CHAPITRE III

Ruan et le colonel Lewis durent passer par trois sas différents avant de pouvoir rejoindre la zone d'isolation. Le processus était long — près d'une dizaine de minutes — et guère agréable : le liquide désinfectant était glacial et ils pouvaient sentir le froid même à travers leurs combinaisons. Après avoir été aspergés de multiples solutions, les deux hommes purent enfin entrer dans le dernier sas. Mais la décontamination était loin d'être terminée, et ils devraient encore passer dans d'autres sas avant de rejoindre la zone de quarantaine.

Depuis sa construction, cette partie du bâtiment n'avait pas encore été utilisée. Beaucoup de chercheurs auraient aimé s'octroyer les quelque six cents mètres carrés, arguant l'inutilité de ces grandes pièces vides, cependant, les militaires avaient tenu bon : les zones d'isolation et de quarantaine étaient cruciales. Elles bénéficiaenit de leur propre système de conditionnement de l'air, et de deux générateurs de secours. Après ce qui s'était passé sur Gamma, on ne prenait plus les attaques bactériologiques ou virales à la légère.

Ruan et Lewis rencontrèrent plusieurs chercheurs ou médecins, tous vêtus des combinaisons de protection jaunes, un masque recouvrant leur visage. L'un d'entre eux leur fit signe, et s'avança vers eux.

— Colonel Lewis, Monsieur Paso, les salua-t-il.

À travers le masque, sa voix semblait nasillarde et haut perchée. Ruan réprima un rire moqueur, puis se dit que la sienne ne devait guère être plus virile.

— La femme n'est pas encore revenue à elle, mais les bébés sont en bonne santé.

Les bébés ? s'étonna Lewis.

— Un garçon et une fille, précisa le médecin. Nous n'avons pas pu éviter la césarienne, malheureusement.

— Où en sont les analyses ? demanda Ruan.

— Le sang est revenu : un groupe qui ne correspond pas aux nôtres. Nous avons fait tous les tests : Beth-Vincent, Simonin, Rhésus, Kell, Duffy… Il coagule au contact des groupes A et B, pourtant ce n'est pas du O ! D'ailleurs, il y a quelque chose de très étrange en ce qui concerne la coagulation de son sang…

— Quelque chose d'autre ? coupa Lewis, peu intéressé par les détails biologiques.

— Pas pour l'instant. On a envoyé un morceau de sa combinaison à l'analyse, mais je pense que nous n'aurons pas les résultats avant quelques heures.

— Très bien, conclut Ruan. Dès que vous aurez des informations supplémentaires, faites-les nous parvenir.

Ils continuèrent leur chemin en direction de la chambre où la jeune inconnue se trouvait. Deux médecins s'affairaient autour d'elle, ne remarquant pas tout de suite leur présence. Ruan put enfin détailler l'étrangère à son aise.

Sa peau était pâle, sans doute plus claire encore que celle des habitants de Toria. Des boucles rousses, que la sueur collait à son front, encadraient un visage aux traits fins. Elle était maigre, et dans ce lit aux draps immaculés, elle paraissait d'une surprenante fragilité. La perfusion faisait couler du plasma dans ses veines, mais ses joues ne perdaient pas leur blancheur de craie. Autour du lit, les courbes régulières des battements de son cœur s'affichaient sur des écrans, pourtant cela ne rassurait guère Ruan Paso. Cette femme avait perdu beaucoup de sang et son visage livide aux lèvres légèrement bleutées ne présageait rien de bon : elle était loin d'être sauvée.

— Monsieur Paso, je vous attendais plus tôt, commença un des médecins — Heinrich, comme en témoignait la plaquette nominative attachée à sa combinaison. Colonel Lewis, ajouta-t-il avec un petit hochement de tête en direction du militaire.

Lewis ne s'offusqua pas : les médecins le traitaient avec la même déférence que celle que les militaires montraient envers Paso. Il rendit son salut à Heinrich, avant de reporter son regard sur la femme.

Elle n'était pas Torienne, cela se voyait au premier coup d'œil. Ses pommettes hautes, son visage allongé, sa peau diaphane… et surtout, les six doigts parfaitement formés à chaque main… Les Toriens avaient, certes, une peau plus claire que les Alphiens, mais le doute n'était pas permis.

