CHAPITRE PREMIER
Cela avait été bien trop facile. Depuis qu'elle avait quitté sa cellule, cette pensée ne cessait de la hanter. Cela avait été bien trop facile. Et à présent, Ils la poursuivaient sûrement, Lui, et Son horrible Fils… Etait-ce un nouveau jeu, pour Eux ? Qu'allaient-Ils faire d'elle lorsqu'Ils l'auraient rattrapée ?
La jeune femme frissonna et regarda autour d'elle. Des arbres… Rien que des arbres, à perte de vue. Et entre les branches, un coin de ciel s'assombrissait : la nuit ne tarderait pas à tomber. Elle devait trouver un abri rapidement.
Fébrile, elle scruta la noirceur de la forêt, espérant apercevoir un chemin, une lueur, un signe de civilisation, mais il n'y avait rien. Elle ferma les yeux et se concentra… Il lui sembla détecter quelque chose. Le signal était très faible, cependant, elle n'avait guère le choix.
Baissant les yeux sur son bracelet, elle sentit le désespoir l'envahir. Où qu'elle aille, Ils la retrouveraient. Découragée, elle jeta un regard en direction du signal. Quelles étaient ses chances ? Quelles qu'elles soient, elles diminuent de seconde en seconde… Elle mordit sa lèvre inférieure, jusqu'à sentir le goût du sang dans sa bouche. Allez, dépêche-toi un peu, prends une décision, ne reste pas plantée comme ça ! Si c'était pour venir t'asseoir au milieu d'une forêt pour Les attendre, ce n'était même pas la peine de sortir de ta cellule !
Finalement, après un dernier regard en arrière, elle s'enfonça dans la forêt…
***
Un point vert se dessina sur l'écran, et un signal retentit. Aussitôt, l'homme se précipita à son poste, abandonnant sa tasse de café encore brûlant.
« Activité énergétique anormale » clignotait au bas de l'image. Les sourcils froncés, il pianota férocement sur le clavier de l'ordinateur, faisant s'étendre sur la totalité des écrans une immense carte de Gonara, la forêt qui recouvrait près d'un quart des Hautes Terres. Aussitôt, un carré lumineux clignota.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? murmura-t-il, secouant la tête. Hé, viens voir ça, Harry !
— Toi aussi, tu viens de recevoir ça ? demanda son collègue. Je me demandais s'il ne s'agissait pas d'un problème dans les circuits…
— Je ne sais pas. Les coordonnées semblent stables. Cela n'a pas l'air d'une activité parasite. Mais une énergie pareille ? C'est impossible. Rien ne peut produire un tel champ !
— Le Centre Météorologique vient d'annoncer un brusque changement de temps. Il semblerait qu'une tempête de force quatre se prépare, l'informa Harry.
— Force… quatre ?
— Je sais, moi aussi je me suis demandé s'ils ne se payaient pas notre tête. Mais non. Ils sont absolument certains de leurs mesures, expliqua-t-il.
— Tout de même, force quatre… Les habitants ont été prévenus ?
— Je crois qu'ils s'apprêtent à donner l'état d'alerte… Oui, ils viennent de commencer une transmission…
Il alluma le poste d'holovision.
"…force quatre sur l'échelle de Saffir-Simpson. Ne paniquez pas. La tempête est principalement localisée au centre de la forêt de Gonara, à deux cents kAULs[1] de toute habitation. Nous vous demandons de ne pas quitter vos appartements, d'éviter d'utiliser les navettes dans la mesure du possible, et surtout, de ne pas paniquer. Des vents violents souffleront sur C1, à partir de la fin de l'après-midi. Je répète, les dégâts seront principalement limités à la forêt de Gonara. Suivez l'évolution de la tempête sur vos écrans, sur la chaîne météorologique.
— C'était Linus Johnson, du Centre Météorologique. Merci de votre attention. Tout de suite, la suite des aventures de Chris et Val, le…"
Harry coupa l'holovision, et fronça les sourcils.
— Je ne sais pas ce que ce champ d'énergie signifie, Curtis, mais nous ne pouvons pas envoyer une équipe là-bas. Pas avec cette tempête.
— C'est évident. Qu'est-ce que tu penses de tout ça, toi ?
