CHAPITRE IV
Ruan se pencha au-dessus de l'inconnue et écarta doucement une mèche rousse, dévoilant ce qui aurait pu passer pour une fine cicatrice, juste à l'arrière de son oreille droite. Derrière la gauche, il trouva la même chose : les fameuses branchies dont Lúka avait parlé. À l'air libre, on les distinguait à peine, mais il ne doutait pas un seul instant de leur efficacité en milieu aquatique. Ces branchies étaient vraisemblablement la cause de l'étrange composition de son sang.
En effet, si la molécule transporteuse d'oxygène avait été de l'hémoglobine, ses branchies auraient dû présenter la même surface d'échange que ses poumons, ce qui n'était pas réalisable et peu optimal. Ruan était curieux de savoir ce que la cristallographie à rayons X révélerait. Cette nouvelle molécule transportait sûrement l'oxygène de manière beaucoup plus efficace que l'hémoglobine.
L'inconnue remuait un peu dans son sommeil, mais ses ondes cérébrales n'étaient pas encore passées en phase d'éveil. Ruan la détailla du mieux qu'il le put. Le sixième doigt était un deuxième majeur, un peu plus petit que le premier. Cela ne l'étonna guère : depuis l'apparition des premiers tétrapodes, l'évolution avait toujours limité le nombre de doigts à cinq, et même si la polydactylie n'était pas exceptionnelle, elle ne résultait jamais de la création d'un doigt surnuméraire avec sa propre identité, mais toujours d'une copie d'un doigt déjà existant. La plupart du temps, le doigt supplémentaire n'était que peu fonctionnel, cependant, dans son cas, il était parfaitement formé.
Non, décidément, une origine torienne était impossible… Lúka ne lui avait donné que peu d'informations sur cette femme, mais il avait admis qu'elle était spéciale.
Son regard tomba soudain sur son poignet gauche, où la perfusion faisait couler dans son sang du liquide physiologique enrichi. La chemise de nuit était rabattue sur le dos de sa main, cependant le tissu montrait un étrange pli. Il le repoussa, découvrant un bracelet noir, parfaitement circulaire et d'aspect métallique. Délicatement, il souleva le bras de la femme pour l'examiner : le bracelet ne semblait pas avoir d'attache, mais il était trop étroit pour être enfilé sans être ouvert. Sa surface présentait une gravure régulière — sans doute un nom ou un matricule — dans une écriture qu'il était incapable de déchiffrer. Le bracelet lui semblait pourtant familier. Il était sûr d'en avoir déjà vu un semblable, mais où ?
Heinrich s'approcha de lui, voyant qu'il s'attardait sur l'objet.
— Nous avons tenté un prélèvement, mais nous n'avons pas pu entamer le métal, expliqua-t-il. Il faudra attendre qu'elle soit réveillée. Nous pourrons tenter le laser…
— Vous avez remarqué les branchies ? demanda Ruan.
— Les… branchies ? répéta le médecin.
— Bande d'incapables, soupira-t-il. Où est Lewis ?
— Aucune idée. C'est quoi cette histoire de branchies ?
— Derrière ses oreilles, répliqua-t-il. Il faut que je voie Lewis !
Heinrich s'approcha de la femme et allait écarter ses cheveux, lorsqu'il suspendit son geste : elle était en train de s'éveiller….
Ses paupières frémirent et s'ouvrirent sur de grands yeux gris bleu. Des yeux qui n'avaient rien d'humain…
— Vous avez vu ses pupilles ? chuchota le médecin.
— Evidemment, rétorqua Ruan. Des pupilles oblongues, comme les chats.
— Vous croyez qu'elle nous voit ?
— Je pense qu'elle est encore dans son sommeil.
La femme fixa enfin son regard sur eux, et ses yeux s'agrandirent. Elle ouvrit la bouche et poussa un gémissement terrifié. Sur les écrans, les deux hommes virent son pouls s'accélérer, et les appareils se mirent à sonner, ce qui acheva de la paniquer.
Sans qu'ils aient pu faire un geste, elle bondit hors du lit, arrachant la perfusion, qui s'écrasa sur le sol dans un vacarme de métal et de verre brisé. Hurlant de toute la force de ses poumons et prononçant des phrases dans un langage qu'ils ne comprenaient pas, elle se blottit dans le coin de la pièce, la tête cachée dans ses mains.