Les médecins l'avaient sommairement lavée, et revêtue d'une chemise blanche stérile. Les mèches rousses tombaient sur ses épaules, collées par la sueur. Lewis les regarda avec curiosité : il y avait plus de cent ans que le dernier enfant roux était né. Le métissage avait favorisé les cheveux sombres et la peau mate, même si de temps à autre, des exceptions apparaissaient : sur certaines planètes-colonies, beaucoup avaient les yeux bleus ou verts, et cette caractéristique s'accompagnait souvent d'une peau ou d'une chevelure plus claire que la moyenne.

Ce n'étaient pas tant la couleur des cheveux ou de la peau de la jeune inconnue qui la distinguaient des Alphiens, ou même des Toriens. Toutes ses caractéristiques physiques pouvaient s'expliquer et avaient déjà été rencontrées auparavant. Cependant, il était difficile d'admettre toutes celles-ci chez un seul individu.

— Quel est votre diagnostic, Heinrich ? demanda Ruan.

— Forte fièvre, épuisement. Elle a perdu beaucoup de sang, et la césarienne n'a pas arrangé les choses. Pour le moment, elle est très faible. Je ne pense pas qu'elle se réveillera avant quelques heures au moins, avec l'anesthésie…

— L'anesthésie ?

— On ne pouvait quand même pas exécuter une césarienne sur une femme non endormie, rétorqua Heinrich. Et nous avons préféré une anesthésie générale à une anesthésie locale. Elle aurait pu reprendre conscience au milieu de l'opération et s'effrayer. Est-ce que nous avons eu tort ?

— Non, bien sûr. Vous avez pris la bonne décision. Qu'avez-vous utilisé comme base pour les doses ?

— Nous avons estimé son poids à une cinquantaine de kilo AUMas[1], et nous avons appliqué une dose légèrement inférieure à celle que nous aurions utilisée pour une Alphienne de sa corpulence.

— Bien, approuva Ruan. Elle n'est pas revenue à elle, depuis qu'elle est arrivée ici ?

— Non, mais nous avons procédé très rapidement à la césarienne.

— Très bien. Si elle fait mine de se réveiller, prévenez-moi, ordonna-t-il.

Il jeta un dernier regard à l'inconnue, et se dirigea vers la porte. Lewis lui emboîta le pas.

— Vous partez déjà ? s'étonna Heinrich.

— Votre collègue m'a parlé de deux bébés, lâcha Ruan avant de franchir le seuil.

***

L'homme, après avoir vu la mère, fut presque déçu en voyant les enfants. Les deux nourrissons vagissants, enveloppés dans de chaudes couvertures, venaient d'être lavés. Leur peau était bien plus claire que celle des bébés Alphiens, cependant, ils avaient le visage rougi de tous les nouveaux-nés. Leurs mains et leurs pieds ne comptaient que cinq minuscules doigts, contrairement à la jeune femme.

La seule chose qui sortait de l'ordinaire était la couleur des cheveux de la fille. Ruan la prit dans ses bras pour l'observer de plus près, et la petite hurla de toute la force de ses poumons. Ce qu'il avait pris pour du blond très clair était en réalité du blanc. Un blanc immaculé, qui ne laissait aucun doute sur sa nature. Il rendit le bébé à son collègue, puis réclama le garçon.

Celui-ci était déjà beaucoup plus calme que sa sœur, et Ruan put l'observer plus longuement. Ses yeux étaient foncés, et ses cheveux, d'un noir de jais ; il n'aurait pas été montré du doigt dans une maternité alphienne.

— Curieux, lâcha-t-il en reposant le garçon.

— Qu'est-ce que vous voulez dire ? demanda Lewis.

— Vous avez vu la mère… Ces enfants ont l'air tout ce qu'il y a de plus normal. Je ne m'attendais pas à ça.

Lewis acquiesça en silence. Les nourrissons pleuraient, mais semblaient se calmer peu à peu. Ils ne tarderaient pas à s'endormir. Paso paraissait prêt à quitter la pièce, et il ne put s'empêcher de trouver son comportement singulier : cela ne lui ressemblait pas de prendre les choses avec autant de légèreté. Les autres médecins se montraient euphoriques, passionnés, intéressés, tout du moins. Lui avait l'air de s'ennuyer et de n'attendre que le moment de quitter cet endroit.

Leur récente altercation lui revint à l'esprit. Pourquoi Paso avait-il refusé d'exécuter les ordres ? Pourquoi cette jeune employée ECO était-elle si importante ?

Lewis était un homme intelligent ; tout cela cachait quelque chose. Tout comme la récente nomination de Paso au poste de directeur adjoint…

Brückner avait été pressenti, mais lorsque Dortner avait remplacé van Eisen, c'était Ruan Paso qu'elle avait choisi comme bras droit. Tous connaissaient la réputation du chercheur envers la gent féminine, mais Lewis savait que Dortner n'était pas le genre de femmes à se laisser séduire par quelques belles paroles.