— Je pense que pour le moment, le plus important est de se concentrer sur la tempête. Fais un enregistrement de ce signal, on verra bien comment tout cela évolue. Au pire, les équipes vérifieront lorsque tout danger sera écarté. Mais tu sais, les machines sont loin d'être neuves, il peut très bien s'agir d'un artefact lié à la tempête, avança Harry. Tu devrais envoyer un message à ECO2, et leur demander confirmation de l'anomalie. Ainsi, nous serons fixés.
Curtis hocha la tête, et s'exécuta. Puis, il commanda un suivi informatique de l'évolution du champ énergétique. Enfin, il se remit au travail. Avec cette soudaine tempête, il y aurait sans doute d'immenses dégâts, dont il faudrait s'occuper au plus tôt. Les équipes ECO ne chômeraient pas…
***
Les heures passaient. La nuit était tombée depuis longtemps, mais la jeune femme continuait à marcher. Le vent froid la glaçait jusqu'aux os, s'infiltrait dans la moindre déchirure de sa fine combinaison d'intérieur. Ses pieds, à peine protégés par ses bottines de latex, trébuchaient et s'accrochaient aux racines qui se tordaient comme des serpents sur le sol boueux, recouvert de feuilles grisâtres. Elle savait qu'elle aurait dû s'arrêter, se mettre à l'abri, cependant, la menace des deux hommes derrière elle était bien trop présente. Ils la suivaient certainement… Quelques minutes auparavant, elle avait cru entendre une voix percer le brouhaha de la tempête. Ce n'était sans doute que le vent, mais cela avait suffi à la convaincre de continuer son avancée. Pour éviter de tourner en rond, elle tentait de percevoir le signal. Toutefois, celui-ci était faible. Et plus elle se concentrait, plus elle sentait ses forces la quitter. Elle ne pouvait se permettre de perdre conscience au milieu de cette forêt. Pas dans son état. Pas avec le monstre et Son fils qui la suivaient…
Les arbres gémissaient, secoués par les rafales du vent rugissant et glacé... Des craquements secs retentissaient un peu partout dans la sombre forêt. La femme vacillait, glissait sur l'herbe traîtresse, manquait parfois tomber. Elle s'accrochait aux troncs mouillés, cherchant à tâtons à se frayer un chemin parmi les épineux buissons et les branches. La pluie déchaînée trempait sa combinaison et glaçait son corps frêle, rendu presque difforme par sa grossesse avancée. Elle avait si froid ! Et ce vent, ce terrible vent qui rugissait dans ses tympans… Oh, pourquoi avait-elle fui, pourquoi ?!!
— Arrête ça tout de suite ! murmura-t-elle, pinçant son avant-bras presque jusqu'au sang. Tu veux qu'Ils te rattrapent, hein ? C'est ça que tu veux ? Tu veux finir comme Nato ? Allez, un peu de courage !
Elle releva la tête, déterminée. Elle y arriverait. Elle ne se laisserait pas abattre. Ils voulaient s'amuser avec elle ? Eh bien elle n'allait pas Leur mener la vie facile. Elle ne se laisserait pas rattraper comme ça !
***
— Curtis, je viens d'avoir une transmission du Centre Météorologique. Ils confirment l'anomalie énergétique.
Curtis rejoignit son collègue, et lut le message qu'il venait de recevoir. Il secoua la tête, perplexe.
— Je ne vois vraiment pas ce que ça peut être… Cela ne peut pas venir de la tempête, et si ça ne vient pas de nos appareils de mesure, alors je n'ai pas la moindre idée de ce qui peut causer ce phénomène…
— Moi non plus. Mais une chose est certaine, les militaires ne vont pas tarder à aller mettre leur nez là-dedans…
— Les militaires ? Pourquoi cela ? demanda Curtis.
— Imagine que ce soit une nouvelle arme Torienne… avança Harry. Ou un vaisseau ennemi… Ou n'importe quoi de non-Alphien…
— C'est vrai, je n'avais pas pensé à cette éventualité.
— Eh bien eux, ils y ont pensé, visiblement…
Il effleura quelques touches de son clavier, et un message apparut à l'écran.
UNITE MILITAIRE 25 A ECO1 : ANOMALIE DETECTEE GONARA SECTEUR 317. VEUILLEZ ENVOYER EQUIPE ET FAIRE SUIVRE RAPPORT.TERMINE.
— Que doit-on faire ? demanda Curtis.
— Rien. On n'envoie pas d'équipe. Avec cette tempête, aucune navette ne peut circuler. Et si nous envoyons des hommes à pied, ils ne seront pas sur place avant une dizaine d'heures au moins, s'ils survivent.
