CHAPITRE II
Ludméa Eisl sauta de la navette, et se retourna pour prendre son sac, que lui tendait un collègue. Elle l'attacha machinalement sur son dos, son regard balayant déjà la petite clairière, évaluant les dégâts. Des branches brisées jonchaient le sol, et plusieurs arbres étaient tombés, mais dans l'ensemble, le secteur était bien moins touché que ce qu'elle s'était imaginée. On avait même peine à croire qu'une tempête de force quatre y avait sévi quelques heures auparavant. L'air était lourd, humide et frais, cependant, il n'y avait plus le moindre souffle de vent.
Le responsable d'équipe leur avait donné les dernières instructions dans la navette. Apparemment, les unités militaires leur avaient ordonné de quadriller la région à la recherche de quelque chose d'inhabituel. Les coordonnées qu'ils leur avaient communiquées couvraient plusieurs hectares, et même quatre équipes ne seraient pas de trop… Ils en auraient pour la journée, s'ils avaient de la chance.
Une équipe de militaires était déjà sur place depuis l'aube. Leurs navettes étaient plus lourdes, plus solides, et ils avaient pu braver la tempête. Mais cela ne les avait pas avancés à grand-chose : ils cherchaient depuis quatre heures déjà, et n'avaient encore rien découvert.
D'après ce que Ludméa avait compris, un champ électrique très puissant avait été décelé dans ce secteur de la forêt de Gonara. Son origine était inconnue, mais intéressait au plus haut point le département militaire. Il déréglait tous les appareils, brouillait les signaux. Les détecteurs que les militaires avaient amenés ne servaient à rien, et ils en étaient réduits à fouiller méticuleusement buissons et fourrés.
La jeune femme, après un dernier regard à ses collègues, prit la direction du secteur qu'elle devait analyser, perdue dans ses pensées. Avant de la laisser monter dans la navette, Curtis l'avait retenue dans son bureau. Pendant cinq bonnes minutes, il l'avait enjointe à la plus grande prudence, et lui avait formellement interdit de faire quoi que ce soit de contraire aux règles de sécurité. Ce qui, selon elle, était totalement absurde, vu qu'en premier lieu, se rendre à Gonara si tôt après la fin de la tempête n'était pas seulement contraire aux règles de sécurité, c'était dangereux. Elle avait failli lui en faire la remarque, mais s'était ravisée. Curtis n'avait pas l'air d'humeur à plaisanter. Alors elle avait acquiescé, avant de filer rejoindre le reste de son équipe.
Pourquoi elle ? Certes, elle était la plus jeune, mais jamais encore il n'avait eu à se plaindre de sa manière de travailler. Elle était toujours ponctuelle, avait réussi tous ses tests d'évaluation, n'avait jamais créé de problèmes.
Les sourcils froncés, les yeux rivés à sa carte électronique, elle arriva bientôt au centre du secteur qui lui avait été attribué, marmonnant encore son indignation. Elle leva la tête, et soupira. Une bonne partie de la zone qu'elle devait couvrir consistait en une paroi rocheuse. Et le reste n'était qu'arbres arrachés, branches brisées, flaques spongieuses. On aurait dit que tout avait été rasé. Elle maudit Curtis entre ses dents, puis se mit au travail.
Une heure plus tard, sa combinaison verte avait tourné au brun, et ses cheveux blonds étaient couverts de cendres. Ses yeux rougis, irrités par la fumée qui s'échappait encore de quelques restes de bois calciné, lui faisaient mal, et les frotter constamment du dos de la main n'arrangeait rien. Pester contre Curtis était devenu une véritable litanie, et elle commençait à envisager le meurtre, lorsque quelque chose attira son regard…
Un petit morceau d'étoffe couvert de boue, à demi caché par les feuilles, était accroché à une branche. Étonnée, elle s'en saisit, et l'observa longuement. Cela ne ressemblait à rien de ce qu'elle connaissait. La matière était très souple, légèrement élastique, et prenait d'étranges reflets argentés à la lumière. Elle le frotta entre ses doigts, et la boue s'en détacha. Le tissu était gris clair, et aucun maillage n'était apparent. Cela ressemblait un peu à du plastique, mais un plastique très fin, parfaitement déformable… De toute manière, quoi que ce soit, cela n'avait pas sa place dans une forêt, à deux cents kAULs de toute habitation.