On ne pouvait pas véritablement dire que Paso ne convenait pas au poste de directeur adjoint, cependant Brückner avait plus d'expérience, ayant exercé de nombreuses années à la tête du département d'embryologie.

Paso n'était qu'un jeune chercheur. Un chercheur prometteur, bourré de talent, mais un jeune chercheur. Désigné avec deux ans d'avance, sorti de la faculté interplanétaire de sciences parmi les meilleurs, docteur en biologie moléculaire et en génétique à vingt-cinq ans, il était indéniablement qualifié pour le poste. Et sa nomination avait été approuvée par le Général Borovitch.

D'un autre côté, son père avait lui-même été directeur des DMRS pendant une dizaine d'années, et il comptait parmi les amis du Général. Borovitch n'était à cette époque que Major Général, mais escaladait les échelons avec une vitesse surprenante. Quant à Paso, tout le monde savait qu'il avait été nommé à la tête des DMRS à la suite d'une importante donation et grâce à ses contacts. Tout le monde savait également que Borovitch avait pris le jeune Ruan sous son aile à la suite de la mort de son père…

Lewis soupira, et suivit Paso le long des couloirs. Quoi que l'homme décide de faire, il ne pourrait intervenir.

***

Ludméa s'était douchée et avait revêtu la combinaison blanche qui lui avait été donnée. Assise sur le lit qui occupait un coin de la pièce où elle avait été enfermée, elle fixait la porte, réduite à une attente impuissante. Elle n'avait revu ni Tom ni Franz, et se demandait si eux aussi avaient été gardés en quarantaine. Sûrement, puisqu'ils avaient également touché l'inconnue…

Elle aurait aimé les voir, leur parler, partager ses craintes avec eux. Franz l'aurait sans doute rassurée. Franz, l'éternel optimiste…

L'homme qui l'avait interrogée lui avait dit qu'elle pourrait peut-être revoir la jeune inconnue. Elle se demandait ce qui était advenu d'elle : ses bébés étaient-ils nés ? Etait-elle encore en vie ?

Elle soupira, repensant à l'hypothèse du virus. C'était improbable, mais pas impossible, avait dit l'homme.

La mâchoire crispée, elle essaya de chasser les pensées lugubres qui s'insinuaient dans son esprit. Après tout, on n'était encore sûr de rien, et il était inutile de paniquer pour une simple probabilité.

Elle avait tenté de dormir, mais malgré l'extrême fatigue, elle ne pouvait se laisser aller au sommeil. Elle était exténuée, cependant, elle avait surtout besoin de parler à quelqu'un.

Au bout de ce qui lui sembla une éternité, elle vit la porte coulisser pour laisser entrer un homme en combinaison. À sa plaquette nominative, elle reconnut celui qui l'avait interrogée, et se leva.

— Alors ? s'enquit-elle. Est-ce qu'il y a un danger ? Est-ce que je vais bientôt pouvoir sortir d'ici ?

— Nous n'en savons encore rien. Nous n'avons pas reçu les résultats des analyses, et il est encore bien trop tôt pour se prononcer.

— Et mes collègues, où sont-ils ?

— Ils sont également en isolation.

— Est-ce que je peux les voir ?

— Non, pas pour le moment. Même si vous avez tous trois touché cette femme, les degrés de contagion potentielle peuvent être très différents. Aucun contact ne sera permis avant la fin de la quarantaine.

— Qui, pour l'instant, a une durée indéterminée, soupira Ludméa, rabattant une mèche de cheveux derrière son oreille.

Ruan l'observa à nouveau. La combinaison mettait en valeur son corps athlétique et contrastait de manière agréable avec la matité de son teint. Les Alphiens aux yeux bleus et aux cheveux clairs avaient souvent une peau plus pâle que la moyenne, cependant ce n'était pas son cas. Son visage plutôt rond avait encore un côté très enfantin. Ruan avait consulté le fichier : elle n'avait que vingt-et-un ans.

Ludméa releva la tête, les sourcils froncés. Pourquoi cet homme la dévisageait-il ainsi ? Elle se détourna de lui et retourna s'asseoir sur le bord de son lit.

— Et je vais devoir rester enfermée dans cette pièce pendant tout ce temps ?

— Non, bien sûr. Vous serez libre d'aller et venir dans la zone d'isolation.

— Je vais devoir porter une combinaison ?

