressionner une jeune femme.
Fort de ses nouvelles résolutions, il s'apprêtait à rejoindre la zone de quarantaine lorsqu'il tomba nez à masque avec la personne qu'il avait le moins envie de voir : Ylana Schmidt, sa future femme…
***
Ludméa se glissa sous les draps sans même prendre le temps de se changer et poussa un profond soupir, les yeux rivés au plafond. Sa situation actuelle ne lui plaisait pas le moins du monde. Qui sait quand ils la laisseraient sortir d'ici ? Pourquoi ne la laissaient-ils pas voir Tom et Franz ? Et cette histoire de virus, cela ne tenait pas debout ! Ils commençaient par lui dire qu'elle risquait de mourir, qu'ils devaient prendre toutes les mesures de protection possibles, et le directeur se baladait sans masque dans la zone de quarantaine… Décidément, cet homme était bizarre. Déjà, il était bien trop jeune pour être directeur, même directeur adjoint. Il avait tout juste la trentaine ! Même pour un médecin, c'était jeune. Tout le monde semblait le craindre, par contre, il n'était pas respecté. Et la manière dont il enfreignait les règles ! Ludméa n'avait jamais vu quelqu'un agir de façon aussi dangereuse et irresponsable. Elle se demanda ce qui se passerait lorsque la directrice reviendrait de son voyage sur Alpha…
Son mal de crâne avait refait surface, et elle grimaça de douleur lorsqu'elle se leva finalement pour éteindre les lumières. Elle hésita à demander un comprimé contre la migraine, puis décida qu'elle n'avait aucune envie de parler à qui que ce soit. Elle se recoucha et ferma les yeux, essayant de faire le vide dans son esprit, mais le sommeil tardait à venir.
Pourquoi avait-elle retiré son masque de protection lorsqu'ils avaient été voir Eli ? Jamais elle n'aurait pu agir ainsi d'elle-même ! Elle connaissait le danger, elle n'était pas stupide… Alors pourquoi avait-elle fait cela ? Elle avait le sentiment étrange d'avoir été manipulée, cependant, il était impossible de contrôler les gens simplement par la pensée… Peut-être lui avaient-ils injecté une sorte de drogue, quelque chose qui la ferait agir de manière incohérente ? Elle avait très nettement eu la sensation d'étouffer… Sa bouteille d'oxygène était pourtant pleine. Quelqu'un avait-il pu couper son arrivée d'air ?
Elle soupira. Elle devenait complètement paranoïaque, et cela n'allait certainement rien arranger. Un problème technique s'était sans doute produit avec l'alimentation en oxygène de son masque, et il ne servait à rien de chercher plus loin.
Ruan Paso avait vraiment eu un comportement étrange : après l'avoir sermonnée sur l'irresponsabilité de ses actes, il avait ôté son propre masque, l'air de rien. Vu la réaction des autres médecins, cela constituait une entorse majeure au protocole. L'un d'eux avait parlé d'une contamination… Si l'homme avait été en contact avec le virus, il était vrai que la combinaison de protection n'était plus d'une grande utilité. Cependant, tant qu'on n'en savait pas plus sur ce virus, il était absolument inconcevable de s'y exposer volontairement.
De toute façon, cet homme n'était pas net. Séduisant, oui, mais vraiment louche.
***
— Ylana, je t'en prie, laisse-moi t'expliquer !
— Tu es complètement malade, Ruan ! Je savais que tu aimais prendre des risques, mais là, tu dépasses vraiment les bornes ! s'écria Ylana.
Sa voix était nasillarde à travers le masque de protection, et sa combinaison lui donnait un air franchement ridicule, cependant, Ruan n'avait pas la moindre envie de se moquer de sa compagne. Elle était vraiment furieuse…
Le colonel Lewis s'était adossé à la paroi et observait la scène avec un sourire satisfait, dissimulé par son masque. La tête que faisait Paso valait bien les soucis que ce dernier lui causait. Jamais encore il n'avait vu l'arrogant jeune homme se faire humilier de pareille manière, et par Newton, ce que cela pouvait lui plaire ! Paso avait le visage écarlate et la culpabilité se lisait sur ses traits. Lewis se demanda si Ylana finirait par l'empoigner par le col de sa chemise. Elle avait l'air assez furieuse pour ça.