Ruan s'approcha d'elle lentement, les bras tendus et les mains ouvertes. Il aurait voulu lui sourire pour lui montrer que ses intentions étaient amicales, mais le masque de protection qui couvrait son visage rendait la manœuvre inutile. Il s'accroupit près d'elle et caressa doucement ses cheveux en lui murmurant des paroles de réconfort. Elle le repoussa avec une force inattendue, les yeux fous et les joues noyées de larmes.
Il avança à nouveau la main vers elle, mais elle se jeta sur lui et tenta de lui arracher son masque. Aussitôt, Heinrich vint à son aide, et ils maîtrisèrent la jeune femme. Elle se débattit en pleurant. Ruan prépara une dose de sédatif et la lui injecta non sans mal. Quelques instants plus tard, ils couchèrent son corps inanimé sur le lit et entravèrent ses poignets et ses chevilles.
— Eh bien, c'est une vraie furie, cette petite ! plaisanta Ruan.
Heinrich ne répondit pas, mais se contenta de le fixer.
— Nous l'avons terrifiée, avec nos combinaisons, continua-t-il. La pauvre… Le sédatif la fera dormir quelques heures. J'espère qu'elle sera un peu plus calme lorsqu'elle reprendra conscience.
— Monsieur Paso, commença Heinrich. Votre combinaison…
— Oui ? demanda Ruan comme l'autre se taisait à nouveau.
— Votre combinaison est déchirée.
Ruan, lentement, se tourna vers le miroir sans tain. La déchirure n'était pas grande, mais c'était suffisant. Désormais, il serait considéré comme contaminé et traité en tant que tel. Cela présentait quelques inconvénients, et deux avantages : il ne serait plus forcé de porter une combinaison, et il devrait rester en zone d'isolation.
— Monsieur Paso, ce n'est pas parce que vous avez été en contact avec le virus que vous êtes forcément contaminé…
— Je vais aller changer de combinaison, décréta Ruan d'un ton froid.
— Je suis désolé, fit Heinrich.
— Ne le soyez pas. On ne sait même pas si ce virus est contagieux.
— Mais s'il l'est ?
— On avisera. Faites bien attention à vous, Heinrich. Ces combinaisons n'ont pas l'air des plus solides. Et trouvez-moi le colonel Lewis. Il a coupé sa radio, et il faut absolument que je lui parle.
— Ces combinaisons sont censées résister à de puissants chocs, je ne comprends pas comment elle a pu se déchirer ! s'étonna Heinrich en secouant la tête. Je suis navré. Je vous contacte dès que je trouve le colonel.
Ruan acquiesça en silence, avant de tourner les talons, une lame de scalpel cachée entre ses doigts.
***
— Ylana ? C'est moi…
— Ruan ! Je me suis tellement inquiétée ! Qu'est-ce qui se passe ? Yulia m'a appelée pour me prévenir que tu ne rentrerais pas, mais elle a refusé de m'en dire plus !
Ruan s'assit sur le lit en soupirant. Il n'avait absolument aucune envie que son amie fût mêlée à tout ça. Cependant, avait-il le choix ? Elle était la meilleure, il devait agir dans l'intérêt de la mission et non dans son intérêt propre.
— Je t'expliquerai tout, mais on a besoin de toi… J'ai envoyé deux militaires te chercher, c'est très important.
— Plus important que notre union ? rétorqua-t-elle. Ruan, tu sais bien que je dois déjà tout organiser toute seule… Renucci doit passer d'un instant à l'autre pour prendre les mesures pour la robe !
— A dix heures du soir ?!!
— Il est très demandé !
— Ylana, je t'ai déjà dit que je ne voulais pas que tu prennes cette robe, elle coûte trois fois mon salaire mensuel !
— Mais enfin, Ruan ! On peut se le permettre ! Et puis, cette robe est la plus belle, tu l'as dit toi-même !
— Celle d'Epherson est presque pareille, et elle ne coûte que vingt mille AUM[1] ! protesta Ruan.
Cette conversation commençait sérieusement à l'agacer. Ylana était une femme splendide, intelligente, indépendante et intéressante, mais parfois, il se demandait s'il avait bien fait son choix…
— Chéri, tu sais bien que notre union va être retransmise sur les chaînes d'holovision, je ne veux pas avoir l'air d'une pauvre petite niveau 3.
— Mais tu es une niveau 3 !
— Justement !