— Ici, vous êtes dans la zone d'isolation. Vous pouvez vous y promener sans combinaison, mais à partir du moment où vous passez le sas pour entrer dans la zone de protection maximale, vous devez revêtir la combinaison.

Ludméa hocha la tête. Elle ne lui demanda pas pourquoi lui portait une combinaison dans cette pièce, car elle connaissait déjà la réponse : c'était à cause d'elle.

— Vous allez devoir subir des examens, avança l'homme. On va analyser votre sang, mesurer votre activité cérébrale…

— Mon activité cérébrale ?!! coupa Ludméa. Mais pourquoi cela ?

— Vous vous êtes trouvée dans un champ électrique très fort, cela peut avoir des répercussions sur votre santé.

— Il ne manquait plus que ça, souffla-t-elle. Vous allez faire passer le test à tout le monde ?

— Oui, bien entendu.

— Cela fait beaucoup de monde, lui fit-elle remarquer.

— C'est vrai, mais la plupart de vos collègues n'ont pas été en contact avec cette femme, et ils pourront passer ces tests au Centre Médical.

— Je vois. Donc, si je comprends bien, en voulant sauver la vie de cette femme, je me suis mise dans une sacrée situation.

— Mais vous serez dédommagée, ne vous faites aucun souci, lui assura-t-il.

— A quoi me servira votre dédommagement, si je suis morte ?

— Mademoiselle Eisl, voyons… Il est inutile de penser au pire ! Pour le moment, on n'a absolument aucune évidence suggérant une attaque bactériologique ou virale…

Ludméa prit une profonde inspiration. Elle avait été imprudente. Et dans son imprudence, elle avait entraîné deux de ses collègues. Pourtant, Curtis l'avait prévenue le matin même… Mais comment aurait-elle pu savoir que porter secours à une inconnue présenterait des conséquences aussi dramatiques ?

— Je suis désolée, s'excusa-t-elle, Je suis vraiment navrée de tous les soucis que je vous cause.

— Ne dites pas ça… Ce n'était pas de votre faute. Si ça n'avait pas été vous, ça aurait été un de vos collègues ! Vous l'avez sauvée, Ludméa. Vous avez sauvé cette jeune femme.

Ludméa cilla en entendant l'homme prononcer son prénom. Sa voix était nasillarde et ridiculement aiguë à travers le masque, cependant on pouvait y sentir de la chaleur.

— Est-ce que vous pouvez dire à Tom et Franz que je m'excuse de les avoir entraînés là-dedans ? demanda-t-elle, le visage défait.

— Ce n'était pas de votre faute, et ils le savent… Mais je leur dirai, ajouta-t-il, alors qu'elle ouvrait la bouche pour insister.

Un long silence s'installa. La jeune femme semblait si perdue et si fragile que Ruan aurait voulu pouvoir la rassurer. Mais lui dire la vérité était hors de question.

— Si vous voulez toujours voir la jeune inconnue, je pense pouvoir arranger ça, proposa-t-il, sachant que ce n'était qu'une maigre consolation.

Le visage de Ludméa s'éclaira.

— J'aimerais beaucoup la revoir, en effet.

— Elle n'est pas encore réveillée, mais je viendrai vous chercher dès qu'elle aura repris conscience. À présent, je vais vous emmener voir mes collègues, qui vous feront les analyses.

Elle hocha la tête et le suivit hors de la pièce. Elle put rapidement se rendre compte que la zone d'isolation dans laquelle elle était dispensée de combinaison se réduisait à quelques dizaines de mètres carrés, et consistait en grande partie de longs couloirs séparant des pièces sans doute identiques à sa chambre. Cela lui avait semblé bien plus grand lorsqu'elle l'avait traversée la première fois, sûrement à cause du stress.

Ils passèrent devant plusieurs portes et Ludméa se demanda si ses deux collègues se trouvaient derrière l'une d'elles. Elle aurait aimé les voir, aimé savoir s'ils allaient bien…

Ruan Paso s'arrêta devant une des portes et passa sa carte dans la serrure électronique. La porte coulissa sans bruit, et ils entrèrent.

La pièce n'était pas beaucoup plus grande que la chambre assignée à Ludméa, cependant elle était remplie de dizaines d'appareils de mesure, ce qui lui donnait un peu l'aspect d'un grand débarras. Un homme se leva à leur approche, vêtu lui aussi de la combinaison de protection jaune.

— Monsieur Paso, Mademoiselle Eisl, les salua-t-il.

Ruan répondit d'un hochement de tête, quant à Ludméa, elle se contenta de le fixer, l'estomac serré.