— J'avais été contaminé, ma combinaison ne servait plus à rien, et…
— Et quoi ? Toi, avec tes immenses connaissances en matière de virologie, tu as décidé que puisque tu avais été en contact bref et indirect avec le virus, ce n'était plus la peine de suivre le protocole ?!!
— Les tests sur les animaux n'ont révélé aucune contamination, argua Ruan.
— Ah oui ? Et ça t'est déjà arrivé de penser que les virus des humains ne se transmettaient pas aux animaux et vice-versa ? Tu es un scientifique ! Tu as fait les mêmes études que moi, non ?!! Comment as-tu pu faire une erreur aussi grossière ?
Ruan se mordit la lèvre et baissa les yeux en soupirant. De toute façon, il pourrait bien lui parler pendant des heures, elle ne se calmerait pas.
— Et tu l'as touchée ? Tu as touché cette femme ? demanda Ylana.
— Je… je ne sais plus… peut-être…
— Oh, Ruan, mais qu'est-ce qu'on va faire ? se lamenta-t-elle. Pourquoi tu as fait ça, hein ? Imagine que ce virus t'ait contaminé ? Imagine que je ne trouve pas d'antiviral !
Sa colère était retombée, et à présent, elle semblait sincèrement inquiète. Elle saisit ses mains dans les siennes.
— Je suis désolé, Lana, fit Ruan en tentant un sourire timide.
Ylana l'enlaça maladroitement et Ruan la serra contre lui, un peu déconcerté par la combinaison.
Lewis, franchement déçu de la tournure actuelle des choses, s'éloigna d'un pas rapide. De toute manière, le plus intéressant était à venir…
— Tu as pu essayer ta robe ? demanda Ruan.
— Non, tu le sais bien. J'ai dû venir ici de toute urgence… Tu aurais dû m'appeler bien plus tôt ! Je t'aurais empêché de faire toutes ces choses stupides, lui reprocha-t-elle.
— Il faudra qu'on appelle Renucci pour s'excuser.
— C'est déjà fait. Il n'était pas franchement content, surtout quand je lui ai dit que je ne prenais plus la robe.
— Tu devrais le rappeler, avança Ruan.
— Pourquoi faire ? Non, je prendrai rendez-vous avec Epherson. Tu avais raison, la robe est presque pareille, et elle est plus abordable.
— Rappelle Renucci, et dis-lui que tu prends la robe.
Ylana releva la tête et le regarda, surprise.
— Tu es sérieux ?
— Tu seras tellement belle dans cette robe, ma chérie…
— J'imagine que tu essaies de te faire pardonner, insinua-t-elle.
— Un peu, c'est vrai. Mais j'y ai réfléchi avant que tu viennes, et j'avais déjà presque pris ma décision.
Ylana hocha la tête lentement. Elle rêvait de cette robe depuis que Ruan et elle avaient décidé de s'unir. Le moteur de la décision était loin d'être romantique, mais elle serait stupide de refuser. Les hommes étaient tous les mêmes : ils vous couvraient de cadeaux dès qu'ils se sentaient coupables… Même si elle savait que c'était une sorte de chantage — accepter la robe signifiait qu'elle pardonnait son inconscience — elle n'avait pas la moindre envie de refuser.
— Il n'y aura peut-être pas d'union, fit-elle d'une voix triste. Si ce virus est transmissible à l'homme, et si je ne trouve pas de remède, il n'y aura pas d'union…
— Tu es la meilleure, Ylana. Je sais que tu vas trouver.
***
Ludméa ouvrit les yeux et consulta l'horloge murale. Il était un peu plus de sept heures. Lentement, elle se redressa et remit de l'ordre dans ses cheveux. Son petit-déjeuner ne lui serait pas apporté avant près d'une heure, ce qui lui laissait le temps de prendre une douche. Elle ouvrit le placard et saisit une combinaison propre. L'avantage, quand il n'y avait que des combinaisons de même forme et de même couleur, c'est qu'elle n'avait pas besoin de se creuser la tête pour savoir ce qu'elle allait porter.
La salle de bains n'était pas grande et avait un côté très froid et impersonnel. La jeune femme observa son visage dans le miroir au-dessus du lavabo et soupira. Un pli du drap avait laissé une marque rougeâtre sur sa joue. Ses yeux étaient cernés et irrités, sa peau avait pris un teint de cendre et ses cheveux pendaient en mèches lamentables sur ses épaules. Elle regretta de ne plus avoir à porter le masque de protection.