— Ylana, tu ne veux pas remettre cette conversation à plus tard ? Franchement, je te parle d'une situation de crise, et toi tu me parles de ta robe ! Parfois, j'ai l'impression que tu n'as aucun sens des priorités.
— Ce n'est pas la peine d'être désagréable ! Et peut-être que je me rendrais mieux compte de l'importance et de l'urgence de la situation si tu acceptais de m'en dire un peu plus, répliqua-t-elle froidement.
— Je ne peux rien t'expliquer pour l'instant. Lewis s'en chargera dès ton arrivée. N'oublie pas d'annuler le rendez-vous avec Renucci. On ne prendra pas cette robe, et c'est mon dernier mot.
Il coupa la transmission pour ne pas entendre les protestations d'Ylana et enfouit son visage dans ses mains.
— Mais qu'est-ce qui m'a pris de la demander en union ? grommela-t-il. Comme si ma vie n'était pas assez compliquée comme ça !
Au fond de lui, il connaissait la réponse : Ylana Schmidt était belle et intelligente. C'était une brillante chercheuse, qui prendrait sans doute la tête du département de microbiologie d'ici peu. Ils s'entendaient bien et s'appréciaient beaucoup. Il ne l'aimait pas, mais de toute manière, il n'avait jamais aimé aucune de ses nombreuses conquêtes.
À trente ans, il était en âge de fonder une famille ; Ylana était dans le même cas que lui. Ils formaient un beau couple. De toute façon, Ruan n'était presque jamais chez lui, passant le plus clair de son temps aux DMRS. Cela faisait deux ans qu'il vivait avec Ylana, et tout allait très bien entre eux. Mais en serait-il de même dans dix ans ? Il secoua la tête, tentant de chasser ces pensées de son esprit. Ce n'était guère le lieu ni le moment d'avoir de pareils doutes.
Il plongea la main dans sa poche et en sortit la rose en papier. Il la tourna et la retourna entre ses doigts, admirant la complexité du pliage. Lúka était un homme bien étrange : il semblait envisager la mort de cette jeune femme avec l'indifférence la plus totale, pourtant il prenait le temps de lui fabriquer une rose.
Et ce virus…
Les résultats des analyses revenaient peu à peu, tous plus déroutants les uns que les autres. Pour l'instant, l'état de la femme s'était stabilisé. Par précaution, il avait légèrement augmenté le débit de la perfusion, pour fluidifier son sang.
Les bébés étaient en parfaite santé et avaient déjà été nourris deux fois. Les analyses les concernant n'étaient toujours pas terminées, mais Ruan avait demandé à être le premier informé dès qu'elles seraient prêtes. Les paroles de Lúka avaient attisé sa curiosité.
Il consulta sa montre : cela faisait un peu plus de deux heures qu'il avait injecté le sédatif à la femme ; elle s'éveillerait d'un moment à l'autre. Il devait aller chercher Ludméa.
***
Ludméa fut tirée de son sommeil par une main qui secouait doucement son épaule. Elle ouvrit les yeux péniblement, luttant contre la fatigue, mais la vue de l'homme en combinaison suffit à la réveiller tout à fait. Un instant, elle se demanda où elle se trouvait, puis tout lui revint. Elle s'assit sur le lit et se frotta les yeux.
— Quelle heure est-il ?
— Un peu plus de vingt-deux heures.
— J'ai dormi si longtemps ? s'étonna-t-elle.
— Vous deviez avoir besoin de sommeil. Vous vous sentez mieux, maintenant ? Feigl m'a raconté que vous aviez eu des vertiges après vos prises de sang.
— Ça va mieux, fit-elle.
Elle releva la manche de sa fine combinaison et grimaça en voyant l'hématome qui s'étendait au pli du coude.
— Il faudra soigner ça, décréta Ruan. Vous vous êtes blessée au travail ?
— Non, c'est votre sympathique collègue qui s'est acharné sur mon bras, rétorqua Ludméa.
— Je vois. Je vous mettrai de la crème.
Elle haussa les épaules. Ce n'était qu'une ecchymose.
— La jeune femme s'est réveillée, j'ai pensé que vous auriez envie de la voir.
— Il n'y a pas de danger ? demanda Ludméa.
— Absolument aucun, la rassura Ruan.
Elle se baissa et enfila ses bottes. L'homme l'observa, appréciant la manière dont ses fins cheveux blonds tombaient sur son front, contrastant avec sa peau brune. Elle était plutôt mignonne, finalement. Plus il la regardait et plus elle lui plaisait.