— Je vous la confie, Feigl. Essayez de me la rendre intacte, plaisanta Ruan avant de tourner les talons.

Quel humour, ce type, songea Ludméa, secouant doucement la tête.

Elle s'installa sur le siège que lui désignait le médecin, et il releva la manche de sa fine combinaison. Il lui posa le garrot, puis saisit une seringue. Ludméa détourna les yeux ; elle n'avait pas peur des piqûres, mais détestait la vue du sang.

Elle grimaça lorsque Feigl enfonça sans aucune douceur l'aiguille dans sa peau. Il desserra le garrot et le sang remplit le tube de verre. Il ôta celui-ci et le remplaça par un autre, arrachant un petit cri de douleur à Ludméa.

— Je ne suis pas infirmière, grommela l'homme.

— Ce n'est pas une raison pour charcuter mon bras, répliqua-t-elle, furieuse.

Il changea à nouveau de tube, sans plus de douceur qu'avant.

— Vous allez en remplir combien, de ces tubes ?

— Encore deux.

Ludméa soupira.

— Et où est parti monsieur Paso ? Est-ce que vous savez quand est-ce qu'il reviendra ?

— Je pense que Paso a des choses plus importantes à faire que de vous servir de baby-sitter.

— Dites, ça vous ferait mal d'être un peu plus sympathique et jovial ?

— Oui, répondit-il froidement. Vous pouvez vous lever, c'est terminé.

Elle rabattit la manche de sa combinaison et se releva un rien trop rapidement. Aussitôt, elle vacilla et les murs se mirent à tourner autour d'elle. Elle se laissa retomber dans le fauteuil, le visage de cendre.

— Nous avons d'autres tests à faire, Mademoiselle Eisl. Le temps presse, lui fit remarquer Feigl.

Si un regard avait pu tuer, le médecin se serait retrouvé criblés de balles, agonisant dans un coin de la pièce.

— Vous ne voyez pas que je suis sur le point de tomber dans les pommes ?

— Ah bon ? Et cela vous arrive souvent ?

— Seulement quand je commence ma journée à cinq heures du matin en n'ayant rien avalé et que je me retrouve à fouiller des buissons pendant plusieurs heures, avant qu'un barbare me prenne un demi-litre de sang, rétorqua-t-elle.

Elle se sentait toujours mal, mais le fait de s'asseoir avait diminué ses vertiges.

— Très bien, je pense que je procéderai aux autres analyses demain. Vous devez vous nourrir et vous reposer. Je vais vous faire reconduire à votre chambre, et un repas vous y sera amené.

Il se leva et se dirigea vers l'interphone. Quelques minutes plus tard, un homme en combinaison vint chercher Ludméa et la raccompagna dans sa chambre. Un repas avait été déposé sur la petite table près de son lit.

La jeune femme, affamée, se jeta littéralement sur la nourriture et se sentit rapidement beaucoup mieux. La fatigue se faisait sentir, et elle se glissa sous les draps, certaine qu'elle ne pourrait fermer l'œil, de toute manière.

Deux minutes plus tard, elle dormait profondément.

***

Dès que Ludméa eut quitté la pièce, Feigl appela le colonel Lewis. Celui-ci le rejoignit une dizaine de minutes plus tard.

— Est-ce que vous pouvez me dire pourquoi cette femme est encore là ?

Lewis haussa les épaules.

— Paso n'a pas voulu qu'elle soit éliminée.

— Ce type est taré.

— Je n'ai jamais dit le contraire, rétorqua Lewis. Il dit qu'il a d'autres plans pour elle.

— Il a intérêt d'avoir une sacrée bonne raison de désobéir aux procédures officielles… Vous allez en parler au Général ? s'enquit Feigl.

— Non, je ne pense pas que cela pourrait améliorer les choses. Borovitch le couvrira, il l'a toujours fait. Par contre, il devra en découdre avec Dortner… Malheureusement, en son absence, il dirige les DMRS.

— Les civils, oui, mais pas les militaires. Et dans une situation comme celle-ci, je ne crois pas me tromper en affirmant que le pouvoir vous revient, Colonel.

— Techniquement, vous avez raison, admit Lewis. Mais je suis pieds et poings liés dans cette affaire. Vous ne semblez pas vous rendre vraiment compte de ce dont Paso est capable…

— Il ne suit pas les procédures, insista Feigl. Je ne peux pas rester les bras croisés alors qu'il met en danger cette mission.

— Feigl, je suis navré, mais il faudra vous en plaindre à Dortner.

— Vous n'allez rien faire ?