Ludméa décrocha la radio attachée à sa ceinture, et allait prévenir son supérieur de sa découverte, lorsqu'elle entendit un gémissement. Elle tendit l'oreille, puis secoua la tête. Ce n'était sans doute que le cri d'un animal. Pourtant, cela semblait tellement humain ! Elle fourra le morceau d'étoffe dans sa poche, et attendit. Bientôt, le gémissement se produisit à nouveau. Il venait de la paroi rocheuse, à peine une dizaine de mètres plus loin. Et cette fois, elle en était certaine, il n'avait rien d'animal…
Un tronc s'était abattu contre la petite falaise, et elle s'en servit pour grimper jusqu'à l'anfractuosité qui s'ouvrait entre les rochers. Un instant, elle se rappela les paroles de Curtis : ne rien faire qui soit contraire au règlement. Mais elle balaya cette pensée : le cri était indéniablement humain, et si quelqu'un était blessé, elle devait le secourir.
***
La jeune femme, le front baigné de sueur, les poings crispés, tentait de se redresser, gémissant sous l'effort.
Elle avait fini par sombrer dans un sommeil agité, mais s'était réveillée quelques minutes plus tôt, certaine qu'elle n'était plus seule. Au loin, elle entendait des voix…
Elle voulait crier, signaler sa présence, cependant, elle avait à peine la force de garder les yeux ouverts… Les larmes coulaient sur ses joues, et le désespoir la gagnait lentement. Ces gens, ils ne pouvaient pas la laisser là !
Soudain, elle aperçut un visage féminin à l'entrée de la grotte. Le cœur battant la chamade, elle voulut tendre un bras vers l'inconnue, mais ses forces l'abandonnèrent. La femme lui parlait, à toute vitesse, dans une langue qu'elle ne comprenait pas. Impuissante, elle la regarda ressortir de la petite grotte et l'entendit s'éloigner.
Elle essaya de rester calme, de se dire que cette femme allait sans doute revenir, pourtant, elle ne parvint pas à empêcher la panique de la gagner.
Son ventre n'était que douleur, et sa gorge était en feu. Elle mourait de soif, mais ne parvenait pas à atteindre la petite flaque boueuse à l'entrée de la grotte. Le sang cognait sous ses tempes en lourdes pulsations douloureuses, elle sentait le sol tanguer sous son corps. Elle savait qu'elle était sur le point de perdre conscience.
Enfin, elle entendit des bruits de pas, et bientôt, la femme fut près d'elle à nouveau, accompagnée d'un homme. Celui-ci lui parla, mais elle ne comprit pas ce qu'il voulait. Finalement, il passa ses bras sous son corps, et commença à la déplacer. Elle poussa un long gémissement alors que la douleur explosait dans son ventre. Un voile noir recouvrit peu à peu ses yeux, et tout s'effaça.
***
— Elle a perdu connaissance ! s'exclama Ludméa, paniquée.
Son collègue ne répondit pas et continua de tirer la femme à lui, redoublant de précautions.
— Ludméa, je vais avoir besoin d'aide, ordonna-t-il.
Aussitôt, la jeune femme se faufila hors de la grotte et, après un dernier regard à l'inconnue inconsciente, se laissa glisser le long du tronc d'arbre. Elle sortit sa radio, et essaya en vain d'appeler ses collègues. La fréquence était brouillée, sans doute à cause du fort champ électrique. Elle soupira, et se mit à courir.
Elle buta presque contre Tom, son chef d'équipe.
— Ludméa ? Qu'est-ce qui te prend de…
— Tom, écoute, il faut que tu viennes tout de suite avec moi, coupa-t-elle.
Il fronça les sourcils et ouvrit la bouche pour lui demander des explications, mais la jeune femme repartait déjà. Il secoua la tête et la suivit.
En moins d'une minute, ils furent à nouveau sur place, et Tom évalua la situation en un instant. Il aida Franz à faire descendre la jeune femme inconsciente, prenant garde à ne pas faire de gestes brusques, puis l'allongea sur le sol.
— Il nous faut des secours, décréta-t-il.
Il prit sa radio, et rencontra le même problème que Ludméa. Il jura entre ses dents, et se tourna vers ses collègues. Tous deux le regardaient d'un air inquisiteur, attendant ses ordres.
— La radio ne marche pas. Il va falloir aller chercher la navette et l'emmener nous-mêmes au Centre Médical.
— J'y vais, décréta Franz, après un coup d'œil à Ludméa.
Cette dernière lui sourit et s'agenouilla auprès de la jeune femme, écartant doucement les mèches de cheveux trempées de sueur qui barraient son front livide.
— Reculez tout de suite ! Je ne veux personne à moins de cinq mètres de cette femme !