— Entendu. Après tout, s'ils sont pressés, ils n'ont qu'à envoyer une de leurs équipes.
— Je ne doute pas une seule seconde qu'ils l'aient fait… S'ils veulent mettre leurs hommes en danger, c'est leur problème. Les nôtres restent ici.
ECO1 A UNITE MILITAIRE 25 : TEMPETE FORCE 4. IMPOSSIBLE ENVOYER EQUIPE AVANT ACCALMIE. ACCEDERONS A VOTRE REQUETE DES QUE POSSIBLE. TERMINE.
***
Des éclairs transperçaient parfois les ténèbres, et le tonnerre, grondant, faisait trembler le sol sous ses pieds. Elle se retournait sans arrêt, la peur au ventre, craignant qu'Ils ne l'aient retrouvée... Son cœur battait à tout rompre, et elle frissonnait dans l'air lourd et glacial. Les bras croisés sur sa poitrine, elle avançait à l'aveuglette, peinant pour trouver un chemin parmi cette masse de branches et de broussailles. Les épines des ronces lui griffaient les jambes et les arbustes s'accrochaient à sa combinaison, déchirant le tissu fin dont il ne restait plus grand-chose. Elle était si faible qu'elle ne pouvait plus détecter le signal, et ce depuis plusieurs heures déjà. À présent, tout ce qu'elle voulait, c'était trouver un abri et se blottir sur elle-même… Échapper à la pluie, échapper au froid. Et surtout, Leur échapper…
Les rafales de vent, fouettant son visage de gouttes glacées, ralentissaient considérablement sa fuite. Ses mèches rousses, collées à son front, lui tombaient parfois dans les yeux, et elle les chassait, déjà à demi aveuglée par la pluie battante. Elle claquait des dents, et chantonnait doucement, pour se rassurer. Elle était perdue, cela ne faisait aucun doute. Transie de froid et de peur, elle marchait, livide, n'osant penser à ce qui adviendrait d'elle si elle perdait conscience.
Tout à coup, une branche se détacha d'un arbre gigantesque avec un effroyable craquement, et tomba à quelques mètres d'elle, dans un fracas épouvantable qui résonna dans sa tête comme une explosion. Elle hurla, se mit à courir, et se retrouva arrêtée par un massif de buissons, les mains blessées par leurs épines acérées. Tremblante de peur, elle n'osait plus avancer. Autour d'elle, les arbres se dressaient, menaçants, leurs troncs tordus dans un rictus hideux, leurs silhouettes décharnées aux longues griffes tranchant dans la lueur blafarde des éclairs, squelettes noirs et avides... Désespérée, elle se dégagea lentement, les dents serrées pour ne pas crier de douleur.
Son dos la faisait horriblement souffrir, et son ventre, lourd et tendu, l'obligeait à marcher courbée et l'attirait vers le sol. De plus, la faim la tenaillait. Cela devait faire plus d'une douzaine d'heures qu'elle n'avait rien mangé. Depuis sa fuite... Elle n'avait pas pensé à voler des provisions. Sur le moment, la seule chose qui avait compté, c'était Les semer. Jamais elle n'aurait pu imaginer que tout serait si dur. Un peu naïvement, elle avait cru qu'elle trouverait rapidement des gens, et qu'ils la protégeraient. Mais des gens, il n'y en avait pas. Elle était seule face à l'inconnu, une jeune femme sans défense, à quelques jours de son terme... Elle n'aurait jamais dû fuir ! Qu'est-ce qui lui avait pris ? Elle était bien, elle avait un toit au-dessus de sa tête, on la nourrissait... Mais il lui manquait la liberté... Pour elle, et surtout pour ses enfants…
Elle refusait qu'ils deviennent comme le Fils. Cependant, elle savait bien que c'était inéluctable. Il ferait d'eux des monstres, comme tous les autres. Et cela, elle ne pouvait l'accepter. Elle préférerait encore les tuer de ses propres mains. La chair de sa chair, le sang de son sang… Ce n'étaient que des mots. Tout l'amour d'une mère ne pouvait lutter contre le dégoût, ce dégoût qui l'envahissait quand elle voyait ce qu'Il avait fait des autres. Ses enfants vivraient libres, ou ils mourraient.