— Je suis prête.
— Vous avez encore des vertiges ?
— Non, plus rien. Ce devait être la fatigue et la faim.
— C'est ma faute. J'aurais dû vous faire apporter un repas plus tôt. Mais c'est vrai qu'il est conseillé d'être à jeun pour les prises de sang, ajouta-t-il.
Ils quittèrent la pièce et retraversèrent les longs couloirs, mais cette fois, Ruan l'emmena vers le sas. Il passa sa carte dans la serrure électronique et la porte coulissa. Ils entrèrent et Ludméa se rapprocha instinctivement de l'homme, guère rassurée. La porte se referma derrière eux et un souffle chaud fouetta le visage de la jeune femme. La porte qui leur faisait face s'ouvrit. Ruan lui tendit une combinaison et elle l'enfila, avant de placer le masque sur son visage. L'homme jeta sa carte, et ils passèrent dans un nouveau sas. Cette fois-ci, ils furent aspergés par un liquide qui les fit frissonner même au travers de leurs combinaisons.
— Qu'est-ce que c'est ? s'enquit Ludméa.
— Hexachlorophène, répondit Ruan.
Elle n'était pas beaucoup plus avancée, mais n'insista pas. La porte s'ouvrit et ils purent enfin accéder à la zone critique. Ruan appuya sur un bouton, et une carte magnétique pareille en tout point à celle qu'il venait de jeter apparut. Il s'en saisit et l'empocha.
— Le plastique ne se décontamine pas bien, expliqua-t-il.
— Pas très écologique, tout ça, désapprouva Ludméa.
— Ça l'est plus que de devoir décontaminer toute la région en cas de fuite, rétorqua-t-il.
Elle se tut, reconnaissant la justesse de l'argument. Les combinaisons étaient incinérées lorsqu'ils franchissaient le sas dans l'autre sens. La préservation de l'environnement n'avait pas été un critère de choix dans la construction de la zone de quarantaine, et c'était sans doute mieux comme cela, pour leur propre sécurité.
Une fois dans le couloir, ils croisèrent plusieurs médecins qui les saluèrent, et s'arrêtèrent devant la pièce où se trouvait la jeune inconnue. Avant d'ouvrir, Ruan se tourna vers Ludméa :
— Il faut que vous sachiez qu'elle est assez agitée. Lorsqu'elle a ouvert les yeux et qu'elle nous a vu, elle a paniqué. Nous avons dû lui administrer un très léger sédatif.
La jeune femme hocha la tête. Elle aussi aurait été paniquée si elle s'était réveillée dans un endroit qu'elle ne connaissait pas, entourée de gens en combinaison et portant un masque cachant leur visage.
La porte s'ouvrit, et ils entrèrent.
***
À travers le voile de sa torpeur, la femme vit deux individus en combinaison s'approcher d'elle. La panique l'envahit à nouveau et elle voulut cacher son visage dans ses mains, cependant ses poignets étaient entravés. Que s'était-il passé ? Pourquoi était-elle attachée sur le lit ? Les bébés n'étaient plus en elle mais la douleur dans son ventre n'avait pas diminué.
Une larme coula sur sa joue : tout ça pour rien ! Cette fuite, toutes ces épreuves, pour être enfermée à nouveau !
Et les deux individus en combinaison s'approchaient d'elle… Qu'allaient-ils encore lui faire ?!! Elle essaya de dégager ses poignets, mais les lanières de cuir s'enfonçaient dans sa chair.
Les individus lui parlaient, leur voix nasillarde et aiguë débitant un flot de paroles qu'elle ne comprenait pas. L'un d'eux avança la main vers elle. Paniquée, elle ferma les yeux, crispant ses paupières.
— Elle est terrorisée ! fit Ludméa. Regardez-la ! Vous l'avez attachée, comme une bête !
— Elle aurait pu se blesser, répondit Ruan. Mais ce n'est qu'une mesure temporaire. J'espérais qu'elle se serait calmée.
— Nous lui faisons peur, avec nos combinaisons, décréta la jeune femme.
— C'est vrai, dit-il d'un ton détaché.