Ludméa sursauta, mais obéit sur le champ. Elle se retourna : un groupe de militaires venait de les rejoindre. Celui qui avait parlé fit quelques pas dans sa direction.
— Vous, vous n'allez nulle part, fit-il en désignant Franz.
Celui-ci se figea. On ne discutait pas les ordres des militaires.
— Cette femme a besoin de soins, commença Ludméa.
L'autre tourna lentement son regard vers elle et la dévisagea avec mépris. Elle rougit.
— Il faut l'emmener au Centre Médical, insista-t-elle. Nos radios ne fonctionnent pas, il faut…
— Qui est le responsable, ici ? coupa-t-il.
— C'est moi, répondit Tom. Tom Cordey, matricule 300-11-25-LAM-1-ECO-1.
— Faites-en sorte que cette jeune demoiselle n'ouvre plus la bouche, Cordey. Je ne veux plus l'entendre.
Ludméa sentit la colère l'envahir. Franz, qui l'avait rejointe, posa une main sur son épaule.
— Calme-toi, chuchota-t-il. Cela ne peut qu'empirer les choses.
Bouillonnant de rage, elle décida tout de même de suivre les conseils de son collègue, et reporta toute son attention sur la jeune femme inconsciente.
Celle-ci avait à peine remué depuis qu'ils l'avaient allongée sur le sol. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration irrégulière, mais son visage restait vide d'expression. Elle devait être proche de son terme, et le sang qui maculait sa combinaison n'augurait rien de bon.
Les militaires s'étaient rapprochés, et ils parlaient à voix basse en jetant de brefs coups d'œil à la jeune inconnue. Le responsable de l'unité militaire saisit sa radio, et Ludméa soupira. Ils perdaient du temps ! Cette femme devait être hospitalisée de toute urgence ! Elle leur avait pourtant dit que les radios ne fonctionnaient pas !
Pourtant, sous son regard incrédule, l'homme réussit sans peine à établir un contact. Il débita une série de chiffres et de mots lui paraissant complètement aléatoires, mais qui avaient sans nul doute un sens pour son interlocuteur.
— On l'emmène aux DMRS[1], annonça-t-il. La navette est en chemin.
Les DMRS ?!! Ludméa faillit ouvrir la bouche pour protester, et Tom fronça les sourcils. Il secoua la tête. La jeune femme soupira, puis haussa les épaules.
Un long silence s'installa, et tous les regards tombèrent peu à peu sur l'inconnue couchée sur le sol. Lentement, l'étonnement les gagna. Les sourcils se fronçaient, les yeux s'écarquillaient à mesure qu'ils détaillaient la jeune femme.
Sous la boue, la peau était pâle, presque diaphane. Les mains, bien visibles, étaient brunes de terre et de sang séché, mais tous pouvaient nettement compter six doigts. Et la combinaison se tendait sur un ventre démesurément gonflé.
Les militaires se mirent à chuchoter entre eux. Ludméa contenait sa colère à grand peine. Cette femme avait besoin de soins, et ils la laissaient là, allongée dans la boue ? Personne ne vérifiait son pouls, personne ne tentait de voir si elle était blessée. Non. Ils se contentaient de la fixer sans bouger !
Enfin, après ce qui leur sembla une éternité, la navette des DMRS arriva. Elle ne pouvait poser dans la clairière à cause des arbres abattus et de la paroi rocheuse, et survola le secteur à basse altitude à la recherche d'un lieu d'atterrissage plus favorable.
Sur ordre de leur responsable, deux soldats allèrent à sa rencontre, et ne tardèrent pas à revenir, chargés d'un brancard. Ils le tendirent à Franz et Tom, leur ordonnant d'y placer la jeune femme.
Les deux hommes la soulevèrent avec précaution et l'y allongèrent. Elle remua un peu, et un faible gémissement franchit ses lèvres.
— Maintenant, emmenez-la dans la navette.
Le responsable de l'unité militaire supervisait l'opération de loin, les sourcils froncés.
Ludméa suivit ses collègues qui se dirigeaient vers la navette, et personne ne la rappela à l'ordre. Elle jeta un coup d'œil derrière elle, et se rendit compte que les militaires ne bougeaient pas. Visiblement, ils n'avaient aucune intention de les escorter. Elle n'allait certainement pas s'en plaindre.
Au lieu de l'armada de médecins à laquelle elle s'était attendue, il n'y avait qu'une seule personne dans la navette. L'appareil était piloté automatiquement, ce qui n'était pas inhabituel, mais un peu surprenant après la tempête qui venait de faire rage.