Elle savait qu'Il n'abandonnerait pas si facilement. Pas après tous les efforts qu'Il avait fait, non. L'avait-Il vraiment libérée, ou était-ce le Fils ? Elle frissonna, craignant la réponse…
Les ténèbres oppressantes se refermaient autour d'elle ; les arbres vacillaient, se précipitaient sur elle avec leurs branches acérées, prêts à la mettre en pièces. La terreur commençait à la gagner, s'infiltrant au plus profond d'elle-même, s'agrippant à chaque fibre de son corps sans jamais la laisser en paix. Cette horrible forêt ne finirait-elle donc jamais ?
Plusieurs fois, elle avait entendu un hurlement strident. Elle s'était persuadée qu'il ne s'agissait que du vent, mais au fond d'elle-même, elle savait bien qu'une femme sur le point d'accoucher était une proie facile. Les animaux sauvages suivaient sans doute sa trace depuis des heures, attendant sa chute…
Elle tâtonnait, s'accrochait aux branches, cherchant un abri, une petite cavité rocheuse ou quelque endroit protégé de la pluie, mais surtout du vent et du froid. Pourquoi était-ce si dur, pourquoi ?
Une douleur fulgurante lui traversa le bas-ventre… Elle se plia en deux en serrant les dents, étouffant un gémissement. La douleur s'atténua, jusqu'à disparaître totalement. Les contractions avaient commencé depuis un peu plus de deux heures, mais elle s'était bercée d'illusions, s'était dit que ce n'était qu'une fausse alerte, qu'elles cesseraient bientôt, refusant d'envisager l'éventualité que l'accouchement puisse se produire plus tôt que prévu, et dans de pareilles conditions... Le Père avait pourtant décrété que les bébés ne naîtraient pas avant huit jours au moins ! Cependant, sa fuite et sa course effrénée dans la forêt n'avaient pas arrangé les choses. Elle devait se rendre à l'évidence, le travail avait commencé.
— Il ne manquait plus que ça, marmonna-t-elle, luttant contre les larmes… C'est vrai que tu avais bien besoin de ça ! Cela ne suffisait pas d'être perdue au milieu de nulle part alors que la tempête fait rage, de ne pas avoir de nourriture, d'être poursuivie, non. Il fallait que les bébés arrivent maintenant !
Elle craqua et se laissa tomber sur le sol, le visage dans la boue, des larmes et de la pluie sur ses joues livides.
— Amène-toi, maintenant ! J'arrête ! Tu es content ? Tu as eu ce que tu voulais ? Viens me chercher, je sais que tu n'es pas loin… Je ne m'enfuirai plus, je te le promets, j'ai appris la leçon, je t'en supplie… J'ai froid, emmène-moi… Ramène-moi à la maison, s'il te plaît !!! gémit-elle, délirant à demi.
Mais personne ne lui répondit, et elle dut se rendre à l'évidence. S'Ils étaient là, Lui ou le Fils, Ils ne l'aideraient pas. Après quelques minutes, elle se redressa et essuya la boue qui coulait dans ses yeux. S'aidant d'une branche basse, elle se releva péniblement, puis continua son interminable marche, ses pieds mouillés et glacés devenus presque insensibles...
Elle avançait tel un robot à présent, sans même regarder où elle allait, sans même essayer de se protéger de l'averse — du déluge, plutôt... Elle avait abandonné tout espoir, et posait un pied devant l'autre, tout en se disant que ce pas-là serait le dernier… Mais elle ne s'arrêtait jamais, son instinct de conservation la poussant à continuer, malgré la faim, malgré la fatigue, malgré la douleur, malgré le vent et le froid…
Soudain, un éclair déchira le ciel noir, et pendant un instant, les ténèbres s'illuminèrent. La jeune femme aperçut une cavité plus sombre sur une paroi rocheuse, non loin de là, et se précipita dans cette direction, arrachant frénétiquement les broussailles et les hautes herbes qui lui barraient le passage, acheva sa combinaison en passant dans un bosquet épineux, manqua glisser dans la boue à plusieurs reprises, mais le roulement du tonnerre ne s'était pas encore tu, qu'elle ne se trouvait plus qu'à quelques mètres de la paroi. Il s'agissait du pied d'une falaise assez haute, et elle se demandait comment elle allait bien pouvoir faire pour grimper jusqu'à la petite cavité qu'elle avait distinguée. Epuisée comme elle l'était, et si proche de l'accouchement, elle ne pouvait quand même pas songer à escalader les rochers, et il n'y avait pas d'autre moyen d'accès… Pourquoi fallait-il qu'elle échoue si lamentablement, aussi près du but ? Prête à craquer à nouveau, elle cherchait une solution, paniquée, se retournant de tous les côtés, la terreur la gagnant petit à petit. Un instant, elle avait retrouvé l'espoir de pouvoir survivre, mais maintenant, elle réalisait enfin à quel fil ténu sa vie était suspendue… Il eût pourtant suffi que la cavité soit à peine quelques dizaines de centimètres plus bas, et elle aurait alors pu se hisser à l'intérieur ! Elle scrutait la pénombre, tentant de découvrir quelque chose d'assez léger et d'assez haut pour qu'elle puisse le tirer jusqu'à la paroi et y grimper pour enfin atteindre cette cavité, cependant, il n'y avait rien d'autre que des arbres. Des arbres, toujours des arbres. Depuis des heures, il n'y avait plus que cela dans son champ de vision.