Il la fixa et se concentra de toutes ses forces. Elle devait enlever son masque, il fallait qu'elle ôte ce masque de son visage, il ne pouvait en être autrement… Le masque allait l'étouffer si elle ne l'enlevait pas tout de suite…
Ludméa, sans qu'elle puisse retenir son geste, arracha son masque de protection. Prise de panique, elle le laissa tomber sur le sol et se figea, les yeux agrandis de stupeur. Puis, après ce qui sembla une éternité, elle se tourna vers Ruan, les lèvres tremblantes.
— Je… je ne sais pas ce qui m'a pris, je…
Ruan parut revenir à lui et se précipita sur elle. Il l'empoigna et l'entraîna sans ménagement hors de la pièce.
— Vous êtes folle ! s'écria-t-il. On peut savoir ce qui vous est passé par la tête ? Toutes ces mesures de protection, et vous enlevez votre masque dans l'endroit le plus critique de toute la zone de quarantaine !
Elle baissa les yeux et se perdit dans l'observation de ses bottes.
— Je vous ai amenée ici, je vous ai fait confiance, appuya-t-il. Et de quoi ai-je l'air, maintenant ?
— Je ne sais pas ce qui m'est arrivé ! se défendit-elle. Je n'avais pas l'intention de faire ça, je vous assure ! C'était comme si je ne contrôlais plus mes gestes !
— Vous êtes inconsciente, Ludméa. On a un virus inconnu qui se balade, et vous agissez de manière irresponsable…
— Un virus ? Alors il y a effectivement un virus ? Mais vous m'aviez dit que…
— Il y a un virus, coupa Ruan.
Ludméa se laissa glisser contre le mur, les yeux remplis d'incompréhension. Pourquoi avait-elle fait cela ? C'était comme si une force l'avait poussée à ôter son masque, comme si elle avait été manipulée… Mais maintenant, elle était sûrement atteinte du virus.
— Alors je vais mourir ? demanda-t-elle d'une toute petite voix.
Ruan sentit la culpabilité l'envahir et n'était pas loin de regretter ce qu'il venait de faire. Certes, il n'y avait aucun danger, mais comment l'expliquer à la jeune femme ? Finalement, il décida de lui dire la vérité.
— Non, vous n'allez pas mourir. Les analyses sont revenues, et ce virus ne semble pas contagieux. Les animaux mis en contact avec elle se portent parfaitement bien. Bien sûr, nous n'avons pas pu exclure une réaction sur le long terme, et il faudra faire de nombreuses analyses supplémentaires, alors je ne peux rien vous garantir pour le moment. Mais à première vue, tout va bien.
— Pourquoi n'enlevez-vous pas votre masque, si ce virus n'est pas contagieux ? insinua Ludméa.
Ruan hésita. D'un côté, de par sa position hiérarchique, il ne pouvait se permettre d'agir de manière aussi irresponsable et contraire aux règles de sécurité, et d'un autre côté, il avait très envie de la mettre en confiance. De plus, il n'y avait aucun danger. Et il l'aurait fait tôt ou tard…
Sous les yeux ébahis de la jeune femme, il retira lentement son masque de protection. Un médecin qui passait dans le couloir à ce moment-là s'arrêta net.
— Monsieur Paso ? Vous allez bien ?
Ruan se tourna vers lui, le masque couvrant encore à demi son visage.
— Vous ne devriez pas faire une chose pareille… Que cette jeune femme se promène sans masque, soit, elle a de toute manière déjà été en contact avec elle. Je n'approuve pas cette décision, mais c'est votre choix. Mais vous ? Pourquoi ?
— Heinrich, je sais ce que je fais, répliqua Ruan.
— La déchirure était petite, il n'y a sans doute même pas eu de contamination !
Ruan termina son geste et tendit le masque au médecin.
— Dites-moi, Heinrich. Votre balade inopinée dans le couloir avait-elle un but, ou vous vouliez juste vous dégourdir les jambes ? Je suis sûr que vous avez plein de choses à faire. Ce serait de toute manière plus utile que de surveiller mes moindres faits et gestes.
Heinrich ne répondit pas et passa son chemin en secouant la tête.
Ruan se tourna vers Ludméa, un grand sourire aux lèvres, mais cette dernière avait enfoui son visage dans ses mains.
— Ludméa ? Est-ce que ça va ?
— J'ai mal au crâne, marmonna-t-elle sans relever la tête.
— Je vais vous donner quelque chose pour faire passer ça.
Enfin, elle leva son visage vers lui et tenta un pâle sourire,
— Je vous imaginais plus vieux.