L'unique occupant de la navette était vêtu d'une grosse combinaison jaune et d'un masque couvrant complètement son visage. Ludméa lui lança un regard étonné, mais il ne prononça pas un mot. Franz et Tom placèrent le brancard dans la navette, et il se pencha sur la jeune inconnue pour vérifier ses constantes. Il plaça un masque à oxygène sur son visage et sa respiration se régularisa. Ludméa sentit le soulagement l'envahir. Cette femme était entre de bonnes mains.
La porte se verrouilla, et la navette décolla. Franz, qui était près du hublot, poussa une exclamation de surprise.
— Regardez ça ! s'écria-t-il.
Sur plusieurs centaines de mètres, tous les arbres avaient été arrachés. À mesure que la navette prenait de l'altitude, la forme se précisa : un immense disque, dont le centre se confondait presque avec la clairière où ils avaient trouvé la femme.
— Qu'est-ce qui a pu créer une chose pareille ? s'étonna Tom.
— Une explosion ? proposa Franz.
Tom secoua la tête.
— Non, les arbres n'avaient pas l'air endommagés. Déracinés, brûlés, oui. Mais si une explosion s'était produite, je peux t'assurer que les arbres n'auraient plus été là pour en témoigner… En plus, vu le diamètre de cette… cette chose, il aurait fallu une explosion de très grande puissance. Les limites du cercle ne seraient pas si nettes…
Ludméa ne les écoutait déjà plus. Le bras de la jeune inconnue avait glissé du brancard et pendait dans le vide. Elle prit sa main dans la sienne, un instant déroutée par la présence du sixième doigt.
— Ne t'inquiète pas, tout ira bien. Tu es sauvée, murmura-t-elle.
***
Les soldats regardèrent s'éloigner la navette, puis se tournèrent vers leur chef, attendant ses instructions.
Il s'était éloigné de quelques pas et poursuivait une conversation radio très animée. Le champ électrique semblait avoir disparu, et personne ne pouvait l'expliquer. Les détecteurs fonctionnaient à nouveau parfaitement, même s'ils étaient désormais inutiles.
Enfin, le responsable de l'unité rejoignit ses hommes.
— On se replie, ordonna-t-il. Notre mission est terminée.
Il transmit l'information à toutes les équipes militaires dispersées dans les environs, puis prit la direction des navettes, plongé dans ses pensées. Cette femme ne pouvait être la source d'un champ électrique pareil, c'était totalement inconcevable. Ils avaient pourtant fouillé le secteur et n'avaient rien remarqué de particulier. Ils avaient dû manquer un détail, c'était la seule explication possible. Mais les ordres étaient les ordres. La mission était terminée.
***
À quelques pas de la grotte, cachée au cœur d'un buisson épineux, une sphère d'une dizaine de centimètres de diamètre luisait faiblement, sa surface sombre parcourue de reflets changeants, presque liquides.
Après une dernière pulsation, elle disparut dans un éclair de lumière.
***
Ruan Paso avait tenu à être présent pour l'atterrissage de la navette, et avait dû revêtir une combinaison de protection. La saison chaude était bien avancée, et sous le soleil de midi, l'air devenait étouffant. Il se serait volontiers passé de l'épaisse couche imperméable, et attendait le dernier moment pour rabattre le masque sur son visage.
Même s'il savait qu'ils ne risquaient rien, il se devait de montrer l'exemple. Moins de cinquante ans auparavant, trois enfants avaient été trouvés sur Gamma. Leur identité était restée un mystère, mais personne ne s'était méfié. Peu de temps après, la plupart des habitants étaient morts, terrassés par un virus d'origine inconnue. Une enquête avait fini par révéler une attaque d'origine Torienne. En temps de guerre, on ne prenait jamais assez de précautions.
Ruan observa discrètement les autres hommes présents : Parker, droit comme un i, les yeux rivés vers l'horizon, impassible. Doyle, apparemment serein, mais la bouche agitée d'un tic nerveux. Le colonel Lewis, perdu dans ses pensées, un pli soucieux barrant son front. Heinrich, qui passait et repassait ses doigts dans ses courts cheveux blonds, un sourire aux lèvres. Feigl, l'air sombre, comme d'accoutumée…
Il détourna les yeux, agacé. Si ça n'avait tenu qu'à lui, il n'aurait emmené que Parker et Doyle, les deux soldats. Lewis était trop intelligent. Quant aux médecins, ils avaient une fâcheuse tendance à éprouver ses nerfs.