— Saletés d'arbres ! Je vous déteste ! Je vous déteste ! hurla-t-elle.
Mais le son de sa voix se perdit dans le roulement du tonnerre. Elle frappa l'écorce de ses poings serrés, pour faire passer la douleur lancinante de son ventre, pour ne plus penser à ce qui se passerait quand le moment serait venu…
La foudre tomba sur un arbre à quelques mètres d'elle, et ce dernier s'ouvrit en deux dans un vacarme abominable de craquements et de déchirements, avant que chaque moitié n'accompagne sa chute d'un fracas de branches brisées. La résine prit feu d'un coup, et malgré la pluie torrentielle, l'arbre commença à se consumer lentement, éclairant l'obscurité de flammes vacillantes et de braises rougeoyantes. La femme sentait la chaleur pénétrer au plus profond d'elle, ranimant chaque muscle glacé et engourdi. Elle s'approcha, les yeux brillants, la lueur orangée du feu faisant luire son visage mouillé et ses courtes boucles rousses... De la chaleur… De la lumière…
Tout à coup, elle entendit un craquement sec, et, sursautant, elle se retourna, pour voir la foudre abattre un arbre, puis un autre, et encore un autre... La forêt était à présent illuminée par les éclairs, qui déchiraient le ciel noir, et couvraient les hurlements du vent qui avait repris de plus belle. La jeune femme, à travers la brume cotonneuse dans laquelle elle s'enfonçait peu à peu, vit un arbre tomber, s'écrasant sur la paroi rocheuse, juste sous la cavité qu'elle désespérait d'atteindre… Le cœur battant à tout rompre, elle sortit de sa torpeur, et grimpa sur l'énorme tronc, se rattrapant de justesse à une branche quand ses pieds glissèrent sur l'écorce trempée. Elle se mit à quatre pattes, et s'aida des branches pour monter, les feuilles mouillées lui restant parfois entre les mains... Enfin, quelques minutes plus tard, elle parvint à s'introduire dans la cavité, s'écroulant sur le sol de pierre, mouillé et glacial. Dans sa panique, il ne lui était même pas venu à l'esprit que cette anfractuosité rocheuse puisse être habitée par un quelconque animal. Une seule chose comptait : se protéger de la tempête déchaînée.
Elle resta allongée, tentant de reprendre son souffle, sans trouver le courage de se relever, mais finalement, elle réussit à ramper jusqu'au fond, ayant la surprise de découvrir que ce qu'elle pensait n'être qu'un simple renfoncement, une cavité tout au plus, était en fait une petite grotte. Elle s'adossa à la paroi, et se pelotonna sur elle-même, tremblant de froid et de fièvre, claquant des dents. Elle était glacée jusqu'aux os, et regrettait n'être pas restée un peu plus longtemps auprès de l'arbre en feu, et n'avoir pas ramené avec elle quelques braises... Mais dans quoi les aurait-elle transportées ? Et comment aurait-elle pu faire brûler quoi que ce soit, quand tout avait été détrempé par le déluge ?
Une nouvelle contraction lui arracha un gémissement, et elle se demanda, rongée par l'inquiétude, combien de temps il lui restait avant l'accouchement. Elle ne se faisait pas d'illusions : elle savait très bien que dès que les bébés seraient nés — si toutefois elle parvenait, dans l'état où elle se trouvait, à les mettre au monde seule — ses heures seraient comptées, si elle ne recevait aucun soin. Et au milieu d'une forêt, qui donc pourrait l'aider ? Autant dire qu'elle était vouée à la mort !