— Pas pour l'instant, non. Mais dans la mesure du possible, je vais tenter de limiter les dégâts.

— Vous le protégez aussi ? s'indigna Feigl.

— Je protège ma carrière, c'est différent… Et si j'étais vous, j'essaierais de faire de même.

— Moi, lécher les bottes de ce gamin ? Jamais de la vie ! riposta le médecin.

— Il ne s'agit pas de lui lécher les bottes, mais plutôt d'agir dans vos intérêts personnels et professionnels, c'est tout. Mais souvenez-vous que le Général prendra sa retraite dans une dizaine d'années, et que ce ne sera plus si facile pour Paso. La patience est mère de toutes les vertus, Feigl, ne l'oubliez pas…

***

Ruan passa sa carte dans la serrure électronique et la porte coulissa sans bruit. La jeune femme était allongée sur le lit, le visage tourné vers lui. Ses paupières étaient closes. Il s'avança vers elle et prit place sur la chaise. Ludméa ne remua pas ; il avait fait mettre un léger sédatif dans son repas.

À présent, il était trop tard pour reculer. La navette avait décollé quelques minutes plus tôt, emmenant Cordey et Gardner. Les deux hommes ne s'étaient doutés de rien. Gardner avait demandé pourquoi Ludméa n'était pas avec eux, et l'explication qu'il lui avait donnée avait semblé les satisfaire tous les deux : il devait faire quelques tests supplémentaires. Ruan savait qu'il avait agi à l'encontre du règlement : Alicha n'apprécierait pas. Il devrait rapidement trouver une utilité à la jeune femme.

Une mèche blonde barrait sa joue et se soulevait doucement au rythme de sa respiration. Ruan devait l'admettre, elle était mignonne, mais ce n'était pas une belle femme. Jusqu'au moment où elle souriait… Son visage se transformait et rayonnait, ses yeux bleus en amande pétillaient, une fossette se creusait sur sa joue droite ; elle était magnifique.

Au bout de quelques minutes, Ruan se releva et sortit de la pièce.

***

— Non, mais regardez ça ! s'écria le médecin, brandissant un tube de sang.

Au fond du tube gisait une pâte brunâtre, au-dessus de laquelle un liquide jaune surnageait.

— Et ? demanda Ruan. C'est un tube de sang coagulé…

— Justement ! jubila l'autre.

— Et c'est ça qui vous met dans un état pareil ? C'est pour ça que vous m'avez dérangé ?

— Vous savez ce qui se trouve dans ce tube ?

— C'est une interro surprise ?

— De l'héparine ! continua le médecin, ignorant la remarque de Ruan. C'est un anticoagulant, précisa-t-il.

— Vraiment ? Voilà qui est intéressant…

Le médecin ne parvint pas à savoir si c'était le masque de protection qui déformait sa voix, mais son supérieur n'avait pas l'air le moins du monde intéressé, ou même étonné. On aurait même dit qu'il souriait.

— Vous avez dit que son sang ne correspondait à aucun groupe connu, avança Ruan,

— C'est exact. Il coagule le A et le B, pourtant, ce n'est pas du O. Je suis en train de procéder à une analyse plus poussée, mais il semblerait que le sang de cette femme, en plus de contenir des anticorps inconnus, présente également une forme d'hémoglobine différente de la nôtre. Il va falloir que je fasse une cristallographie à rayons X pour déterminer la structure exacte de cette molécule. Je ne peux pas encore dire si cela a un quelconque rapport avec cette coagulation. Je vais également doser les facteurs de coagulation, cela nous donnera peut-être une explication.

— Très bien. Et maintenant, qu'allez-vous faire pour cette femme ?

— J'ignore pour l'instant si cette coagulation se produit aussi dans son organisme, auquel cas elle pourrait mourir d'une embolie ou d'une thrombose, ou si elle a lieu uniquement in vitro. Il pourrait s'agir d'une réaction à l'héparine. Il faudra que je fasse des tests supplémentaires.

Ruan approuva d'un hochement de tête.

— Et en ce qui concerne un éventuel virus ?

— Eh bien, la bonne nouvelle, c'est que la composition de son sang est la même que la nôtre, même si les érythrocytes et les anticorps sont différents. J'ai donc pu procéder à un dosage des globules blancs. Les neutrophiles sont normaux. La mauvaise nouvelle, c'est que le taux de lymphocytes est anormalement élevé. C'est le signe d'une infection virale… Maintenant, il faudrait que j'identifie le virus, mais s'il s'agit d'un virus inconnu, cela pourrait prendre des mois. Surtout que je suis seul, appuya-t-il. Si j'avais quelqu'un pour m'aider, cela serait déjà plus simple.