Il soupira et glissa deux doigts dans le col de sa combinaison pour laisser entrer un peu d'air, sans beaucoup de succès. Autour de lui, les hommes commençaient également à s'impatienter. Parker avait reporté son attention sur quelques gravillons, qu'il déplaçait de la pointe de sa botte, et Doyle semblait trouver cela absolument fascinant.
— Vous leur faites faire une visite guidée, colonel ? ironisa Ruan, se tournant vers Lewis.
Ce dernier sursauta, et fronça les sourcils.
— Je vous demande pardon ?
— La navette… Cela fait cinq bonnes minutes qu'elle devrait être là.
— N'oubliez pas qu'elle est en pilotage automatique… Les limitations sont…
— La voilà ! s'écria Heinrich, un sourire extatique sur son visage rond.
Ruan échangea un regard lourd de sens avec Lewis. Le colonel secoua doucement la tête. Lui aussi aurait aimé pouvoir se passer de la présence des deux médecins.
Ils rabattirent les masques sur leur visage et s'approchèrent de la navette dès que les moteurs se turent. La porte coulissa lentement…
***
Tom Cordey fut le premier à descendre. Il eut un instant d'hésitation en voyant les six hommes en combinaison, puis se ressaisit. Il aurait dû s'y attendre, après tout ce qui s'était passé.
Franz le rejoignit, l'étonnement se lisant sur son visage.
— On dirait que les ennuis commencent, murmura-t-il à Tom.
Ce dernier se contenta d'un hochement de tête. Les choses étaient en train de prendre une tournure qu'il n'appréciait guère…
Les hommes en combinaison s'approchèrent d'eux, et deux d'entre eux entrèrent dans la navette.
— Votre matricule ? demanda un des hommes.
— Tom Cordey, matricule 300-11-25-LAM-1-ECO-1, responsable ECO 4.
— Franz Gardner, matricule 311-03-09-LAM-1-ECO-1.
L'homme sembla se désintéresser d'eux, comme ses collègues sortaient de la navette, entourant le brancard sur lequel la jeune inconnue était allongée, plus pâle que jamais. Ludméa les accompagnait, les yeux rivés sur elle, l'air inquiet.
— Mademoiselle, veuillez vous éloigner, la pressa un des hommes.
Elle se tourna vers lui et sembla hésiter. Tom lui jeta un regard appuyé, et elle recula.
— Quel est votre matricule ?
— Ludméa Eisl, 320-09-17-LAM-2-ECO-1, répondit-elle machinalement, les yeux à nouveau fixés sur la jeune femme.
Quatre des hommes en combinaison étaient en train de ramener le brancard à l'intérieur du bâtiment.
***
Ruan ne pouvait quitter la jeune employée ECO du regard. Dès l'instant où elle était sortie de la navette, ses cheveux blonds en bataille, le visage maculé de boue, il n'avait plus eu d'yeux que pour elle. Il ne la trouvait pas jolie, il n'avait même pas envie de lui parler, mais une impression bizarre l'avait envahi lorsqu'il l'avait vue. Cela le dérangeait au plus haut point. Il la dévisageait, tentant de comprendre pourquoi elle le mettait mal à l'aise, cependant, rien n'y faisait.
Le colonel Lewis se tourna vers lui et lui fit un signe discret. Il prit une grande inspiration pour se remettre les idées au clair. À présent, il fallait interroger les trois employés ECO. Et décider de leur sort…
— Où est-ce qu'ils nous emmènent ? demanda Ludméa à voix basse, se rapprochant instinctivement de Franz.
— Aucune idée. Ces combinaisons, ça ne me plaît pas…
— Dans le meilleur des cas, ils nous placeront en quarantaine, lâcha Tom d'un air sombre.
— Le meilleur des cas ? Qu'est-ce que tu veux dire ? s'alarma Franz.
— Vous ! fit un des hommes en combinaison en désignant Tom. Suivez-moi.
Tom s'exécuta sans beaucoup d'entrain. Ludméa et Franz échangèrent un regard paniqué.
— Où l'emmenez-vous ? s'écria la jeune femme.
— Il va être interrogé, répondit un des hommes. Vous allez tous être interrogés.
Il partit avec Franz, et Ludméa se retrouva seule avec le dernier homme. Elle blêmit.
— Vous n'allez pas nous faire de mal, hein ? Vous allez juste nous interroger, n'est-ce pas ?
L'homme ne répondit pas et la peur l'envahit. Il ouvrit une porte, et ils entrèrent dans une petite pièce aux murs blancs. Ludméa alla s'asseoir sur la chaise qu'il lui désignait, le visage défait.