Anéantie par sa longue fuite dans la forêt, elle sombra dans une demi somnolence, se réveillant parfois en sursaut, la peur au ventre, lorsqu'un arbre tombait, frappé par la foudre meurtrière, ou qu'une rafale de vent la fouettait d'une pluie glaciale...
***
Harry se frotta les yeux, puis étouffa un bâillement. Il se leva et alla se resservir une tasse de café. Curtis dormait, à demi couché sur son bureau. Il hésita à le réveiller, mais se ravisa. La tempête ne se calmerait pas avant plusieurs heures au moins, et même l'unité militaire semblait avoir fini par comprendre qu'il était impossible d'envoyer des hommes à Gonara avant que le vent ne soit tombé.
L'anomalie était toujours là et ses coordonnées n'avaient pas changé depuis plus de six heures. Quoi que ce soit, cela ne bougeait pas.
La tempête, heureusement, n'avait pas causé d'importants dégâts en ville jusqu'à présent. La plupart des dommages se limitaient à quelques arbres tombés sur des navettes en stationnement et des vitres brisées. Les bâtiments n'avaient pas souffert, et pour l'instant, la vague de panique était retombée. Dans moins d'une heure, le jour se lèverait.
Les ingénieurs du Centre Météorologique étaient incapables de faire des prévisions. Pour eux, tout cela n'aurait jamais dû avoir lieu. La pluie, oui. Le vent, non. Le plus étonnant était qu'une tempête de cette force puisse se produire si loin des côtes…
Harry s'approcha de la vitre, et secoua la tête. Dehors, les arbres pliaient et se tordaient, mais ce n'était rien en comparaison de ce qui se passait à Gonara.
Tout cela n'était pas normal.
***
La jeune femme gémit et se blottit sur elle-même, transie de froid. La tempête faisait rage et les hurlements du vent qui perçaient le léger voile de son sommeil la terrifiaient. Elle finit par ouvrir les yeux et se redresser à demi.
Les contractions paraissaient s'être espacées et la douleur avait diminué, cependant, elle savait bien que l'accouchement ne serait qu'une question d'heures.
Le jour se levait lentement et elle commençait à pouvoir distinguer l'intérieur de la petite grotte. Quelques feuilles parsemaient le sol ; elle s'en saisit et les regroupa pour créer un coussin de fortune. Même protégée de la tempête comme elle l'était, elle n'échappait pas à la pluie glacée dont le vent l'arrosait par rafales.
Elle tremblait de tous ses membres et il lui semblait que jamais elle n'avait eu aussi froid. Les frissons parcouraient son échine en longues vagues successives, et ses dents claquaient sans qu'elle parvienne à les en empêcher, mais elle savait que bientôt, elle devrait reprendre sa route.
Il fallait qu'elle dorme, qu'elle récupère quelques forces, sinon, jamais elle ne pourrait rejoindre la ville.
Elle crispa ses paupières, et tenta de retrouver le sommeil.
***
— Les unités militaires s'impatientent, fit Curtis en lisant le message qu'il venait de recevoir.
— Eh bien, qu'ils s'impatientent donc, rétorqua Harry d'un air sombre.
— Le vent a baissé, objecta son collègue. Le Centre Météorologique évalue la tempête à une force un, à présent.
— Je sais. Tu as planifié les équipes ?
— Oui. Les militaires réclament une vingtaine d'hommes. J'ai prévu quatre équipes.
— Fais voir !
Curtis afficha les noms. Harry fronça les sourcils.
— Trois stagiaires, pour une mission de cette importance, c'est trop, désapprouva-t-il.
— Des stagiaires ? Où vois-tu des stagiaires ?
— Warwick, Eisl et Kowalski. Cela fait moins de cinq ans qu'ils sont avec nous. Officiellement, ce sont encore des stagiaires.
— Très bien, je vais les remplacer, soupira Curtis. Tout ça pour quelques mois ! Ils sont aussi qualifiés que n'importe qui !
— Je le sais bien. Mais crois-moi, si quoi que ce soit se passe mal, ce genre de détails pourra faire toute la différence…
— Nous n'avons pas tellement d'hommes disponibles, lui fit remarquer Curtis. Beaucoup sont encore dans les Basses Terres, et…
— Il y a Johnson, avança Harry. Et Steinbuck. Et…
Il parcourut les listes, soucieux. Curtis avait raison. La plupart des employés étaient encore dans les Basses Terres, à mille cinq cent kAULs de là.