— Vous savez qu'il nous est impossible de mettre trop de gens sur l'affaire.

— Ce ne serait qu'une personne de plus ! Et honnêtement, je doute pouvoir parvenir à grand-chose tout seul… Il y a cette histoire de coagulation à tirer au clair, il y a la structure de cette molécule qui ressemble à l'hémoglobine mais qui n'en est pas, il y a ce virus, il y a les anticorps, il y a…

— D'accord, d'accord, j'ai compris ! se défendit Ruan. Vous voulez quelqu'un en particulier ?

— Bien sûr ! Je veux la meilleure, le docteur Schmidt. Elle a un doctorat en microbiologie et en bactériologie, elle a…

— Je sais, coupa-t-il. Je vais y réfléchir. Continuez vos analyses, je veux un rapport détaillé : taux de leucocytes, d'érythrocytes, d'albumine, d'acide urique, de prothrombine, tout.

— Cela va me prendre des heures, se plaignit le médecin.

— Raison de plus pour vous y mettre immédiatement, rétorqua Ruan en tournant les talons.

Il s'appuya contre le mur du couloir, perdu dans ses pensées. Ylana Schmidt… Elle était, il est vrai, la meilleure dans son domaine. Mais elle était également sa compagne depuis plus de deux ans. Et à peine aurait-elle mis un pied dans la zone de quarantaine que tous ses collègues se dépêcheraient de l'informer que la jeune employée ECO avait été gardée aux DMRS sur sa demande. Ylana n'apprécierait guère…

Mais avait-il le droit de transformer cela en affaire personnelle ?

Un signal interrompit le cours de ses pensées : une transmission radio attendait une confirmation de sa part.

— Monsieur Paso ?

Il s'agissait de Yulia, sa secrétaire particulière. Ruan se demanda pourquoi elle le contactait ; en son absence, les tâches administratives étaient gérées par son adjoint, le docteur Warner.

— J'ai ici quelqu'un qui aimerait vous voir, fit-elle. Il s'est présenté sous le nom de Lucas Omen. Dois-je lui dire que vous êtes absent ?

— Non, je vais le recevoir d'ici une demi-heure dans mon bureau. Faites-le patienter.

***

Ruan entra dans son bureau. Un homme aux cheveux noirs lui tournait le dos, absorbé par la contemplation de la ville qui s'étalait à ses pieds.

— Tu as une vue magnifique, depuis là. Pour un peu, je serais jaloux…

— Bonjour Lúka. Je t'attendais plus tôt.

— Je t'ai manqué ?

— Enormément, répliqua Ruan d'un ton sec.

— Oh, je vois que tu n'es pas d'humeur à plaisanter…

L'homme se retourna et lui sourit. Ses yeux verts pétillèrent de malice, et il s'assit dans le fauteuil de Ruan. Celui-ci fronça les sourcils, mais ne broncha pas. Il prit place en face de lui.

— On l'a trouvée, annonça-t-il. Elle est très faible, mais son état semble s'être stabilisé.

— Pour l'instant. Cela ne durera pas.

— Tu avais mentionné un virus, avança Ruan.

— Oui, tes employés ont sans doute remarqué que son sang coagulait de manière anormale…

— On m'en a parlé.

— Eh bien c'est un effet secondaire du virus. De sa forme mineure, tout du moins.

— Et ce virus est contagieux ?

— Extrêmement…

Ruan blêmit, songeant à la jeune Ludméa.

— … mais sous sa forme sévère uniquement, continua Lúka après quelques instants, amusé par le trouble de l'homme. Pour le moment, le virus n'est transmissible que par contact sanguin. Mais d'ici quelques semaines, il se transformera et pourra se propager dans l'air et dans l'eau. Cette forme-là est contagieuse à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, et mortelle à cent pour cent. Elle a également des effets secondaires plutôt intéressants, ajouta-t-il avec un petit air mystérieux.

— Un virus qui change de forme ? C'est ingénieux, remarqua Ruan.

— N'est-ce pas ? fit Lúka, un sourire aux lèvres. C'était un de mes premiers. Les suivants sont beaucoup moins sympathiques.

Un silence inconfortable s'installa. Ruan passa la main dans ses cheveux blonds, un peu nerveux. Il n'avait jamais vraiment aimé Lúka, et chaque rencontre ne faisait qu'accentuer la sensation de malaise qu'il éprouvait en sa présence.

— Son sang contient une autre forme d'hémoglobine, commença-t-il pour rompre le silence.