Ruan dévisagea la jeune femme sans vergogne. De toute manière, elle ne pouvait pas s'en rendre compte. Pour la première fois, il fut heureux de porter le lourd masque de protection.
Elle n'était pas si mal, après tout. Bien sûr, les traces de boue sur ses joues ne l'avantageaient guère, mais elle avait de beaux yeux bleus. Un bleu très vif, un peu comme la couleur du ciel.
Elle s'était crispée et ne cessait de jeter de brefs coups d'œil vers la porte.
— Mademoiselle Eisl, c'est bien ça ?
Elle hocha la tête, tendue.
— Racontez-moi ce qui s'est passé, ordonna-t-il. Essayez de vous souvenir de tous les détails.
La jeune femme soupira et leva les yeux vers le plafond, les sourcils froncés.
— L'équipe ECO a détecté une anomalie électrique, cette nuit, commença-t-elle. Je crois que c'est l'unité militaire qui a demandé une inspection détaillée du secteur concerné. Les navettes nous ont emmenés là-bas, et nous avons fouillé l'endroit. Les détecteurs ne fonctionnaient pas, sans doute à cause du champ électrique, et nous nous sommes séparés pour les recherches. J'ai trouvé ça, fit-elle en sortant un morceau de tissu de sa poche.
Ruan s'en empara, et le retourna entre ses doigts. Ses gants ne lui permettaient pas une inspection minutieuse, toutefois, il n'avait pas besoin de le toucher pour savoir que sa surface était parfaitement lisse. Il sortit un sachet transparent de sa poche et l'y glissa.
— C'est un morceau de sa combinaison, précisa-t-elle.
L'homme hocha la tête en silence, et lui fit signe de continuer son récit.
— J'ai entendu une sorte de gémissement, qui venait d'une petite grotte dans la paroi rocheuse. J'ai grimpé, et je l'ai vue…
Elle se tut, les yeux perdus dans le vague. Ruan l'observa attentivement. Elle était touchée, c'était évident.
— J'ai appelé Franz, mon collègue. Il ne pouvait pas la sortir de la grotte tout seul. J'ai pris ma radio pour demander des renforts, mais elle ne fonctionnait pas. Ce champ électrique brouillait tous nos appareils…
Ruan esquissa un petit sourire. Elle était bien naïve…
— J'ai été chercher Tom, et ensemble, ils ont pu la dégager. Ils l'ont couchée sur le sol, et les militaires sont arrivés… Ils ont appelé votre navette, et on l'a mise sur le brancard. Voilà, conclut-elle. Je peux m'en aller, maintenant ?
— Vous n'avez rien remarqué d'autre ? Un détail qui vous aurait frappée ? Quelque chose ?
— Vous l'avez vue, rétorqua-t-elle. Les détails, vous ne risquez pas de les manquer.
Ruan se mit à rire, et elle lui lança un regard peu aimable.
— Vous trouvez ça drôle ? Vos hommes l'ont laissée sur le sol, ils nous ont interdit de nous approcher d'elle !
— Ce ne sont pas mes hommes. Et ils ont fait ça pour votre bien, ajouta-t-il. Vous n'avez pas l'air de réaliser que nous sommes en guerre, Mademoiselle Eisl.
— Nous ne sommes plus en guerre, répliqua-t-elle. La guerre s'est terminée en 308.
— Nous n'avons pas réussi à prendre Toria. Cela ne veut pas dire que les conflits ont cessé. Tant que nous ne sommes pas en temps de paix, nous sommes en guerre.
— Qu'est-ce que ça change ?
— Vous n'êtes guère méfiante. Heureusement que vous n'êtes pas à la tête du département de la Défense, se moqua-t-il.
Elle fronça les sourcils, mais ne répondit pas. Un instant, elle avait oublié sa délicate situation, cependant, cela ne risquait plus de se produire. Elle se tiendrait silencieuse.
— Donc, aucun détail dont vous voudriez me faire part ? insista Ruan.
— Rien du tout.
— Très bien. À présent, je vais vous expliquer ce qui vous attend.
***
La quarantaine ! Pour une durée indéterminé ! Qu'allait-elle faire ?!! Et toutes ces histoires de virus… Elle avait touché l'inconnue. Cet homme avait raison, elle était bien naïve… Elle comprenait maintenant pourquoi les militaires ne s'étaient pas approchés d'elle, pourquoi ils avaient ordonné à Franz et Tom de la porter jusqu'à la navette, pourquoi celle-ci était pilotée automatiquement, pourquoi le médecin portait une combinaison…
Tom, Franz et elle avaient été en contact avec cette femme. Ils représentaient tous trois un danger potentiel pour le reste de la population. La combinaison dont l'homme qui lui faisait face était vêtu ne servait pas à le protéger de l'inconnue, mais d'elle !