— … et Perreira.
— Johnson est malade. Je vais tenter de contacter les deux autres. Mais il manquera une personne.
— Très bien. Nous ne pouvons pas faire autrement. Prends un des trois stagiaires.
— Kowalski ? proposa Curtis.
— Eisl, plutôt.
— Très bien. Je les ai déjà tous contactés cette nuit, ils seront prêts rapidement, conclut-il.
***
Dans la grotte, la jeune femme délirait de faim, de soif et de douleur... Il s'était écoulé bien trop de temps depuis ses premières contractions : elle aurait dû accoucher il y avait plusieurs heures déjà. Un instant, elle avait pensé reprendre sa route, mais bien vite, elle s'était rendue compte que le simple fait de se redresser s'avérait au-dessus de ses forces. La douleur dans son ventre était terrible et dans son état, elle était totalement incapable de faire quoi que ce soit d'autre qu'attendre, et espérer... Les bébés ne bougeaient plus, pourtant elle savait qu'ils vivaient. Mais pour combien de temps encore ? Elle se fatiguait de plus en plus. Proche de l'inconscience, elle était tout de même encore assez lucide pour comprendre que sans une césarienne, ses enfants et elle ne survivraient pas.
Elle gémissait de douleur, et serrait les poings si fort que ses ongles laissaient des marques de sang sur ses paumes... Que faisaient-Ils ? Etait-il possible qu'Ils n'aient pas retrouvé sa trace ? Malgré toute la haine qu'elle ressentait pour Eux, elle en venait à souhaiter qu'Ils apparaissent auprès d'elle et l'emmènent, qu'Ils mettent fin à ce calvaire…
[1] kilo-AUL [kilo-ol]. n. m. (1 AT ; de kilo- et AUL). Unité de longueur valant mille AUL (abrév. kAUL).
AUL [ol]. n. m. (1 AT ; symbole de l'alphian universal length unit). Unité principale de longueur. 1 AUL correspond à un mètre.
Les unités universelles alphiennes ont été adoptées en l'an 2231 TT ( Torian Time ), soit l'an 1 de la nouvelle ère ( Alphian Time ). Ne se différenciant pas des unités du Système International Terrien, elles avaient pour but premier de véhiculer l'identité d'Alpha en tant que planète-mère, et non plus en tant que colonie terrienne.
Commentaires
1. Le dimanche 18 juin 2006 à 22:15, par cleilia
2. Le lundi 19 juin 2006 à 12:17, par Ness
Ce commentaire a été modifié le 2006-08-22 10:32:50.
3. Le mardi 22 août 2006 à 01:29, par Nokori
4. Le mardi 22 août 2006 à 10:31, par Ness
Ce commentaire a été modifié le 2006-09-26 19:25:21.
5. Le mardi 22 août 2006 à 11:39, par Nokori
6. Le vendredi 1 septembre 2006 à 21:11, par vince
7. Le vendredi 1 septembre 2006 à 23:10, par Ness
8. Le dimanche 31 décembre 2006 à 14:10, par Tagada
9. Le dimanche 31 décembre 2006 à 17:19, par Ness
10. Le samedi 17 février 2007 à 14:10, par Naraé
11. Le samedi 17 février 2007 à 20:31, par Ness
12. Le mardi 20 février 2007 à 09:09, par vince
13. Le mardi 20 février 2007 à 18:02, par Ness
14. Le mardi 20 mars 2007 à 14:51, par magg
15. Le jeudi 22 mars 2007 à 19:03, par Ness
16. Le mardi 10 juillet 2007 à 22:54, par louve
17. Le dimanche 15 juillet 2007 à 00:00, par Ness
18. Le lundi 20 août 2007 à 00:36, par Mélie
19. Le jeudi 23 août 2007 à 19:31, par Ness
20. Le jeudi 6 septembre 2007 à 16:27, par hellspawn
21. Le lundi 24 septembre 2007 à 11:46, par Light
22. Le mardi 2 octobre 2007 à 13:30, par Anne-Sophie
23. Le vendredi 5 octobre 2007 à 11:51, par Ness
24. Le mardi 5 août 2008 à 18:18, par STAFF
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