— Il n'y a pas d'incompatibilité entre le fait d'être jeune et celui d'être chercheur, se moqua Ruan.
— Vous m'avez menti, commença-t-elle. Vous n'avez pas enlevé votre masque parce que vous saviez qu'il n'y avait pas de danger. Vous avez été contaminé vous aussi.
— J'ai peut-être été contaminé, nuance. Et me croyez-vous assez fou pour m'exposer inutilement à un virus ?
— Si vous saviez qu'il n'y avait pas de danger, pourquoi m'avez-vous sermonnée comme cela ?
Ruan ne répondit pas, mais une légère teinte de rouge envahit ses joues. Ludméa le fixa d'un air peu affable, puis se releva lentement. Il passa une main dans ses cheveux blonds, qu'il remit en place avec soin.
— Vous voulez que je vous ramène à votre chambre ? demanda-t-il.
— Pourquoi ?
— Votre mal de crâne…
— Ça va un peu mieux. Je pense que c'était un début de panique.
Ruan hocha la tête distraitement. Il avait observé son visage lorsqu'il avait découvert le sien et n'y avait décelé absolument aucune émotion. Même s'il ne l'aurait jamais avoué, il se sentait blessé dans son amour-propre : il plaisait aux femmes et aimait voir l'appréciation sur leur visage lorsqu'elles le voyaient pour la première fois.
D'un autre côté, Ludméa avait d'autres soucis en tête, et il ne s'était pas montré sous son meilleur jour avec elle.
Et puis… Lúka avait raison : il devrait se concentrer sur sa mission plutôt que d'essayer de séduire une jeune femme qui ne l'attirait même pas vraiment. Sans compter qu'Ylana et lui s'uniraient à peine trois mois plus tard.
D'un air résolu, il passa sa carte dans la serrure et entra dans la chambre de l'inconnue, Ludméa sur ses talons.
La femme était calme. Elle avait fermé les yeux et donnait l'impression de s'être rendormie, cependant Ruan savait très bien qu'elle était parfaitement réveillée. D'un geste, il fit signe à tous les médecins présents de quitter la pièce.
— Monsieur Paso, mais que…
— Sortez, Gould.
— Votre masque ?
Ruan lui jeta un regard méprisant et s'approcha du lit. Le dénommé Gould haussa les épaules et sortit. Si le gamin voulait jouer les imbéciles, libre à lui de le faire.
Quand tout le monde eut vidé les lieux, la femme souleva lentement ses paupières. Les monstres avaient disparu, et les nouveaux arrivants semblaient plus amicaux. Elle se détendit peu à peu, les observant franchement.
La femme avait la peau brune. Elle n'avait jamais vu personne avec une peau de cette couleur, et cela la surprit beaucoup. Ses cheveux étaient très clairs et lui rappelèrent instantanément ceux de la Fille. La Fille n'avait jamais été méchante avec elle, pas comme le Fils. Cette femme était très jeune, sans doute guère plus de la vingtaine, et son visage lui semblait familier. Soudain, elle se souvint : c'était elle qui l'avait sauvée. De gratitude, elle voulut tendre les mains vers elle, mais les lanières de cuir arrêtèrent son geste.
Ludméa s'approcha du lit et lui sourit. En un instant, elle avait tout accepté : les yeux de chat, le teint translucide, le visage fin aux pommettes saillantes, les cheveux roux. Elle commença à défaire les lanières.
— Mais qu'est-ce que vous faites ? demanda Ruan.
— Je la détache, répliqua-t-elle posément.
— Il serait préférable de ne pas le faire, rétorqua-t-il.
Elle ne répondit pas et entreprit de libérer ses poignets.
— Ludméa…
Il avança une main pour arrêter son geste. Elle se tourna vers lui et il fut frappé par la résolution qu'il lut dans ses yeux. Il laissa retomber son bras.
— Très bien, faites ce que vous voulez. Si elle essaie de vous étrangler, vous ne vous en prendrez qu'à vous.
Mais Ludméa lui accorda à peu près autant d'attention qu'à la souris qui jouait dans sa cage dans le coin de la pièce, et il recula de quelques pas, surveillant l'attitude de l'inconnue, une lueur amusée dans le regard.