— Mademoiselle Eisl, il ne s'agit que d'une hypothèse, tenta-t-il de la rassurer. Pour l'instant, nous ne sommes sûrs de rien. Il est très probable qu'il n'y ait aucun danger…
Elle secoua la tête : le champ électrique, les militaires, toutes ces précautions… Plus elle y pensait, plus la peur s'insinuait en elle. Cela ressemblait vraiment à une ruse Torienne…
Elle leva les yeux vers l'homme, le visage livide, les lèvres tremblantes.
— Je ne veux pas mourir !
— Voyons, ressaisissez-vous ! Cela ne sert à rien de vous inquiéter pour rien.
— Vous avez raison. Je me comporte comme une enfant, je suis navrée, s'excusa-t-elle.
Ruan la regarda : une enfant, elle en était presque encore une. Il avait peut-être été un peu dur avec elle.
— Venez, je vais vous montrer votre chambre. Vous pourrez vous laver et vous changer.
Ludméa hocha la tête et se leva.
— Est-ce que je pourrai la revoir ? demanda-t-elle.
— Revoir qui ?
— Mais elle ! La femme ! Puisque je l'ai touchée, je suis déjà potentiellement contaminée, alors…
Ruan fronça les sourcils. Ce n'était pas ce qui était prévu. D'un autre côté, la quarantaine ne faisait pas partie des plans non plus.
— On verra, conclut-il.
Pour la première fois depuis qu'il l'avait vue descendre de la navette, un sourire se dessina sur ses lèvres, illuminant son visage. Et il comprit enfin d'où venait l'étrange impression qui ne le quittait plus…
***
Le colonel Lewis faisait les cent pas, le visage rouge de colère. Ruan, les bras croisés, s'était adossé au mur et attendait que l'autre se calme.
— Vous aviez des ordres ! cracha Lewis. Mais non, vous n'en faites qu'à votre tête, comme d'habitude ! Je ne sais pas ce qui me retient de faire un rapport !
— Je ne sais pas non plus, rétorqua-t-il.
Lewis s'arrêta et se tourna vers lui.
— Je suis votre supérieur hiérarchique, lui fit remarquer Ruan.
— Vous savez bien que c'est faux, répliqua le colonel. Vous êtes un scientifique, je fais partie de l'unité militaire. Nos fonctions n'ont rien à voir.
— Quel est l'intérêt de faire un rapport, alors ?
— Cette femme… Cette femme devait être interrogée et renvoyée chez elle avec ses collègues, pas mise en quarantaine !
— Elle peut nous être utile, déclara Ruan.
— En quoi ? Elle nous a dit tout ce qu'elle savait ! Elle, et ses deux collègues ! Nous n'avons plus besoin d'eux, cela ne sert à rien de les garder ici ! Vous aviez approuvé le plan !
— J'ai changé d'avis. Cette femme reste ici.
— Le Général ne sera sans doute pas ravi, menaça Lewis.
— Le Général ? Laissez-moi rire. Daniel se fiche totalement de votre avis. Vous croyez sincèrement que de petites rivalités entre collègues l'intéressent ?
— Vous avez désobéi aux ordres, s'obstina le colonel.
— J'ai désobéi à vos ordres, rectifia Ruan. C'est très différent.
Lewis ouvrait la bouche pour répliquer, mais se ravisa. Cela ne servirait à rien. Après tout, il devrait expliquer ses agissements à Dortner, et devant elle, il ferait sans doute moins le malin.
— Que voulez-vous faire de cette femme ?
— Je ne sais pas encore. Mais je vais lui trouver une utilité, ne vous inquiétez pas, ajouta Ruan, un sourire aux lèvres.
Il avait gagné la partie. Lewis ne parlerait pas ; ce n'était pas dans son intérêt.
— Vous me communiquerez le détail des interrogatoires, ordonna-t-il. Surtout celui de… Cordey. Cet homme a l'air d'avoir compris pas mal de choses.
Il tourna les talons et se dirigea vers la porte. Il allait poser la main sur le détecteur, mais arrêta son geste.
— Au fait, commença-t-il. J'étais venu vous dire que les médecins ont fini avec la femme. Nous pouvons aller la voir. N'oubliez pas votre combinaison.
Le colonel Lewis jura entre ses dents, mais lui emboîta le pas.