L'inquiétude l'envahit : elle n'avait vraiment pas bonne mine, et elle espérait de tout son cœur que ce n'était pas un signe de sa contamination par le virus. Elle tenta de se raisonner. Plus probablement, son état de fatigue général était dû à la prise de sang de la veille.
Après un shampoing et un brushing rapide, ses cheveux blonds avaient retrouvé leur vigueur et elle se sentit un peu mieux. La combinaison blanche était un peu trop moulante à son goût, mais ce n'était pas comme si elle avait l'embarras du choix en matière de vêtements.
Sept heures trente, sa sœur était sûrement réveillée. Elle saisit l'interphone et composa son numéro, précédé du zéro, selon les instructions de Ruan Paso.
— Romavitch-Eisl Svetlana, annonça une voix fatiguée.
— Svety ! C'est moi !
— Ludméa ! J'étais si inquiète !
Le soulagement de Svetlana était presque palpable, et Ludméa trouva sa réaction un peu démesurée. Après tout, la tempête avait eu lieu la veille seulement, même si elle avait l'impression que beaucoup plus de temps s'était écoulé.
— Quand nous avons su ce qui s'était passé, nous avons appelé le Centre ECO. Ils nous ont dit que tu étais partie aux DMRS… Oh, Ludméa, ma chérie, je me suis tellement inquiétée !
Svetlana éclata en sanglots.
— Mais enfin, que t'arrive-t-il ?!!Pourquoi pleures-tu comme ça ? C'est vrai que la situation est un peu délicate, avec ce virus et la quarantaine, mais ce n'est pas comme si j'allais mourir ! protesta Ludméa, ne comprenant pas pourquoi sa sœur se mettait dans un état pareil.
— Nous croyions que tu étais dans la navette, expliqua Svetlana en reniflant.
— Oui, j'étais dans la navette avec Franz et Tom ! La navette qui m'a amenée aux DMRS ! Je ne vois pas…
— Non, l'autre navette ! La navette qui est partie des DMRS ! Celle qui ramenait tes collègues !
— Svetlana, calme-toi, je ne comprends absolument rien ! s'énerva Ludméa.
— La navette s'est écrasée ! Tes collègues sont morts…
— Tu te trompes, ils sont là, aux DMRS, avec moi ! s'écria la jeune femme.
— Ecoute, j'ai appelé le Centre ECO, c'est passé aux nouvelles ! Ils ont dit qu'il y avait eu un problème technique, que la navette avait dû être endommagée par la tempête… Ils se sont écrasés lorsqu'ils passaient au-dessus de la forêt.
Ludméa secoua la tête, incrédule.
— Ce n'est pas possible ! On m'a dit qu'ils avaient été placés en isolement, comme moi ! On m'a dit que je pourrais bientôt les revoir !
— Je ne sais pas, Ludméa. Il s'agit peut-être d'une erreur… La navette a pris feu et il y a eu une explosion. Ils n'ont pas encore pu identifier les corps, mais les DMRS ont fait une déclaration à la presse. Ils ont dit qu'il s'agissait de trois personnes du service ECO… Ludméa, nous pensions que tu étais morte !
La voix de Svetlana s'étrangla en un sanglot et la femme se mit à sangloter. Le sang quitta le visage de Ludméa, et elle fixa le mur qui lui faisait face sans le voir, les yeux vitreux.
— Ça doit être une erreur, murmura-t-elle. C'est forcément une erreur… Il m'a dit qu'ils allaient bien ! Que je pourrais bientôt les voir ! répéta-t-elle. Tom et Franz vont bien, c'est forcément une erreur…
— Je suis désolée, Ludméa.
Commentaires
1. Le mardi 5 septembre 2006 à 00:30, par Nokori
2. Le mercredi 6 septembre 2006 à 01:36, par Ness
3. Le dimanche 21 janvier 2007 à 15:40, par marie
4. Le dimanche 21 janvier 2007 à 17:01, par Ness
5. Le samedi 17 février 2007 à 16:39, par Naraé
6. Le vendredi 23 février 2007 à 12:28, par linka
7. Le mardi 27 février 2007 à 19:15, par Ness
8. Le vendredi 24 août 2007 à 00:38, par Mélie
9. Le vendredi 24 août 2007 à 08:36, par Ness
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