La femme blonde avait détaché ses poignets et la regardait avec beaucoup de douceur. Elle frotta sa peau endolorie, pliant et dépliant ses longs doigts couverts d'égratignures. La tête baissée, elle paraissait absorbée par la contemplation de ses mains, mais détaillait l'homme du coin de l'œil.
Sa peau était plus claire que celle de la femme, cependant bien plus foncée que celle de son peuple. Ses cheveux blonds bouclaient légèrement, un peu comme les siens. Mais ce qui la frappa surtout, c'était le Pouvoir qu'elle ressentait en lui.
Celui-ci n'était pas très fort — rien à voir avec la puissance du Fils ou de la Fille — néanmoins il était là, bien présent. Et elle sut qu'il n'hésiterait pas à s'en servir. Elle l'avait senti quelques minutes plus tôt, nettement dirigé contre la jeune femme blonde, cependant, elle avait été bien trop paniquée pour y prêter une réelle attention. À présent, tout lui revenait. Il avait forcé cette femme à faire quelque chose qu'elle n'aurait pas dû faire, quelque chose qui mettait sa vie en danger. Aussitôt, elle décida qu'elle devrait se méfier de lui.
Elle reporta son attention sur la jeune femme blonde, sans toutefois baisser sa garde à l'égard de l'homme, qui se tenait légèrement en retrait.
Ses yeux étaient d'un bleu très soutenu et leur pupille était ronde, comme celles du Fils et de la Fille en pleine lumière. Elle se demanda si ses pupilles se dilateraient à l'obscurité. Les leurs le faisaient.
La femme lui sourit et lui parla. Ses mots n'avaient aucun sens pour elle, et elle secoua la tête.
— Elle ne nous comprend pas ! fit Ludméa, un peu déçue.
— Comme c'est curieux, répliqua Ruan. C'est vrai, après tout, on aurait presque pu la confondre avec une Alphienne pure souche…
— Vous n'êtes pas obligé d'être désagréable, cingla-t-elle. Ce n'est pas parce qu'elle n'a pas essayé de m'étrangler que vous devez passer vos nerfs sur moi. C'est incroyable à quel point vous pouvez être susceptible.
Ruan manqua s'étrangler et se renfrogna. De quel droit osait-elle lui parler sur ce ton ? Il s'approcha du lit. Aussitôt, la femme rousse se crispa, levant à demi ses bras pour se protéger.
— C'est malin, elle a peur de vous, maintenant, soupira Ludméa. Vous ne pourriez pas faire un effort et avoir l'air un petit peu plus jovial ?
C'était décidé, il la détestait.
Ludméa prit la main de la femme dans la sienne et lui sourit. De son autre main, elle se désigna :
— Ludméa.
Elle pointa son doigt sur elle, et attendit. La femme ne répondit pas, mais son visage exprimait une grande perplexité. Ludméa recommença son geste, et cette fois-ci, une lueur de compréhension éclaira ses traits.
— Eli ! répéta Ludméa avec un grand sourire.
Elle pointa son doigt vers Ruan.
— Docteur Paso.
Eli fronça les sourcils. Elle leva sa main et désigna Ludméa.
— Ludmilla.
— Ludméa, corrigea cette dernière. Lud-mé-a.
— Ludméa.
Ludméa sourit, enthousiaste. Eli pointa alors ses doigts fins vers Ruan.
— Dotar Paso.
— Ruan, fit-il.
Eli se tourna vers Ludméa, l'air perdu.
— Si vous pouviez éviter de compliquer les choses, ça serait bien, décréta la jeune femme.
— Je pense que Ruan est plus simple à prononcer que Docteur Paso, répliqua-t-il. Et en plus, je ne suis pas médecin.
Il plongea ses yeux bruns dans les siens et esquissa un sourire narquois. Elle soutint son regard avec tout l'aplomb de ses vingt-deux ans. Il céda le premier, vaincu par ce charme innocent qu'il lui découvrait peu à peu.
Ludméa concentra à nouveau son attention sur Eli. Elle désigna à nouveau l'homme :
— Ruan.
— Ruan, répéta Eli. Ludméa, Ruan.
Elle les fixa quelques instants, puis son regard fit le tour de la pièce, fébrile. Elle leva les yeux vers Ludméa.
— Liberi mei ? Liberos meos videre velim !
— Je ne comprends pas, s'excusa la femme.
Eli soupira.
— Dieti ? essaya-t-elle.
Ludméa secoua la tête.