***
La gifle le surprit. Les yeux écarquillés de stupeur, le jeune homme porta la main à sa joue, effleurant la marque rouge.
— Père ?!!
— Imbécile ! Ils ne pouvaient pas la manquer, c'est bien ce que tu disais, n'est-ce pas ? Ils ne peuvent pas la manquer !
— Mais je ne pouvais pas prévoir cette tempête ! Personne ne sait ce qui s'est passé ! Vent léger, quelques averses, puis beau fixe pour les cinq jours suivants, c'est ce qu'annonçait le Centre ! Tout le monde a été surpris par ce brusque changement de temps !
— Je ne veux pas entendre ça ! Toi, tu aurais dû le savoir ! Cette planète, ces gens… Ce sont des T1 ! Des T1 !!! Tu n'es pas un T1, tu n'as aucune excuse ! Par Newton, ai-je donc passé toutes ces années, dépensé toute cette énergie à t'élever, pour que tu commettes une erreur aussi primitive ? Tu me fais honte !
Le jeune homme baissa les yeux, le visage en feu, les mâchoires crispées de colère. Ce n'était pas de sa faute !
— Père, je vous en prie, murmura-t-il.
— Ils ont failli arriver trop tard ! Elle était à moitié morte, lorsqu'ils l'ont trouvée ! À moitié morte ! Tu crois que je fais tout ça pour m'amuser ? Hein ?
— Je suis désolé…
— Tu peux bien l'être ! J'avais de grands projets pour toi. Pour vous deux. Mais à présent, je me demande si tout cela n'a pas été une erreur… Ma déception est grande, fils. Très grande. Je ne sais pas si je pourrai un jour te confier une autre mission…
— Mais la mission n'a pas échoué ! rétorqua le jeune homme. Les enfants vont bien, et la mère n'est pas importante ! Vous savez bien que je serais intervenu s'il y avait eu le moindre risque pour eux !
Le silence se fit. L'homme regarda son fils : les joues rouges, les commissures des lèvres blanchies, les yeux verts brillant de colère… Il était furieux. Mais pas encore assez…
— Tu es une mauviette, décréta-t-il. Regarde-toi ! Pauvre loque. C'est ça, mon fils ? Tu ne te défends même pas. Tu ne comprends donc rien ? Je ne veux pas d'un faible. Par tous les Nobel, je suis là, en train de t'humilier, de te traîner dans la boue, et tout, tout ce que tu sais me répondre, c'est "Je suis désolé, Père…" Eh bien sache que moi aussi, je le suis. Tu n'es qu'un gamin. Je croyais parler à un homme.
— Vous n'avez pas le droit de dire ça, souffla-t-il entre ses dents. J'ai toujours mené toutes vos missions à bien !
— Ces missions n'étaient pas importantes ! Celle-ci l'était. J'en viens à me demander si tu ne l'as pas sabotée par pure jalousie.
— Vous savez bien que c'est faux ! s'indigna son fils.
— Te confier cette mission était une erreur. Tu as toujours détesté cette femme, n'est-ce pas ? Tu n'es pas prêt.
— Je suis prêt, Père, vous le savez aussi bien que moi, rétorqua-t-il froidement. Et je vous le prouverai.
L'homme sourit. Enfin, il retrouvait le fils qu'il aimait tant. Il posa sa main sur son épaule, mais l'autre se dégagea. Son sourire s'agrandit.
— C'est bien, mon fils. Ne te laisse pas faire. Ne laisse personne diminuer ta valeur.
— La mission sera menée à bien, Père, déclara-t-il avant de lui tourner le dos et de quitter la pièce.
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1. Le vendredi 21 juillet 2006 à 22:58, par Tanamy
2. Le mardi 25 juillet 2006 à 13:56, par Ness
3. Le mardi 22 août 2006 à 13:05, par Nokori
4. Le mercredi 23 août 2006 à 15:09, par Ness
5. Le samedi 2 septembre 2006 à 20:15, par vince
6. Le samedi 2 septembre 2006 à 22:04, par Ness
7. Le mercredi 17 janvier 2007 à 17:45, par marie
8. Le jeudi 18 janvier 2007 à 11:45, par Ness
9. Le jeudi 18 janvier 2007 à 19:24, par marie
10. Le samedi 17 février 2007 à 14:30, par Naraé
11. Le lundi 20 août 2007 à 01:11, par Mélie
12. Le jeudi 6 septembre 2007 à 16:47, par hellspawn
13. Le vendredi 21 septembre 2007 à 17:46, par Noella
14. Le vendredi 5 octobre 2007 à 11:46, par Ness
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