— Oh, vous n'en êtes que là dans vos analyses ? Ce n'est même pas drôle. Je m'attendais à ce que vous ayez déjà déterminé la structure de cette molécule… Enfin, j'imagine que l'on ne doit pas espérer grand-chose d'une civilisation T1, soupira-t-il.

— Tu n'avais qu'à l'envoyer sur Alpha, rétorqua Ruan. Tu aurais certainement eu toutes les analyses que tu voulais.

Le sourire de Lúka s'agrandit.

— Non… Cette planète convient parfaitement à mes plans.

— Est-ce qu'il y a un vaccin contre le virus ? demanda Ruan.

Il n'appréciait guère la tournure que prenait la conversation, et le sourire carnassier de Lúka le mettait mal à l'aise.

— Bien sûr ! Il existe deux vaccins, en réalité. Un contre la forme mineure, et un contre la forme majeure. Malheureusement, vous ne découvrirez aucun antiviral à temps. Cette femme va donc mourir d'ici peu. Mais ce n'est pas bien important, n'est-ce pas ? La seule chose qui compte, c'est les jumeaux.

— Qu'est-ce qu'ils ont de spécial, ces bébés ? La mère est bien plus intéressante, rétorqua Ruan.

— Tu veux parler de ses six doigts et de ses branchies ?

— Des… branchies ?!!

— Voyons, Ruan. Qu'est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ? Tu ne vas pas me dire que tes médecins ne l'ont pas examinée… Un sujet d'étude aussi parfait !

— Ils l'ont sûrement fait… J'ai été un peu débordé.

— Débordé au point de ne pas t'intéresser à la découverte la plus importante de ce siècle ?

— Tu viens de dire que la mère n'était pas importante, répliqua Ruan.

Lúka éclata de rire. Il saisit une feuille de papier et la plia. Ruan le regarda faire, perplexe.

— Les jumeaux sont très importants, fit Lúka. Ta mission est de veiller à ce qu'il ne leur arrive rien. J'espère que je peux compter sur toi.

— Pourquoi moi ? demanda Ruan.

— Parce que ton père était l'ami de mon père, répondit Lúka.

Il pliait toujours sa feuille, laquelle commençait à prendre l'apparence des boulettes de papier qui gisaient dans la corbeille.

— Les vaccins pour le virus, tu as l'intention de me les donner ? s'impatienta Ruan.

— Non, bien sûr ! Si tes collègues ne sont pas capables de résoudre un problème aussi simple, il faudra songer à les remplacer par quelques personnes plus compétentes.

— Donc, tu vas laisser mourir cette femme, avança-t-il.

— Sa mission est terminée, elle ne sert plus à rien.

— Mais imagines-tu le trésor qu'elle représenterait pour la science ?

— Oh, j'imagine, oui.

— Et tu vas la laisser mourir quand même ?

— Oui.

— Et si on la sauve ?

Lúka ne répondit pas, les yeux rivés sur son pliage. Ruan détourna le regard et soupira.

— Si tu es venu me voir pour admirer le panorama et faire des boulettes de papier, je…

— Tu donneras ça à la femme, coupa-t-il.

Il lui tendit une rose en papier. Ruan ne put s'empêcher d'admirer le pliage : jamais il n'aurait pu imaginer que quelqu'un comme Lúka puisse faire quelque chose d'aussi joli et d'inutile.

— Très bien. J'attendais un peu plus de ta visite, même si ta boulette de papier est très belle. Mais tu m'excuseras, j'ai du travail.

Lúka se releva et il fit de même. Ruan le dominait de quelques centimètres, ce qui n'était pas pour lui déplaire.

— Moi aussi, j'attendais un peu plus de cette visite, Ruan. Mais ce n'est pas grave, je reviendrai. J'espère juste que tu te montreras un peu plus coopératif. N'oublie pas de transmettre mon petit cadeau, ajouta-t-il en faisant un petit signe de tête en direction de la rose en papier posée sur le bureau.

Il quitta la pièce, et Ruan se laissa tomber dans son fauteuil avec un profond soupir. Il ne lui restait plus qu'à demander à Ylana de s'atteler à l'étude de ce virus. Et à apprendre la nouvelle à Ludméa…



[1]kilo-AUMa : [kilo-oma]. n. m. (1 AT ; de kilo- et AUMa). Unité de masse valant mille AUMa (abrév. kAUMa).

AUMa [oma]. n. m. (1 AT ; symbole de l'alphian universal mass unit). Unité principale de masse. 1 AUMa correspond à un gramme.