Frénétiquement, Eli désigna son ventre, puis fit mine de bercer un enfant dans ses bras. Le visage de Ludméa s'éclaira.
— Elle veut voir ses enfants ! Docteur Paso, est-ce que c'est possible ?
— C'est absolument hors de question dans l'état actuel des choses.
Eli lui lança un regard implorant. Elle saisit ses mains entre les siennes, les lèvres tremblantes.
— Je suis désolé, fit Ruan.
— Pajalousta !
— Je ne peux pas.
Elle laissa glisser ses doigts et cacha son visage entre ses mains, gémissant doucement.
— Regardez-la ! Vous ne pouvez vraiment rien faire ? insista Ludméa.
— Pas avant demain matin. Je suis navré, elle devra patienter encore quelques heures. Venez, maintenant. On doit la laisser se reposer. Elle a besoin de reprendre des forces.
À regret, Ludméa acquiesça et recula de quelques pas. Ruan allait sortir, lorsqu'il se souvint de la rose. Il la tira de sa poche, redressa un peu les pétales de papier, et la posa sur la table de chevet d'Eli. Cette dernière ne releva pas la tête. Il se dirigea vers la porte et commanda son ouverture, entraînant Ludméa dans le couloir.
***
Eli découvrit son visage et parcourut la pièce des yeux. Elle était seule. Elle poussa un soupir de soulagement : si la présence de la jeune femme blonde ne la dérangeait pas, il n'en était pas de même pour celle de son compagnon, Ruan. Il la mettait mal à l'aise, et elle n'avait absolument aucune envie de le revoir. Au fond d'elle-même, elle sentait qu'il en savait bien plus sur elle que ce qu'il voulait laisser croire, et cela ne lui plaisait guère.
Ses enfants étaient en vie, elle avait très nettement perçu leur présence. Mais quand la laisserait-on les voir ? Elle espérait de tout son cœur qu'ils étaient en bonne santé et qu'ils vivraient plus longtemps que les précédents…
Au moins, elle avait échappé au monstre et à son Fils. Ils la retrouvaient sans doute, et le châtiment serait terrible. Elle devait mettre ses enfants en sécurité. Il ne fallait pas qu'ils tombent entre leurs mains. Mais comment se cacher ?
Ses yeux tombèrent sur le bracelet noir. Il n'y avait qu'une seule solution… Son visage se crispa à cette pensée et elle serra les dents. Ce serait douloureux. Infiniment douloureux. Mais s'ils la retrouvaient, cette douleur ne serait rien en comparaison de ce qu'ils lui feraient subir.
Elle se redressa avec difficulté et parcourut la pièce des yeux à la recherche d'un objet tranchant. Soudain, son regard s'arrêta sur la rose en papier.
— Oh, pitié, non, gémit-elle. Pas ça ! Pas lui ! Pas le Fils !!!
Une larme coula le long de sa joue. Ils l'avaient retrouvée, la partie était perdue.
[1] AUM : [om]. n. m. (1 AT ; symbole de l'alphian universal monetary unit). Monnaie universelle de l'Alliance Alpha, abrégée AUM ou W, en analogie de prononciation avec les ohms (unité de résistance électrique). L'AUM a une valeur monétaire constante, qui fut fixée en l'an 3 AT, pour remplacer les Crédits, unité d'échange torienne.
Commentaires
1. Le mercredi 5 juillet 2006 à 23:30, par Shad (Scalla)
2. Le dimanche 30 juillet 2006 à 20:03, par Tanamy
3. Le mardi 1 août 2006 à 15:57, par Ness
4. Le lundi 4 septembre 2006 à 23:42, par Nokori
5. Le mardi 5 septembre 2006 à 18:20, par vince
6. Le mercredi 6 septembre 2006 à 01:02, par Ness
7. Le samedi 20 janvier 2007 à 21:24, par marie
8. Le dimanche 21 janvier 2007 à 17:08, par Ness
9. Le samedi 17 février 2007 à 16:07, par Naraé
10. Le samedi 17 février 2007 à 20:37, par Ness
11. Le vendredi 23 février 2007 à 12:03, par linka
12. Le mardi 27 février 2007 à 19:14, par Ness
13. Le jeudi 29 mars 2007 à 15:08, par magg
14. Le jeudi 29 mars 2007 à 15:45, par Ness
15. Le jeudi 23 août 2007 à 23:43, par Mélie
16. Le vendredi 24 août 2007 à 08:35, par Ness
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